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Mathilde Laplace : Femme caribéenne
Par Julia Mirabal Traduit par Alain de Cullant
Mathilde Laplace est née en 1925 à Saint-Barthélemy, près des îles de la Martinique et la Guadeloupe, une collectivité d'outre-mer française où vivent environ 8 000 personnes.
Illustration par : Robin Sánchez Pau

Saint-Barthélemy, Saint Barth, San Bartolomé, près des îles de la Martinique et la Guadeloupe. Une collectivité d'outre-mer française où vivent environ 8 000 personnes.

Là est née Mathilde Laplace, en 1925.

« Je suis née dans une famille de 19 enfants, j’étais la onzième.

À cette époque Saint-Barthélemy était très pauvre. Il y avait très peu d’habitants. Il fallait travailler pour vivre. Mon père était très sévère et il disait : si on travaille, on vit.

Il y avait l'exploitation des marais salants. C'était beau. C’est pour cette raison qu’aujourd'hui on appelle cet endroit Les Salines. Tout le monde y travaillait. C'était le seul moyen de gagner sa vie et de pouvoir manger durant la guerre.

Avec l'argent qu'on gagnait on faisait une facture, on achetait des œufs, du café… le nécessaire…

Avant, les femmes travaillaient comme les hommes. La France nous oubliait mais à Saint-Barthélemy on luttait pour sortir de la misère et on n’avait pas les possibilités de faire davantage.

Le premier devoir d'une femme : c’était de tout faire.

Ma mère a eu beaucoup d'enfants. C’était la première famille qui y est arrivé.

Certains de ses enfants sont morts, mais pas lors de l’accouchement.

Elle avait de bonne santé. Elle travaillait beaucoup. Elle lavait, elle nettoyait, elle cuisinait… elle faisait tout.

Nous ne pouvions pas l’aider car nous étions très petits. Quand elle est morte, mon père était très déprimé au point qu’il ne parlait plus, pas même un mot.

Sans beaucoup de bruit. Personne ne savait que souvent nous nous couchions sans même avoir pris un petit déjeuner.

Ma mère disait toujours : travaille et tu aura. Mon père était très sévère.

J’ai été la seule qui soit restée le plus de temps avec eux, la famille se séparait.

Ma sœur aînée était une religieuse et infirmière en Martinique. Elle est morte, mais elle n'avait le caractère que j'ai.

J’ai lutté. J'ai dû sortir de tout ça comme disait ma mère.

J'ai eu des problèmes médicaux. Apparemment je n’avais rien et le médecin m'a traité pour autre chose. Quand je suis allée en Guadalupe il était déjà trop tard. Le docteur était ici. J’ai dû apprendre à pardonner. Je ne pense pas qu'elle continue à travailler car elle a commis d'autres erreurs. Mais je ne dirai pas son nom ».

Saint-Barthélemy a été colonisée par la Suède durant une longue période, d'où le nom de sa capitale, Gustavia, en l'honneur du roi de Suède Gustave III, l’île a été achetée par les Français en 1877. C'est pourquoi sa culture et ses coutumes culinaires ont été modelées à la française.

« Ici il a un « patois » et un autre en Cul de Sac plus compliqué pour la prononciation.

Il y a aussi le « patois » de Marigot, de L'Orient plus civilisé car il y a eu une église et une école.

Le « patois » de Saline est presque français. Nous connaissions les paroles en « patois » mais mon père exigeait que nous parlions français, car il dit que le « patois » était pour les anciens.

Il nous disait, parlez français, vous allez à l'école pour apprendre.

Ceci nous avons  bien fait, mais à ce moment c’était difficile de comprendre.

Je ne suis jamais partie, je ne pouvais pas laisser ma maman. Quand elle n'était plus là, j'ai eu la chance d'aller en Guadeloupe, mais j'avais vu beaucoup de misère avec mon père. Les parents doivent être conscients de ce que voient leurs enfants.

Ce n'était pas facile. En plus mon père attaquait tout le monde, mon fiancé… Il parlait comme il voulait, car il était dépressif.

Il y avait quelqu'un qui était médecin et il m'a conseillé que je lui parle afin de le guérir, mais c’était impossible parce qu'il se cachait… Il a vécu jusqu’à 76 ans et ma pauvre mère seulement 65.

J'ai tout abandonné pour me consacrer à ma mère.

À deux reprises j'ai eu l’occasion de partir mais j’ai dit non, je ne pouvais pas laisser ma mère. Après sa mort, il y avait deux hommes de Guadalupe que j'ai rencontré ici et ils m’écrivaient, mais je n’ai pas répondu. Je me disait : ça ne vaut pas la peine.

Je ne crois pas au bonheur... Je n’ai pas confiance…

L'école de Saint-Barthélemy a été construite par un curé. Nous n’avions même pas les moyens pour l'entretien. Il a fait une école à L'Orient, un l'école de plus et un hôpital.

J'ai occupé une petite maison et c'est là où j'ai fait mes études. J'ai appris à lire… je me suis instruite…

Il n’y a seulement que les personnes de Saint-Barthélemy qui pouvaient comprendre que les gens d’ici ne pouvaient pas s’instruire car ils n'avaient pas les moyens, mais mon père m'a envoyé à l'école.

Les enfants du Canada ou de New York qui vivaient ici s’instruisaient. À l'école, ils m’appelaient la petite de Saint Barth.

Dans cette école il y avait plus d’étrangers que de gens de Saint Barth. Beaucoup de nos parents ne savaient pas lire, c’était le plus terrible.

C'était plus facile d’enseigner la lecture aux enfants car l'effet est visible immédiatement.

On entrait très tôt à l'école mais on devait savoir quelque chose et comme je avais  reçu quelque chose de mon père… J’ai peut-être trop reçu… Je me souviens que mon défaut était que je parlais très fort à l'école…

Ainsi on peut enseigner aux autres.

Mais que faire devant 40 élèves appuyés sur leurs pupitres, te regardant, s’endormant et certains faisant un effort pour travailler et pour pouvoir vivre ?

Ils disaient : « mademoiselle Mathilde est lourde », « mademoiselle Mathilde n'est pas bonne » et j’en ai frappé un…

C’était alors interdit. Je l'ai juste fait pour voir ses parents.

Les parents doivent apprendre et connaître leurs enfants. Moi aussi j’ai évolué.

Les parents m'ont demandé où j'avais appris tout ça et je leur ai répondu, avec mes parents ».

Pour ses plages et son climat chaud toute l'année, Saint-Barthélemy est l'une des destinations touristiques dans les Caraïbes.

« Quand je construisais ma maison, quelques personnes sont venues. J'étais seul et j’avais deux chambres. Les gens ne trouvaient pas de logement… Il n’y avait pas d'hôtel… Je les invitais à venir jusqu’à ce qu’ils trouvent quelque chose où vivre et surtout où travailler.

Les gens disaient : « Mathilde reçoit d'hommes chez elle » ; « Mathilde est avec les Français »… Et maintenant les gens se disputent pour avoir des gens chez eux.

La vie est la vie. J'ai eu beaucoup de poids sur mes épaules. Et parfois je me demande ce que l'évolution… Je suis allée en France, au Canada, mais je pense toujours à Saint-Barthélemy ».