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La musique et la fête à Santiago de Cuba
Par Rafael Lam Traduit par Alain de Cullant
Santiago de Cuba est une fête perpétuelle.
Illustration par : Robin Sánchez Pau

Selon Alejo Carpentier, chronologiquement, le premier musicien cubain a été Miguel Velázquez, le fils d’une Indienne et il appartenait à la première génération née dans l'île. Son père était espagnol, membre de la famille du gouverneur Diego Velázquez. Il a eu le privilège d'être envoyé à Séville et à Alcalá de Henares pour étudier. À son retour, le Métisse a été régisseur du conseil municipal. En 1544, il est nommé chanoine de la cathédrale de Santiago de Cuba.

Depuis 1764 Santiago avait le premier compositeur cubain dont l’œuvre est arrivée jusqu’à nous : Esteban Salas y Castro. Salas était arrivé à Santiago, venant de La Havane, le 8 février 1764.

Les Noirs français ont joué un rôle important dans la formation de la musique cubaine pour l'apport d'un élément rythmique fondamental, qui a été incorporé lentement dans plusieurs genres folkloriques de l'île : le cinquillo du vaudou, d'origine africaine qui a fourni des chansons en « patoi créole », recueillies par Emilio Bacardí. Cet apport du cinquillo a une influence dans le Cocoyé, une sorte de chant national de Santiago.

Une caravane interminable de Français est arrivée dans la ville, ceux-ci ont donné le brio et le bien-être à la culture de Santiago de Cuba. Il n’y a aucun doute que la plus riche manifestation apportée par les esclaves venus avec les Français depuis Haïti a été la Tumba Francesa, une tradition qui est conservée comme Patrimoine Mondial de l'UNESCO.

En 1800, à Santiago, il y avait déjà un orchestre de bal (deux violons, deux clarinettes, une flûte, deux ophicléides et des tambours), il était dirigé par Bernardino Teme, dans le quartier du Guayabito (Plaza de Marte).

Un autre musicien ayant un orchestre a été Pedro Nolasco Boza, décédé en 1870. Il était une sorte de chroniqueur, comme un Juan Formell de l'époque. Son fils, Antonio Boza, était aussi un musicien, il a été assassiné par les autorités coloniales.

Parmi les nombreux musiciens de cette époque se trouvaient Laureano Fuentes Matons (1815-1898), Silvano et Pedro Boudet, Cratillo Guerra, Ramón Urriola, Rafael Salcedo ou Antonio Figueroa.

Les carnavals de Santiago de Cuba

Les carnavals de Santiago de Cuba dont les plus chauds des Caraïbes, avec ses congas du Cocoyé accompagnées par la foule dans les rues. Ces carnavals, selon les écrits d’Argeliers León, avaient d'autres modèles et d’autres motivations que ceux de La Havane, établissant une fête de participation collective plus égalitaire et sans caractère de spectacle vu depuis l'extérieur. Les gens participent en tant que spectateur et acteur dans ce carnaval.

Le Carnaval est célébré à partir du 25 juillet, coïncidant avec plusieurs fêtes catholiques et il est également lié à des faits politiques et économiques de cette ville.

Selon Rafael Breá et José Millet, ces événements massifs ont été conçus à l'origine comme la Fête des Masques ou « Los Mamarrachos », remontant à la période coloniale. À la fin du XVIIe siècle, chaque année, une procession parcourait les rues des alentours de la cathédrale pour célébrer la journée de Santiago Apóstol, le saint patron de la ville. Dans la ville ces célébrations s’étendaient de la Saint Jean (24 juin) jusqu’à la Saint Joaquin (16 août)

Au cours de la Guerre de Dix Ans, Manuel Palacios Estrada nous dit que « les mambises déguisés en comparseros (membres des défilés) entraient dans la ville pour apporter des messages stratégiques, dans le but de conspirer et, à la fois, de voir leurs familles.

En certaines occasions on permettait aux cabildos de défiler avec des déguisements et accompagnés de banderoles, de bannières, de flambeaux et de la savoureuse conga. Ils défilaient dans les rues des quartiers les plus anciens de la ville, ceux qui ont été les générateurs de plus célèbres comparsas de tous les temps, comme le quartier El Tivoli, Los Hoyos et la zone de la Plaza de Marte. Les « Mamarrachos » arrivaient jusqu’à l'hôtel de ville, où ils entonnaient leurs chants, dans l'espoir de recevoir une gratification en espèce connue comme aguinaldo.

L'attaque de la Caserne Moncada par Fidel Castro et ses partisans a eu lieu précisément en plein carnaval, le 26 juillet 1953.

La Conga de Los Hoyos

La conga du Cocoyé du quartier de Los Hoyos est le moteur rythmique et sonore le plus résonnant de la planète terre. Dans le monde, rien ne sonne plus fort que cette machine du son qui semble une fonderie d’acier, et qui n'a aucun haut-parleurs.

Les instruments sonnent comme une symphonie créole : le bombo apporte le rythme comme la basse dans un orchestre ; le requinto (petite tambour) ; deux tambours ; le quinto (qui répartit chaque son afin que le rythme ne baisse pas). Les autres instruments sont de fond : les bocúes et trois cloches (ces cloches sont des tambours de freins de tracteurs et elles résonnent avec un son strident).

La corne chinoise donne la touche magique ; c'est un petit instrument – comme une recorder ou une flûte de pan – de ton aigu, de timbre nasillard, comptant cinq notes, et qui, par leur mélodie, ressemble à la cornemuse. La corne chinois est apparue dans le Quartier Chinois de La Havane en 1915 et elle a été apportée dans le carnaval de Santiago de Cuba en 1916 par le biais de la comparsa de Los Colombianos, de Feliciano Masa du Tivolí, où elle a eu un succès étonnant ; l'année suivante elle fait partie de la comparsa de Los Hoyos.

Certains joueurs de cet instrument étaient attaqués et on a eu l’idée de les faire monter sur des chevaux. Rafael Breá situe la corne chinoise à Santiago en 1919, le musicologue Pepe Reyes considère son arrivée à Santiago, provenant du Quartier Chinois de La Havane, en 1908. La vérité est que l'instrument est devenu le symbole de la conga de Santiago.

La trova

Les troubadours ou chanteurs étaient nombreux au XIXe siècle. Les plus renommés étaient Pepe Sánchez, Sindo Garay, Patricio Ballagas, Pepe Figarola, Rosendo Ruiz Suárez, Alberto Villalón, Miguel Matamoros (le roi du son), Compay Segundo (le plus célèbre troubadour du monde), Caridad, Lorenzo et Reinaldo Hierrezuelo, Ñico Saquito (le roi de la guaracha), Eliades Ochoa ou la famille Varela Miranda, parmi d'autres.

Le boléro, fruit de la trova, surgit avec la création initiale de Pepe Sánchez et sa composition de 1883, Tristezas, configure ce qui sera, quelles années plus tard, la représentation de la chanson de tout un continent, au-dessus du tango argentin.

Santiago de Cuba compte la Casa de la Trova Pepe Sanchez, dans la rue Heredia, une zone névralgique de la culture de Santiago de Cuba, à côté du Parc Céspedes et de l’hôtel Casagranda.

Le boléro

Le boléro est né dans des peñas (cercles) de Santiago, comme le Café Bélgica, El Lirio Blanco, le Centre Trovadoresco de Paquito Portela, la maison de Pepe Sanchez, El Gallito (La Scala de Milan de la trova), ou la maison du mécène allemand Don Germán Micheaelsen.

Les Cubains, influencés par le legs hispanique, ont créé une sorte de boléro créole, en mesure 2/4, il était différent, au-delà des autres aspects constitutifs, du 3/4 de la danse espagnole.

Pepe Sánchez est l'initiateur présumé et Sindo Garay le principal interprète.

Les chanteurs de boléros de l’orient cubain

Fernando Álvarez, Pacho Alonso et Orlando Contreras, sont les rois du boléro. Ibrahím Ferrer a été un des élus pour la renaissance du son, le phénomène du Buena Vista Social Club.

Trois femmes : Olga Guillot, une des créatrices du boléro dramatique. Celeste Mendoza, la reine du guaguancó, et La Lupe, le reine du sentiment latin.

Les musiciens et les compositeurs

Il n'y a que de nombreux géants dans le domaine musical : Mariano Mercerón, connu avec sa musique depuis 1947, il a accompagné Benny More, et en 1951, à Santiago, il a réuni trois grands : Pacho Alonso, Fernando Álvarez et Benny Moré.

Chepín (Electo Rosell), qui a fondé un orchestre avec Chovén (Bernardo Chauvin). Chepín a  laissé pour l'histoire les danzones Bodas de Oro, La Reina Isabel, El platanal de Bartolo, Murmullos

Enrique Bonne, le créateur du rythme Pilón et de l'Upa upa et l’organisateur, en 1961, de Los Tambores d’Enrique Bonne comptant 54 membres. Il a composé des oeuvres telles que Se tambalea, A cualquiera se le muere un tío, No quiero piedra en mi camino, Que me digan feo ou Italian Boy.

Pepecito Reyes était un pianiste qui a collaboré à la conception pianistique de la Guajira Guantanamera ; un effet « floreo » (sorte d’arpège sur la guitare) au piano pour tomber dans le refrain et le tumbao. Il a été invité par Piazzolla à prendre du champagne quand celui-ci l’a entendu joué au piano.

Rodulfo Vaillant, musicien, compositeur de nombreuses chansons comme El lápiz no tiene punta, La escoba barrendera, Se muere de sed la tía… C’est Rodulfo Vaillant qui a eu l’idée de la formation Son 14 d’Adalberto Álvarez, en 1978.

Dans le domaine symphonique, le compositeur Harold Gramatges a obtenu le Prix Ibéro-américaine de Musique Tomas Luis de Victoria, en 1996, et Electro Silva a créé le Chœur Madrigalista et a eu une fervente activité musicale à Santiago.

Les Festival des Caraïbes

Le Festival des Caraïbes (la Fête du Feu), est un événement international, artistique, académique et d’espaces communautaires qui a lieu tous les ans, parrainé par la Casa del Caribe de la ville de Santiago de Cuba, du 3 au 9 juillet.

La fête commence avec l’interprétation de l’invocation à Eleguá, suivie du Défilé du Serpent : l’inauguration publique du Festival compte la participation de groupes nationaux et étrangers, depuis la Plaza de Marte jusqu’au Parc de Céspedes.

Le Festival est apparu en 1981 avec le titre « Premier Festival des Arts Scéniques d'Origine Caribéenne », il est toujours dédié à un pays des Caraïbes. Il a compté la participation d'importants intellectuels des Caraïbes hispanique, francophone et anglophone depuis sa création. Il propose un colloque théorique « La Caraïbes qui nous unit », avec des conférences et des tables rondes, des spectacles des mouvements artistiques, des expositions d'artisanat et d’arts plastiques, et un hommage au Cimarrón : un spectacle qui se déroule dans le village d’El Cobre, en reconnaissance de la rébellion des esclaves.

L’agenda propose : les galas cubains et caribéens avec la participation de groupes de musique et de danse des Caraïbes ; les Défilés du Feu qui commencent avec un rituel Congo, en salut à Nzambi, la suprême entité parmi les pratiquants de la religion Palo Monte ; la remise du Mpaka, l’emblème de la Fête du Feu, au pays à qui sera dédié le prochain festival ; la publication de la Revista del Caribe de la Casa del Caribe; la remise de la plaque José Maria Heredia aux plus éminentes personnalités nationales et étrangères qui ont apporté d’importantes contributions à la culture cubaine, latino-américaine et caribéenne et qui ont contribué à sa promotion et sa diffusion dans le monde ; la Rencontre du Ministre de la Culture avec des intellectuels, des artistes et une représentation des groupes participants où ont lieu des échanges et des débats dans un climat cordial et solidaire, et  la « Quema del diablo » (mise au bûcher du diable), avec son ouragan de tambours, sur l’Alameda de l’avenue Jesús Menéndez, est l’adieu des groupes et des participants au festival où, face à la mer, un grand diable, le symbole du mal, est brûlé, ouvrant le chemin au prochain Festival.

Santiago de Cuba est une fête perpétuelle.