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Poésie d’Antón Arrufat
Par Antón Arrufat Traduit par Annie Salager
On publie les poèmes : « Tournoi fidèle » ; « Avant la bataille » ; « Les Créatures » ; et « Celare Navis »
Illustration par : Lázaro Ángel Lugones

Tournoi fidèle

 

Tant nous étions amants que parfois nous étions amis.

Ou tant nous étions amis que parfois nous nous aimions.

Pour ajouter un nouvel anneau à notre union, nous décidâmes de nous battre.

Allâmes choisir les armes : deux épées d'égale dimension et d'égale trempe.

Nous nous préparâmes dès l'aube. Une fois ceints heaumes et cottes de mailles, nous montâmes à cheval et nous mîmes face à face.

Nous en sommes encore là.

Hors temps, acharnés, inexorables, essayant d'un coup d'épée et pour toujours de vaincre l'autre.

 

Avant la bataille

 

Ma monture à l'arrêt,

je regarde le vert parfait,

je regarde le ciel limpide

et l'eau sans rancœur.

 

Epandues et abandonnées

tant de fleurs sur cette terre.

Oublieux du Seigneur :

jamais il ne cueille les fleurs.

 

Ne serait- ce mieux de dormir

dans la pénombre de la vie ?

Je pourrais, si quelqu'un venait,

l'inviter à une promenade.

 

Nous parlerions d'éternité,

de l'âme nous parlerions

tandis que monte l'arôme

lancinant du corps vivant.

                 

Je regardai le vert parfait,

je regardai le ciel limpide,

l'eau sans rancœur:

je donne des éperons et vais.

 

Les Créatures

 

Tes hurlements et tes foulées discrètes

d'assassin, leur ronde autour de ma maison.

Animal boucher, bête de Dieu :

tu me cherches affamé dans la nuit.

Tu connais la clôture, les murs,

l'odeur de ma porte.

 

Inhumaines et fortes, tes dents

luisent dans les ténèbres.

Tu hurles devant ma porte,

derrière mon front.

Tu hurles dans toute ma maison,

tout au long de ma chair.

 

Quand tu ne viens pas

et que de moi tu te reposes,

malgré ma crainte je t'attends.

Je pourrais presque dire que tu me manques.

Chaque nuit me happe la passion de la peur,

de sentir ta faim,

enveloppé dans mon lit froid ou

caressant le verrou de ma porte.

Je colle l'oreille contre son bois :

ton c?ur bat, tu halètes et je vois

ta bouche écumante,

l'éclat de tes dents.

Seule la porte nous sépare des bêtes identiques.

 

Celare Navis

 

A la fin de la bataille ils s'allongèrent près de la mer. Les étoiles tout là- haut, un ciel énorme et désiré, plein de bonté de loin.

Tout les deux écoutèrent la mer, sa vague dans la nuit brillait.

Leurs cuirasses reposaient sur le sable, fulgurantes pupilles de chimères. Ils contemplèrent extasiés les lueurs.

D'être vivants, et d'être ensemble, leur mettait en la poitrine une marée lente d'action de grâce. Selon sa nostalgie ancienne de la terre, la mer baisait la côte posément, sans fureur.

Se regardant dans les yeux, sur le fond ténébreux du monde, ils s'endormirent. Et vinrent s'approcher un bateau, et se virent sous la blanche voilure. Le vent susurra sans paroles « nous vous emportons vers le lieu où vous pourrez vous aimer ».

 

Pris de: Poésie 1. Le magazine de la poésie. Vagabondages (Paris) (30): 64- 66 ; juin, 2002. Traduction: Annie Salager