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Ibrahim Ferrer : Les boléros pour l'éternité
Par Pedro de la Hoz Traduit par Alain de Cullant
Un hommage au musicien lors du 10e anniversaire de son décès
Illustration par : Lázaro Ángel Lugones

Ni un seul signe, ni même pas une légère indication, a fait supposé au public qui avait comblé le Palau de la Música de Barcelone, la dernière semaine de juillet 2005, qu'il faisait leurs adieux à Ibrahim Ferrer.

Là, lors de l'inauguration du Festival Más i Más, il a chanté ce qu'il a toujours aimé chanter : des boléros. Il réalisait une tournée depuis un peu plus un mois dans divers pays d'Europe occidentale – à l'occasion des festivals de jazz d'été, de plus en plus ouverts aux appelées musiques du monde – afin de faire la promotion de ce que serait son prochain disque, Mi sueño, a bolero songbook, qui, en bon espagnol, n'est rien de plus qu'une reprise de chansons, de celles qui se passent de main en main, avec les thèmes préférés des auteurs du cœur.

Le rêve a été tronqué. À son retour à La Havane, Ibrahim n'était plus ce chêne massif, de taille moyenne et au sourire irréductible, qui se levait de la modestie au ciel. Un grave dysfonctionnement digestif a altéré irréversiblement son organisme et a causé sa mort. Une mort subite, réellement inattendue.

Il est né le 20 février 1927 à San Luis, une ville proche de Santiago de Cuba et il est décédé le 6 août 2005. Sa mère est morte quand il avait douze ans, ce qui l'a de chanter dans les rues de Santiago pour gagner sa vie. Un an plus tard, avec son cousin, il a formé « Pineo » un groupe pour animer les fêtes privées dans cette zone. Ils se faisaient appeler Jóvenes del Son. Ils ont attiré rapidement l'attention de certains musiciens de Santiago qui ont sollicité les services d'Ibrahim afin de chanter dans un large éventail d'orchestres, spécifiquement Conjunto Wilson, el Conjunto Sorpresa et Maravilla Beltrán. Par la suite, il a chanté avec le meilleur groupe musical de Santiago, l'orchestre Chepín-Choven, un petit groupe de jazz très influent dirigé par le compositeur Electo Rosell (mieux connu sous le nom "Chepín"). En 1953, il commence à travailler avec le groupe de Pacho Alonso à Santiago.

En 1959, il s'installe définitivement à La Havane, où le groupe est rebaptisé Los Bocucos. Le répertoire d'Ibrahim Ferrer se composait principalement de guarachas, de sones et de thèmes rapides, des chansons comme Mi quimbín et El platanal de Bartolo lui donnèrent de la popularité. Il a participé à l'album Afro-Cuban All Stars, qui a été nominé aux prix Grammy Award, et à celui intitulé Buena Vista Social Club, qui a dépassé le million d'exemplaires vendus. À partir de ce moment il se distingue comme la véritable découverte de ces enregistrements, il produit ses premiers disques comme soliste et il parcourt le monde avec son propre orchestre.

Il a reçu la plus haute distinction que concède l'État cubain à ceux qui lègue une extraordinaire moisson spirituelle à son peuple, l'Ordre Félix Varela du Premier Degré.

Quelques semaines avant d'entreprendre sa dernière tournée, j'ai dialogué avec le chanteur sur le travail qu'il faisait.

« Chico, les boléros sont pour l'éternité », a-t-il dit sans l'ombre d'un doute. Et il a ajouté : « Je ne nie pas que j'évolue comme un poisson dans l'eau avec le son et la guaracha, mais quand tu chantes un boléro au public, un bolerazo, il frémit. La chanson romantique est une chose, parce qu'elle parle d'amour, mais le boléro est autre chose, avec sa force et sa tendresse. Les ballades ? Je les écoute, oui, mais rien de plus. Ah, un boléro, ceux faisant partie des vraiment bons, n'a pas de comparaison ».

Il m'a commenté son goût spécial pour Quiéreme mucho, de Gonzalo Roig (« un jour tu devras écrire pourquoi c'est la chanson qui identifie ceux qui noient leur chagrin dans le rhum ») ; Perfidia, d'Alberto Domínguez ; Perfume de gardenia (« pourquoi ces boléros de Rafael Hernández sont aussi cubains que nos palmiers ? ») et Naufragio, d'Agustín Lara.

En pleine tournée, le maestro a déclaré qu'il continuerait à chanter tant qu'il aurait de la force, même s'il devait s'appuyer sur une canne, tel était son engagement envers l'art.

Mais encore plus était son statut de cubain universel. En silence, sans faire de publicité, il donnait des fonds aux institutions culturelles de l'île pour le système de l'enseignement artistique.

Il croyait et vivait pour les siens. Pour sa femme Caridad, pour les neuf enfants qu'il a vu grandir, pour ses collègues – plus d'une fois je l'ai entendu dire que Pacho Alonso et Enriquito Bonne méritaient un livre afin que l'on connaisse mieux la nouvelle branche des sones du XXe siècle de Santiago – et pour la Patrie.

Une affiche à la périphérie de La Havane rappelle sa réponse tranquille et sûre pour le refus d'un visa par le Gouvernement des États-Unis qui l'empêchait d'être présent à la cérémonie des prix Grammy Latins, où se faisait sentir son disque Buenos hermanos : « Terroriste, moi ? » « Regardez mon visage pour voir s'il a quelque chose de terroriste, car la seule chose que je fais est d'apporter notre culture au monde ».

Heureusement, la perte d'Ibrahim ne signifie pas le silence. Avec ses allures de prince, portant son inséparable casquette, et sa petite grande voix d'être humain, il continuera à chanter des boléros jusqu'à la fin des temps.