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L'été incroyable du Musée National des Beaux-arts
Par Corina Matamoros Tuma Traduit par Alain de Cullant
Tomás Sánchez, Alexander Arrechea et Wilfredo Prieto. Il s’agit sans aucun doute d’une triade distinguée dans laquelle chaque créateur se situe historiquement à l'avance de sa génération.
Illustration par : Lázaro Ángel Lugones

Pour accompagner la XIIe Biennale de La Havane, en mai, et pour que les plus divers publics puissent profiter d'un été de luxe, les commissaires du Musée National ont préparé depuis plus de deux ans une remarquable affiche visuelle : Tomás Sánchez, Alexander Arrechea et Wilfredo Prieto. Il s’agit sans aucun doute d’une triade distinguée dans laquelle chaque créateur se situe historiquement à l'avance de sa génération.

A cette sélection s'est joint une conjoncture dérivée de l’attrayant moment de la Biennale qui a encouragé d’autres institutions, des artistes et le Musée a été utilisé comme un espace privilégié. La Fondation CIFO, avec  sa magnifique collection des travaux de Gustavo Pérez Monzón ; la Biennale, avec le placement des œuvres de Luis Enrique López dans  « Los síntomas del engaño », et le créateur Raúl Cordero avec une intervention audiovisuelle à partir de la série « Transient Poetry », le 23 mai, se sont réunis pour cette occasion.

La somme de ces six propositions offre une formidable gamme des périodes créatives au sein de l'art contemporain cubain, ainsi que des conceptions esthétiques et des différents milieux artistiques, en correspondance à la fécondité de l'art de l'île. Le Musée n'a pas ébauché ce qu'une partie de la presse mondiale catalogue comme politique de dégel ou de rencontre des artistes de la diaspora. En réalité, je ne pense pas que Tomás Sánchez, Arrechea, Pérez Monzón ou Wilfredo Prieto ont été considérés comme une diaspora pour un Musée où tous sont représentés dans les galeries permanentes, où ils ont été collectionnés et exposés avec respect et appréciés dès le début de leur carrière. Cela fait presque dix ans que la notion de diaspora a cessé de s'ajuster aux particularités de la circonstance artistique nationale.

On ne peut pas parler  de Tomás Sánchez (Aguada de Pasajeros, Cuba, 1948) sans se référer à l'impact que sa peinture provoque : ses paysages ont toujours hypnotisé le spectateur. Tomás a peint des paysages jusqu'à ce qu'il puisse ouvrir une porte à l'intérieur de la peinture. Ensuite,  il a commencé un dialogue inédit avec les mystères de la nature et a abordé l'art conceptuel. C'est pour cette raison qu'il a atteint une place particulière dans l'art cubain. Si durant le début des années soixante-dix il a cultivé un expressionnisme métis, sa véritable clarté est arrivée à la fin de cette décennie, devenant un mentor des nouveaux artistes des années quatre-vingt. Les plus jeunes avaient saisi la différence entre les simples avatars du paysagisme et la véritable poétique dans la peinture de Tomas, et quand ont eu lieu les premières expositions du renouveau des années quatre-vingt, ils vont ensemble à la rencontre du nouveau. L’œuvre de Sanchez possède l'énigme éternelle entre la réalité et l'illusion, la subtilité du doute laissé par la rigueur du pinceau, l'intuition qu'un monde mystérieux et inconnu se déploie de l'autre côté de la toile, peut-être pour nous rappeler combien nous déchiffrons encore peu la nature et l'homme. Les nouvelles pièces sont présentées par la commissaire Hortensia Montero, en particulier la série des décharges d'ordures, appelant aujourd'hui à des nouvelles réflexions.

Après son spectaculaire projet de sculpture publique « No limits » (Park Avenue, New York, 2013), Alexander Arrechea (Trinidad, Cuba, 1970) a affronté le grand défi du retour à l'intimité d'une galerie et cette fois havanaise...   Et nous savons tous qu'il n'y a pas un public aussi exigeant que le cubain. Cependant, après les conciliations de rigueur, Arrechea a fait montre de sa créativité. L'exposition « El mapa  del silencio » (La carte du silence) a conduit son grand intérêt pour l'architecture vers des zones de limite. Depuis une perspective de réflexion intimiste, tout en observant le monde réel, la ville, un certain quartier, un vieux mur, une architecture marine particulière ou le point exact où naissent une idée ou un pacte, l'artiste met l'accent sur ce qui n'a pas encore été dit, sur les faits qui sont oblitérés dans la trame complexe de la ville. C'est pourquoi sa proposition révélatrice de l'occulte est, précisément, une carte du silence. Et que le silence peut révéler la sous-culture submergée dans la structure urbaine d'Alamar, dans le dessin homonyme ; le masque sous la forme du tapis conformé à partir des photos d'anciens bâtiments de La Havane ; ou les secrets présents dans une mer brillamment exécutée à l'aquarelle, « Atlántico », peint directement sur vingt-cinq mètres de mur. Un ensemble qui ne laisse aucun doute quant à la hiérarchie artistique d'Arrechea.

Avec « Ping pong cuadrícula », Wilfredo Prieto se consolide dans son qualificatif d'enfant terrible cubain. C'est un projet intéressant partagé entre trois institutions : le SMAK de Gand, le Kunstverein de Braunschweig et le Musée National des Beaux-arts. Chacune a choisi des œuvres de l'artiste depuis 1995, selon son propre jugement, convertissant le projet en un défi par rapport à l'œuvre de Wilfredo, et à la singularité de la commissaire Aylet Ojeda dans le cas cubain. Le nombreux public lors de l'inauguration des six expositions a pu profiter du patio totalement renouvelé du Musée des Beaux-arts. Prieto a placé ses feintes attendues avec des œuvres quasi méconnues dans l'île : camion benne à l'entrée de l'édifice, un « polaquito » vert garé à côté de la fontaine ; une énorme sphère de bandes de nylon transparent que nous avons vu naître dans les bâtiment quelques jours plus tôt ; un réservoir en fibrociment, un tas de sable... En d'autres termes, des constructions d’un artiste qui se définie comme réaliste et qui ne laisserai de côté  quand il s’agit d’exposer dans l’espace du musée avec un poétique provocatrice  

L’œuvre de Gustavo Pérez Monzón (Sancti Spíritus, Cuba, 1956), collectionnée très tôt dans le Musée National où l'artiste a réalisé sa première exposition personnelle en 1981, est présente maintenant grâce à la collection CIFO (Cisneros Fontanal Art Foundation). L'expo « Tramas » nous renvoie à l’œuvre historique d'un créateur qui est passé au travail pédagogique avec un dévouement total. Après avoir enseigné durant des décennies, Gustavo refait et revit dans le Musée des Beaux-arts le chemin singulier qui l'a mené à une participation d'avant-garde dans « Pintura fresca », « Volumen Uno » ou « Sano y sabroso ». Après l'étape estudiantine – liée au Pop lyrique et expressif, à la manière de Robert Rauschenberg - Pérez Monzón s'installe dans le milieu visuel des sciences au moyen de l'abstraction, au moyen d'une œuvre dénudée de l'esprit local. Cette entrée a été la première grande découverte de sa carrière et son individualisation radicale parmi ses contemporains. Dans des dessins datés entre 1979 et 1984, on peut voir des représentations numériques rappelant certaines notions des anciens Pythagoriciens, les grands propulseurs des mathématiques. C'est précisément cette représentation des nombres et leurs relations spatiales que l'on peut voir dans les appelées « Configurations » que Pérez Monzón a fait au début des années quatre-vingt, exposées aujourd'hui dans le Musée. Un changement dans la pensée de l'artiste s'est produit vers la fin de la décennie : du nombre à la numérologie ; du langage quasi scientifique à une conception symbolique et métaphysique de l'existence ; de la curiosité pour les thèmes de la science au charme pour la nuée séculaire qu'il poursuit avec des couleurs diffuses ; du monde de la raison au monde magique ; du calcul au Tarot. L'exposition « Tramas », organisée par Elsa Vega et René Francisco Rodríguez, recrée l'environnement déjà mythique du légendaire moment de « Volumen Uno » à travers de l'un de ses plus membres les plus singuliers.

Avec l'originale intervention de Raúl Cordero le jour de l'inauguration des six expositions cubaines et « Los síntomas del engaño » que Luis Enrique López a placé dans les vitrines de l’édifice d'Art Universel et dans le hall de la bibliothèque des Beaux-arts, le Musée National offre les coordonnées pour une visite d'été exceptionnelle.