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Lettres de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Vos fidèles messagers sont venus ici, et s'ils ne passent pas aujourd'hui prendre cette lettre, j'irai la leur porter parce que, de tout ce qui me console et m'encourage, peu de choses me touche tant l'âme et y est plus tendrement correspondu que votre affection.
Illustration par : Lázaro Ángel Lugones

 

[New York, avant juillet 1884][1]

 

                Mon frère très cher,

 

                Vos fidèles messagers sont venus ici, et s'ils ne passent pas aujourd'hui prendre cette lettre, j'irai la leur porter parce que, de tout ce qui me console et m'encourage, peu de choses me touche tant l'âme et y est plus tendrement correspondu que votre affection.  Savez-vous que j'avais une chose très importante pour moi à vous dire par ce courrier et qu'en fin de compte, comme toujours, par répugnance à parler de moi et à m'occuper de ce qui peut m'apporter du bien-être, ou vraiment par manque de temps, je ne vous le dis pas ? Nous en parlerons dans la prochaine lettre[2]. C'est que je veux voir comment je me restitue à moi-même et me mets en mesure d’œuvrer à des travaux plus utiles et dignes que ceux qui sont les miens actuellement. Car, si j'ai apporté de l'affection dans la poitrine, c'est pour la déverser. Et si je ne le fais pas, je manque à mon devoir envers autrui, qui est plus important que mon devoir envers moi-même. Vous verrez comment je vous donnerai l'occasion de m'aider et de me sauver de ces hontes que j'éprouve, du fait de la stérilité de ma vie, face à moi-même.

                Vous, par vengeance, vous n'avez pas eu une lettre pour moi.  Mais vous vivez du moins, vous, là où tout convie à écrire et à aimer et à le dire, tandis que moi, outre que je vis plein d'épouvantes intérieures que je vous raconterais si nous étions près, je suis là où tout, pour nous qui avons l'âme ardente, convie au silence, à l'abattement et à la mort[3]. Ces misérables bouts de journaux dont vous voyez qu'on les loue[4] ne sont guère que des miettes de mon âme et ne me pèsent pas moins, quand je dois les tirer de moi, que sa pierre à Sisyphe. Interdit de parler de soi.

                Et Lola[5], avec ses yeux arabes ? Et toute votre brillantissime flopée ?  Et cette table de famille, blanche et aimable, qui nous attendait toujours, toute élégante et dressée avec une affection pieuse ? Vous êtes de ceux qui, même chez les plus méfiants, maintiennent l'amour des hommes vivant : vous, et tout ce qui vous entoure.

                Maintenant, adieu, et saluez votre Manuel.

 

                Votre frère

José Martí

 

Tiré de: Martí, José. Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel Mercado. Traduites et annotées parJacques-François Bonaldi. Paris, Éditions l'Harmattan, 2004,  p. 185-186.

 



[1] Sans aucune date dans l'édition princeps (pp. 84-85). Son atmosphère et sa teneur et quelques allusions concrètes, notamment à son labeur d'employé de commerce, permettent de la dater d'avant juillet 1884, date à laquelle Martí cesse de travailler chez Carranza.  Je suis là la leçon d'Epistolario. Mais là encore, les choses ne sont pas si claires, puisque Martí écrit textuellement dans sa lettre du 12 avril [1885] : «coupant une facture et abrégeant un compte de vente», d'où il ressort qu'il était toujours employé de commerce, quoique non chez Carranza. Bref, cette lettre pourrait aller tout aussi bien en 1885.

[2] Toujours ce même projet dont il a du mal à parler à Mercado pour ne pas l'embarrasser.

[3] Encore une fois, cette plainte de Martí vis-à-vis de l'atmosphère de la société nord-américaine dans laquelle il se sent mal à l'aise.

[4] Il est vraisemblable que Martí envoie à Mercado des coupures de presse où l'on fait l'éloge de ses correspondances.  Dommage qu'on ne puisse savoir de quoi il s'agit exactement...

[5] Alfonso Mercado précise dans l'édition princeps qu'il s'agit de sa sœur, et non de sa mère.