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Entrevue avec María Teresa Linares
Par Dianelis Ramirez Guanche Traduit par Alain de Cullant
Le fait de centrer le cubain dans toutes les composantes ethniques de cette nation a été l'un des principaux apports que Fernando Ortiz a donné à la culture cubaine.
Illustration par : Lázaro Ángel Lugones

Dans le cadre de la conférence « Anthropologie, histoire et contemporanéité » qui a eu lieu durant les mois de mai à juillet 2002 dans la ville de Santa Clara, nous avons compté la présence de notables spécialistes et chercheurs de la culture populaire traditionnelle, lesquels ont apporté leurs expériences aux participants. Parmi ces spécialistes se trouvait la Dr María Teresa Linares qui a répondu aux questions posées cordialement à Dianelis Ramírez Guanche.

Nous aimerions savoir quelle a été l'influence de Don Fernando Ortiz dans votre formation en tant qu’investigatrice ?

Ce fut une influence indirecte. J'aidais Argeliers León lorsqu'il recevait des classes avec lui. Il venait avec ses tâches et il me demandait de lui faire des fiches de livres de Don Fernando, j'allais à la bibliothèque, à l'époque j'étais diplômée de musique, mais je ne travaillais pas. J'allais à la Bibliothèque « Amigos del País », qui était proche de chez moi, je faisais des fiches des livres, quand il écrivait le travail on le passait à la machine car je suis relativement rapide comme dactylo. J'allais aux cours de Don Fernando avec Argeliers, quand ils étaient publics et il nous invitait souvent à dîner. J'ai parlé plusieurs fois avec lui. J'ai hérité avec Argeliers, de sa rigueur. Il était un homme très doux, amical mais rigoureux, il utilisait strictement toutes les formes de recherche : sur le terrain, la confection de fiches, la méthodologie et l'ordre de leur connaissance.

Deuxièmement, l'utilisation de la méthode, le respect de l'informateur et la manifestation de la culture. Don Fernando était absolument respectueux avec ses informateurs, il avait la coutume de vouvoyer tout le monde, il disait même vous aux jeunes et aux enfants. Mais quand il se dirigeait à une personne il était si sentencieux que l'on devait conserver cette expression. Il parlait avec un léger accent espagnol. En tout cas il était un cubain si cubain qu'il imprégnait l'autre de sa cubanité. Une fois, on lui a demandé ce qu'il entendait pour  la cubanité, l'identité cubaine, et il a répondu : «  assumer la culture » et il l'assumait toujours avec respect envers les informateurs. Il a toujours enseigné à Argeliers que chaque informateur a sa vérité, mais pour découvrir un fait culturel on doit poser la même question à de nombreux informateurs et  la même question à cet informateur peut être différente, ainsi il pouvait de nouveau concentrer ses pensées, exprimer ses critères plus clairement et confirmer les fois précédentes, c'est ainsi que l'on peut uniquement accéder à une vérité. Après il faut vérifier cette vérité. Il faut la vérifier avec le fait culturel en soi, donc, pour lui, la recherche sur le terrain partait de l'entretien et des travaux sur le terrain qu'il faisait. Je dis cela car on a dit souvent que Don Fernando Ortiz ne faisait pas de travail sur le terrain, étant donné qu'il est arrivé au Cabildo Cunalungo, qu'il est arrivé à Monte Oscuro, qu'il est arrivé à Jovellanos pour parler avec les groupes Arara, qu'il a pu écrire ces livres avec une certitude non seulement bibliographique, parce qu'il avait une excellente bibliographie et il les utilisait toutes... , il a fait des recherches sur le terrain et bibliographiques, il a vérifié toutes ses recherches, il a eu des informateurs qui ont menti et il a su découvrir immédiatement qu'ils le trompaient.

Quelles ont été les principaux apports de Don Fernando Ortiz pour le processus de formation du cubain dans notre culture ?

De retour à Cuba, il était diplômé de l'École de la criminalité et il a commencé à étudier ce qu'on appelle les lumpens. Quand il a écrit le livre Los Negros Brujos il s'est aperçu qu'il se trouvait devant un phénomène très différent, il a pu vérifier une autre vérité, puis il a écrit l Los Negros Esclavos. Il a toujours regretté avoir écrit  Los Negros Brujos, mais si on lit la presse de l'époque, et si on lit les théories sur la jurisprudence qu'il y avait à l'époque, je pense qu'il avait eu raison de le faire car c'était ce que l'on disait. Ensuite il a apporté sa meilleure contribution culturelle, le fait de considérer la culture africaine ou afro-cubaine comme un élément fondamental de l'identité cubaine et d'avoir toujours défendu ces postulats de l'homme comme cubain. Car cela à voir avec le fait que Don Fernando a commencé à travailler après l'esclavagisme et que la majorité de ces Noirs étaient déjà créoles, membres de la communauté cubaine. Cette défense qu'il a fait a généré un mouvement africaniste dans les années 1920, où les peintres, les écrivains et les poètes ont commencé à étudier les manifestations africaines et les intégrer à la culture cubaine. Tout ce grand mouvement qui se développe a ensuite considéré la plastique avec ses apports africains et hispaniques, la poésie, la littérature, le roman et la danse, comme une parie de ce mouvement. La pensée exprimée à travers tous ses livres a été phénoménale dans la conférence qu'il a donnée en 1936 avec l'ensemble des participants des religions afro-cubaines dans le théâtre Campoamor. Le fait de centrer le cubain dans toutes les composantes ethniques de cette nation a été l'un des principaux apports que Fernando Ortiz a donné à la culture cubaine.

Aujourd'hui, que devons-nous étudier, où les jeunes chercheurs devraient concentrer leur regard introspectif afin de faire face aux campagnes néolibérales et pour défendre la culture cubaine et son identité ?

L'œuvre narrative de Don Fernando Ortiz est dense théoriquement, plus on la lit plus on découvre. Le fait que plus de personnes aient étudié Ortiz ne signifie pas que l'on puisse dire que l'on a épuisé toutes les choses intéressantes à trouver en lui. Tant que les personnes et les spécialistes s'incorporent et lisent les œuvres d'Ortiz, plus de choses seront découvertes sur son œuvre. On aura son apport plus présent, nous aurons plus de cubanité dans notre culture, même si elle est un peu dense.