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Le riche et vaste legs du Prix Nobel de Littérature 1954 à Cuba
Par Mireya Castañeda Traduit par Alain de Cullant
Un colloque international sur la vie et l'œuvre d'un écrivain de la taille universelle d'Ernest Hemingway est comme un puzzle dans lequel il faut sélectionner soigneusement chaque pièce, car toutes sont importantes pour voir l'image totale.
Illustration par : Lázaro Ángel Lugones

Un colloque international sur la vie et l'œuvre d'un écrivain de la taille universelle d'Ernest Hemingway est comme un puzzle dans lequel il faut sélectionner soigneusement chaque pièce, car toutes sont importantes pour voir l'image totale.

Des universitaires de plusieurs universités des États-Unis et de Cuba, des écrivains latino-américains offrant les mille visages d'Hemingway et un japonais s'efforçant de numériser des milliers de ses documents, ont été certaines des coulisses de la quinzième rencontre qui a eu lieu à La Havane du 18 au 21 juin.

Voyons certaines « pièces » qui représentent l'immense valeur de ce colloque à travers les entrevues de certains des participants réalisées dans le Palacio O'Farrill, dans la Havane coloniale.

Douze ans de travail commun

Mary Jo Adams est la directrice exécutive de la Finca Vigia Fondation de Boston et au cours des « derniers 12 ans j'ai eu le plaisir de travailler avec le Musée Hemingway de San Francisco de Paula. Des équipes techniques nord-américaines ont travaillé avec leurs collègues cubains afin de préserver la demeure d'Hemingway, de collaborer sur ses livres, ses documents et ses photographies, un très riche et vaste héritage de la Collection de Hemingway de Cuba ».

Des difficultés ? « Cela a été un bonheur car on a toujours eu le plein appui des deux gouvernements, malgré les différences politiques que notre pays peuvent avoir, notre projet n'a jamais souffert. Pour moi ceci a été une des parties les plus importantes du projet. Hemingway est un citoyen du monde et je pense que tout le monde comprend que préserver son patrimoine culturel cubain est pertinent. Nous sommes particulièrement reconnaissants envers le peuple cubain car il nous a permis de faire des copies des documents d'Hemingway, ainsi, les universitaires, les chercheurs et les amateurs peuvent voir ce qu'il a fait à Cuba et avoir une compréhension de l'un des auteurs les plus importants du monde ».

Quels et combien de documents ? « Tout ce que l'on peut préserver, des lettres, des notes. En avril dernier on a numérisé près de quatre mille documents et photographies de la Collection Hemingway. Par exemple, dans la Finca Vigia, il y a cinq albums que le propre Hemingway et sa femme ont préparé. Hemingway a toujours fait des albums, depuis l'enfance et ils sont dans le John Kennedy Museum de Boston. Les albums de Cuba sont uniques, inestimables, distinctifs. En faisant des photocopies, nous avons pu voir comment il a organisé ses pensées, comment il valorisait ce qu'il trouvait important. L'un de ces albums est exposé dans la Finca Vigia, comptant des documents, des photographies, des coupures de journaux, la story bord des versions cinématographiques de ses romans. Le legs culturel d'Hemingway à Cuba est important, riche, et c'est un plaisir de contribuer à la préservation de cette Collection ».

Il y a des nouvelles importantes... « Oui, les départements d'État et du Trésor (des États-Unis) ont approuvé l'achat et l'envoi à Cuba de matériaux de construction pour le Musée. Il s'agit de tout ce qui est nécessaire pour la construction et l'équipement d'un atelier de restauration des pièces du musée, deux laboratoires équipés afin que rien ne sorte de la Finca Vigia. La construction débutera l'année prochaine ».

L'assouplissement des relations

Ada Alfonso, directrice du Musée Finca Vigia et présidente du Comité

L'organisateur du colloque a amplifié ce qui a été dit par Adams et elle a souligné que « cet échange d'expériences avec la Finca Vigia Foundation a permis la restauration de la correspondance, des pages manuscrites, des documents dactylographiés, des photographies, des albums de coupures, des télégrammes, des livres et des feuillets, ainsi que l'amélioration notable des conditions de stockage des milliers de pièces de la collection ».

Des précisions ? « 3194 documents sont déjà numérisés et restaurés et les experts et chercheurs peuvent les consulter. Parmi eux, en plus de lettres, il y a des trésors comme un scénario du Vieil homme et la mer, sur lequel Hemingway fait ses critiques de certaines scènes et corrigé et élargi des dialogues ; l'épilogue manuscrit de Pour qui sonne le glas, différent de celui publié ; et les codes pour déchiffrer les messages chiffrés qu'il envoyait depuis le yate Pilar alors de l'opération de persécution des sous-marins nazis durant la Seconde Guerre Mondiale ».

Il y a un nombre croissant de participants étasuniens cette année... « Cette édition se caractérise par la forte présence de spécialistes et de chercheurs étasuniens, et les raisons sont évidentes, la distension des relations entre les deux pays. C'est un fait que plus de 90 % des nord-américains qui se rendent à Cuba visitent la Finca Vigia, où Hemingway a vécu de 1939 jusqu'à peu avant sa mort en 1961 ».

Les œuvres plastiques et décoratives

Michael Connors a été professeur d'histoire de l'art et de l'art décoratif de l'Université de New York. « C'est ma passion et ma spécialité, ce qu'il y a dans la Finca Vigia est très important pour moi et je voulais me concentrer sur de nouvelles recherches sur les œuvres d'art et spécialement sur les meubles ».

Les peintures ? « Hemingway collectionnait les œuvres des plus importants artistes du début du XXe siècle, Miró, Picasso, Juan Gris, Roberto Domingo, Paul Klee, Georges Braque, Antonio Gattorno. Pour moi, il est très important qu'Ada Rosa, et les commissaires, de chaque peinture que Mary a emporté avec elle à la mort d'Hemingway, ont été remplacées avec des reproductions exactes, donc, maintenant, quand nous parcourons la maison, on la voit exactement comme elle était il y a 55 ans ».

Qu’a apporté l’étude des meubles de la maison ? « Un fait important est qu’ils ont été fait par des artisans cubains, en bois de cèdre cubain. C’est une partie du patrimoine cubain non seulement parce qu'ils appartenaient à Hemingway, mais parce qu’ils ont été faits par des Cubains  ». Le Musée Finca Vigia possède la documentation que les meubles de la spacieuse salle à manger ont été construits par l’artisan cubain Francisco Castro.

Se réunir avec Hemingway et Cuba

Lors d’un bref entracte à la fin de l'ouverture du colloque, le ministre cubain de la culture, Julián González, a commenté : « à travers le charme de la personnalité d’Hemingway, il y a de nombreuses personnes qui visitent Cuba, non seulement des chercheurs, mais d’autres des domaines culturels et sociaux étasuniens. Ces personnes rencontrent nouvellement Hemingway, mais elles redécouvrent la vie de notre pays. Le programme du colloque est intense et complexe, mais les invités s’approchent aussi à notre réalité. Le niveau de la recherche avec un grand nombre d'universités qu’ont travaillé avec Hemingway est un luxe. C’est une occasion extraordinaire qui prendra de plus en plus d’ampleur dans la mesure où le renforcement des relations se consolidera et quand sera résolu définitivement l'élimination du blocus économique. Je pense que ce sera un des événements les plus importants dans notre pays ».

Hemingway et Cuba ? « Ce dont Hemingway est tombé amoureux dans notre pays étaient certainement les caractéristiques de notre peuple et sa fraîcheur. Il était absolument l’ennemi du protocole, des rituels et, ici, il a trouvé le cadre adéquat pour faire son œuvre. Hier, Hemingway était un pont et aujourd'hui c’est peut-être celui qui ouvre le plus les possibilités de voyage pour les Etasuniens certainement intrigués de savoir ce qu’a trouvé Hemingway à Cuba et son peuple pour s'installer ici. »

Les lettres d’Hemingway

Sandra Spanier, professeur de l'Université Etatique de Pennsylvanie, est directrice et éditrice générale du projet « Lettres d’Hemingway », qui réunira en 17 volumes les plus de six mille lettres du Prix Nobel encore conservées jusqu'à nos jours, dont trois mille documents appartenant au patrimoine du Musée Finca Vigia.

L’investigatrice a rappelé que les deux premiers volumes ont été publiés en 2011 et 2013, ceux-ci compilent des lettres écrites entre 1907 à 1925 et le troisième, correspondant à la période 1926-1929, sera prêts pour l’automne de cette année.

Lors du colloque on a abordé les lettres d'Hemingway avec sa troisième femme, la journaliste Martha Gellhorn, « celles-ci montrent une nouvelle lumière sur leurs relations et elles permettent aussi de mieux comprendre les nombreuses facettes de la personnalité complexe de l'écrivain ».

Une histoire d'amour ? « Oui bien sûr, mais tumultueuse. Justement cette année marque le 75e anniversaire de leur mariage (1940-1945) et on a rappelé le roman qu’il lui a dédié Pour qui sonne le glas ».

Cette histoire entre deux fortes personnalités et deux chroniqueurs, les deux étaient en Espagne durant la guerre en 1936, a été apportée au cinéma avec le film Hemingway & Gellhorn, interprété par Nicole Kidman et Clive Owen.

La Finca Vigia, une chronique de la vie d’Hemingway

La Finca Vigia, à 15 kilomètres du centre de La Havane, est située sur une colline où se trouvait un poste de vigilance de l’armée espagnole au 19e siècle.

Martha Gellhorn l’a découvert en 1939 en lisant les annonces classifiées d'un journal havanais et elle a convaincu l'écrivain de quitter l'hôtel Ambos Mundos, où ils résidaient, et de s'installer à cet endroit. Ils l’ont d'abord loué et, ensuite, Hemingway l’a acheté pour 18 500 pesos en 1940.

Selon des chercheurs du musée, ce serait sa quatrième épouse, Mary Welsh, qui s’est occupée d’aménager la Finca, la convertissant en « un endroit magnifique », ce qui a poussé Michael Connors à faire des recherches sur les tableaux et les meubles.

La bibliothèque conserve dans ses rayons plus 9000 exemplaires, entre livres, revues et autres publications – dont 2000 sont soulignés ou comptent des notes en marge de l'écrivain - placées à son goût, irrégulièrement, sans se soucier du regroupement des auteurs et des genres. La salle à manger, pour ses meubles et son design, ressemble à une auberge espagnole, et même la salle de bain est un motif de recherche car Hemingway avait l'habitude de se peser chaque jour et d’écrire le résultat sur le mur. Ces annotations ont été découvertes en 2006 et on a procédé à leur sauvetage, a expliqué la professeur Elisa Serrano.

La Finca Vigia a été la résidence la plus stable d’Ernest Hemingway et il habitait là quand il a reçu le prix Nobel de Littérature en 1954, qu'il a dédié et offert au peuple cubain.

Après son suicide en Idaho, en avril 1961, Mary Welsh s'est rendue à Cuba pour reprendre des manuscrits et d’autres objets de valeur, dont les peintures de Miró et de Juan Gris et elle a fait don de la demeure, avec la plupart de ses biens, au Gouvernement cubain. La Maison/Musée Ernest Hemingway a reçu le Prix National de Restauration en 2007.

Ada Rosa Alfonso a annoncé que le 16e Colloque International Ernest Hemingway aura lieu en juin de 2017 et « il sera marqué par la célébration du 80 anniversaire de To Have and Have not, du 65e du Vieil homme et la mer, avec lequel il a remporté le prix Pulitzer en 1953, et nous fêterons les 55 ans de la fondation du musée ».