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Les Lectures françaises de José Martí (II) : Paul Bourget. Études et Portraits.
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
De Paul Bourget, Martí admire le jugement précis et incisif, né de l’observation du comportement humain dans la sphère publique et dans le secteur privé.
Illustration par : Lázaro Ángel Lugones

En 1887, Martí appelle Paul Bourget « fin ouvrier » et en 1888 il établit une analogie entre lui et Enrique José Varona, reconnaissant en eux un « jugement serein » en réalisant ses analyses critiques des grands créateurs du XIXe siècle (1). Cette critique littéraire, sensible, dédiée au poète et romancier français considérait le naturalisme comme une décadence maladive, et il pensait que la société française avait besoin d'une rénovation morale. Dans les années 80, ces opinions et sa méthode critique incisive l'ont poussé à être plus lié à la sensibilité du poète cubain.

Dans la liste réduite des livres encore conservés de sa bibliothèque - car il est évident qu'ils devaient être beaucoup plus – l'attention est attirée par le titre Études et Portraits (1889), de Paul Bourget, recueillant ses divers travaux de différentes époques, publiés précédemment dans divers périodiques français. Là il applique sa fameuse méthode d'analyse psychologique, réaliste et sociologique, influencé par Balzac et Stendhal. Un des essais du premier tome est intitulé « Science et poésie » (2), il est écrit sous forme d'un dialogue entre deux personnages d'affiliations idéologiques diverses et polaires : le marquis Norbert de N., qui pratique les Sciences Naturelles, et M. Pierre V., qui est d'un tempérament ultrasensible, se dédiant à la poésie et à la métaphysique. Les deux se livrent à une dissertation sur la légitimité ou non de la poésie dans le monde moderne. Le point de vue est franchement pessimiste et un nihilisme inconsolable traverse la réflexion des deux personnages. Martí souligne, à la page 93 : « … avec de la conversation et de la lecture on se console de tout, même de vivre… », soulignant avec son tranchant habituel la proposition peut-être la plus sage de ce texte erratique pour les points de vue extrêmes de ceux qui dialoguent (3).

Face aux positions délattant la peur et l'incompréhension de ce qui est nouveau, de l'étroitesse des regards incapable d'une synthèse supérieure, Martí traite le thème, comme on peut le voir dans certaines notes et certains fragments, élaborant une position synthétique et élevée, avec sa typique vision optimiste visant à établir la continuité entre la tradition et la modernité. Dans certaines petites notes, sur le chapitre « Science et poésie », où il fait probablement allusion aux moments où les deux sphères de connaissances sont intimement liés, il cite Huxley : « Chez l'homme de génie, l'esprit scientifique prend la forme d'un système philosophique ou théologique, ou de la poésie, qui suggère plus qu'il affirme ». Pour cette citation, Martí semble placer la science comme une espèce de savoir premier – une certaine faculté humaine initiale - qui peut prendre des formes de connaissance, y compris la poésie. Et c'est beaucoup plus explicite quand il écrit un long paragraphe qui apparaît entre les fragments, et duquel je cite seulement le début :

Fonder la littérature dans la science. Ce qui ne veut ne pas dire introduire le style et le langage scientifiques dans la Littérature, qui est une forme de vérité autre que la science, mais comparer, imaginer, se référer et déduire de sorte que ce qu'on écrit dure, pour être en accord avec les faits constants et réels (4).

À côté des sujets philologiques et d'histoire des religions, chers au Parnasse, celui –ci était aussi un sujet du cercle. Dans ce même titre de Bourget et dans le même paragraphe II, apparaît l'article « L'esthétique du Parnasse » (p. 229-244), où il considère ces créateurs des rénovateurs du romantisme et il fait allusion au naturalisme dans son empressement d'appliquer les procédures de la science à l'imagination. Cependant, il remonte à Victor Hugo et son vers « car le mot, qu'on le sache, est un être vivant » (5), pour formuler cette esthétique de la sonorité des termes comme typique d'une poésie qui cherchait à modifier les mots selon leur position, tout comme les couleurs sur une toile.

De Paul Bourget, un des pères du roman psychologique et un penseur de soucis scientifiques qui cherchait à dépeindre la psychologie bourgeoise aussi bien au niveau de l'individu que de la société, Martí admire le jugement précis et incisif, né de l’observation du comportement humain dans la sphère publique et dans le secteur privé. Les échos de cette lecture se retrouvent également dans certains de ses annotations, par exemple, il y a une citation prise de l'essai sur Baudelaire qui ouvre le livre : « C´est une duperie de ne pas avoir le courage de son plaisir intellectuel ». Cette lecture a dû être extrêmement séduisante pour Martí, pour aborder un auteur qui pense et analyse la société moderne comme il le fait avec ses Scènes américaines, il est intéressé par le moral de l'homme de son époque, par leurs motivations et leurs actes.

Notes

1 - Martí, José. Obras completas. Habana, Editorial de Ciencias Sociales, 1975, tomos 5, p.120 y 11, p. 197.

2 – Dans : Etudes et Portraits. Paris, Alphonse Lemerre, Editeur, 1889, t.1 p. 187-228.

3 - Martí José. Obras Completas, , ob. cit.,  t. 21, p. 255.

4 -  Martí, José. Obras Completas, ob, cit., 22, p. 141 (Le passage en italique est de José Marti)

5 – Cette citation que fait Bouget dans son article appartient au célèbre poème « Suite. 3 novembre 1854 ». dqns Hugo, Victor. Les Contemplations. Introduction et commentaires de Jean Gaudon. Paris, Le Livre de Poche, 1972, p.21