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Vents de Carême
Par Leonardo Padura Traduit par François Gaudry
Extrait du roman Vents de Carême grâce aux Editions Métailié, France.
Illustration par : María Antonia Betancourt

Pour Paloma et Paco Taibo II.

Et de nouveau, comme toujours,

pour toi, Lucia.

 

Il connaît ce qui paraît au grand jour et ce qui est caché.

Le Coran

 

Printemps 1989

 

C’était le mercredi des Cendres et, avec la ponctualité de l’éternel, un vent aride et suffocant, comme envoyé directement du désert pour remémorer le sacrifice nécessaire du Messie, s’engouffra dans le quartier, soulevant les détritus et les angoisses. Le sable des carrières et les vieilles haines se mêlèrent aux rancœurs, aux peurs et aux déchets débordant des poubelles, les dernières feuilles mortes de l’hiver s’envolèrent avec les émanations fétides de la tannerie et les oiseaux du printemps disparurent, comme s’ils avaient pressenti un tremblement de terre. L’après-midi se flétrit sous des nuées de poussière et respirer devint un exercice conscient et douloureux.

Debout sous le porche de sa maison, Mario Conde observait les effets de cet ouragan apocalyptique : rues désertes, portes fermées, arbres abattus, le quartier paraissait dévasté par une guerre efficace et cruelle. Alors il sentit croître en lui, avivée par les bourrasques, une vague prévisible de soif et de mélancolie, et imagina que derrière les portes barricadées déferlaient des ouragans de passions aussi dévastateurs que le vent de la rue. Il percevait l’absence de toute perspective pour la nuit qui approchait et l’aridité de sa gorge comme l’œuvre d’un pouvoir supérieur capable de modeler son destin entre une soif infinie et une solitude invincible. Face au vent, fouetté par la poussière qui lui rongeait la peau, il admit sans remords marxistes qu’il devait y avoir quelque chose de maudit dans ce souffle d’Armageddon qui se déchaînait chaque printemps pour rappeler aux mortels la montée du fils d’un homme vers le plus dramatique des holocaustes, là-bas à Jérusalem.

Il inspira jusqu’à sentir ses poumons saturés de terre et de suie, et lorsqu’il estima avoir payé sa part de souffrance à son vigilant masochisme, il revint se mettre à l’abri du porche et ôta sa chemise. La sensation de sécheresse dans sa gorge était plus intense et l’évidence de sa solitude l’avait envahi, devenant plus difficile à localiser en quelque recoin précis de son corps. Elle s’écoulait librement, comme parcourant son sang. “Toi et tes putains de souvenirs !” lui disait son ami le Flaco Carlos, Carlos le Maigre, mais il était inévitable que le carême et la solitude réveillent des souvenirs. Le vent soulevait les sables noirs et les scories de sa mémoire, les feuilles sèches de ses amours mortes et les relents amers de ses fautes avec une insistance plus perverse qu’une soif de quarante jours dans le désert. Que le vent aille se faire foutre, se dit-il en pensant qu’il ferait mieux de ne pas se triturer les méninges avec sa mélancolie puisqu’il en connaissait l’antidote : une bouteille de rhum et une femme – bien pute de préférence – étaient le traitement instantané et parfait pour cette dépression envahissante.

Le rhum, ça peut s’arranger, pensa-t-il, même dans les limites de la loi. La difficulté était de combiner le rhum avec cette femme qu’il avait rencontrée trois jours plus tôt et qui provoquait chez lui cette gueule de bois d’espoirs et de frustrations. C’était le dimanche précédent, après avoir déjeuné chez le Flaco, qui n’était plus du tout maigre, et constaté que Josefina était de mèche avec El Diablo. Seul ce boucher au surnom infernal pouvait encourager le péché de gourmandise où les avait précipités la mère du Flaco : incroyable mais vrai, pot-au-feu à la madrilène, presque authentique, expliqua la femme quand elle les fit passer à la salle à manger où les attendaient les assiettes de bouillon et, circonspect et débordant de promesses, le plat de viandes, de légumes et de pois chiches.

– Ma mère était asturienne, mais elle faisait toujours le pot-au-feu à la madrilène. Question de goût, non ? Mais le problème c’est qu’en plus des pieds de porc salés, du morceau de poulet, du chorizo, du boudin, des patates, des légumes et des pois chiches, il faudrait aussi des haricots verts et un bel os de jarret de bœuf, et ça je n’ai pas pu en trouver. Mais c’est bon quand même, non ? demanda-t-elle, rhétorique et contente, devant l’étonnement sincère de son fils et du Conde, qui se jetèrent sur la nourriture et acquiescèrent à la première bouchée : oui, c’était bon, malgré ces absences subtiles que Josefina déplorait.

– Putain que c’est bon ! dit l’un.

– Eh ! laisses-en pour les copains, s’inquiéta l’autre.

– Merde alors, ce chorizo, il était à moi ! protesta le premier.

– Je vais éclater, avoua l’autre.

Après ce repas inimaginable, leurs paupières tombaient et leurs bras s’alourdissaient, formulant une organique et impérative requête d’un lit, mais le Flaco tint à s’asseoir devant le poste de télévision pour regarder, en guise de dessert, une double partie de base-ball. Le Habana faisait enfin une saison digne de ce nom et l’odeur de la victoire galvanisait le Flaco après chaque match de son équipe, même quand la partie n’était retransmise qu’à la radio. Il suivait le championnat avec une fidélité dont seul pouvait faire preuve un type comme lui : d’un optimisme inébranlable, alors que la dernière victoire remontait à la lointaine année 1976, à l’époque où les joueurs eux-mêmes paraissaient plus romantiques et plus heureux.

– Je suis crevé ! dit le Conde à la fin d’un bâillement qui le tira de sa torpeur. Surtout ne te fais pas d’illusions, espèce de sauvage, tu risques de tomber de haut : ces types finissent par foirer et perdent les meilleurs matchs, rappelle-toi l’an dernier.

– Je l’ai toujours dit, animal, j’adore te voir comme ça : enthousiaste, plein de joie… Et le montrant du doigt, il ajouta : tu es un putain d’oiseau de malheur, mais cette année, on va gagner !

– Comme tu voudras, mais ne viens pas me dire que je ne t’ai pas prévenu… En plus, je dois écrire un rapport pour boucler une affaire, et tous les jours je remets ça au lendemain. N’oublie pas que je suis un ouvrier…

– Nous emmerde pas, c’est dimanche aujourd’hui. Regarde, mon pote, regarde donc, aujourd’hui c’est Valle et El Duque qui lancent, c’est du tout cuit… Ne me dis pas que tu vas faire autre chose.

– J’aimerais bien, soupira le Conde qui détestait la placidité des après-midi dominicaux. Il avait toujours trouvé que la meilleure métaphore de son ami Miki Belles Minettes était de traiter quelqu’un de plus pédé qu’un dimanche après-midi languissant et morne. Oui, j’aimerais bien, répéta-t-il en se plaçant derrière le fauteuil roulant dans lequel vivait son ami depuis presque dix ans, qu’il poussa vers la chambre.

– Pourquoi tu n’irais pas acheter une bouteille et tu reviens ce soir ? lui proposa le Flaco Carlos.

– Je suis fauché, sauvage.

– Prends de l’argent dans la table de nuit.

– Écoute, demain je travaille de bonne heure, voulut protester le Conde, mais il vit le doigt comminatoire de son ami indiquant l’emplacement de l’argent.

Son bâillement vira en sourire et il sut alors qu’il ne pouvait pas se défendre : défendre :

– Il vaut mieux que je me rende, non ? Je ne sais pas, voyons voir, est-ce que je reviens ce soir ? Si je trouve le rhum. Il résistait encore pour sauver un peu de sa dignité aux abois. Bon, je descends.

Surtout n’achète pas de la saloperie, exigea Carlos. Et le Conde, déjà dans le couloir, lui cria :

– Vive les Serranos !

Et il courut pour ne pas entendre les insultes qu’il méritait.

 

 

Éditions Métailié

20 rue des Grands Augustins

75006 PARIS

01 56 81 02 45

 

Vents de Carême

Publication : 04/05/2006

Nombre de pages : 238

ISBN : 2-86424-581-7