IIIIIIIIIIIIIIII
Via Crucis
Par Emilio Bacardí Moreau Traduit par Alain de Cullant
On publie un extrait du roman de cette personnalité de la culture et de la vie politique de Santiago de Cuba.
Illustration par : Robin Sánchez Pau

Au lecteur

Ceci a été écrit en 1890.

Le fait d’échelonner des anciens événements, de les ébaucher à la légère, de raccommoder des cadres de coutumes et de faits, en variant les noms et les lieux, a été la volonté de celui qui voulait préserver la mémoire de quelque chose qui peut être utile pour demain. Les événements ont été tels qu’ils étaient ; j'ai adhéré à la vérité en toute impartialité, et si on objecte quelque chose à propos de certaines coïncidences et de certaines conjectures, il faut répondre : la vie humaine n'est rien de plus qu'un ensemble d'incohérences.

L'auteur

Santiago de Cuba, avril 1910

Première partie

I

L'été de l'année 1862 se fait sentir à Santiago de Cuba, comme les années précédentes. C'était au mois de juin et la chaleur étouffante était la même, malgré les pluies du mois de mai, qui avait été très abondantes, et malgré la suggestion du refroidissement de la terre, une théorie en vogue plus que jamais en ces jours. On ne pouvait pas respirer, même le matin très tôt ; la chaleur collante désespérait jusque dans l'après midi, un peu atténuée par l'arrivée de la douce brise marine.

Santiago de Cuba, inclinée sur les contreforts de la Sierra Maestra, possède une perpétuelle verdure tropicale depuis les plus hauts sommets jusqu’aux rives de la Mer des Caraïbes qui, avec le roucoulement plaintif d’une tourterelle, vient de mourir à ses pieds. La cuvette qui commence dans le maculé tarayó – une sorte de marécage dans le champ d’émeraude – et qui termine dans la douce Socapa – la digue qui contient et se couronne d’écume quand se rompent et se défont les vagues de l'Atlantique en arrivant rageusement - forme la magnifique baie, dont les eaux, toujours calmes, se colorent avec le bleu intense du ciel qui les couvre.

Il suffit de chercher de ce qui a trait à l'art dans la ville fondée par Diego Velásquez. L'ancienne population constitue un ensemble de rues tortueuses et de maisons peintes de couleurs vives constituent cette ancienne cité et cet ensemble de maisons lui donne une brillance et une joie. Des maisons qui, éclairées par un soleil de printemps, sont un changement constant des teintes vives dans une palette naturelle.

Les pentes raides sont pavées par les paysans ou ont le sol que la nature leur a donné. À côté des édifices en bon état on en voit d'autres en ruine. La poussière abonde où la boue ne couvre pas la chaussée dans les ornières plus ou moins profondes, au-dessus des toits de gris, contrastant avec la couleur foncée des tuiles, se dresse la verdure des arbres qui se lèvent sur les différentes collines où la vieille ville s’échelonne.

Les tours des dix églises, au-dessus des autres édifices, rompent la monotonie des maisons égales et servent de point de repère : à l’Est, l’Hôpital Militaire et l'église de Santa Ana, se détachant dans le fond par l’Ermitaño et, fermant l'horizon, la Gran Piedra, et au Sud, terminant avec la batterie de Punta Blanca, le quartier du Tívoli, en pente vers la mer, ressemblant à une forteresse, domine le quartier des pêcheurs.

Ne nous occupons plus de ceci et descendons vers le solar qui occupait le couvent et hôpital des pères belernitas au milieu du siècle dernier, et où se trouve le seul marché de la ville de l'archevêque.

Là, un garçon et une fille, accompagnés d'une femme de ménage, s'arrêtent devant une vendeuse noire, et le garçon, se croisant les bras, lui dit :

- Bendición, Dá. (Beni moi, Dá)

- Dios te bendiga, mijo (Que Dieu te bénisse, mon petit)

Et accompagnant l'action à la parole, un bras maigre et noir bénit, en faisant le signe de la croix, la tête blonde et le visage rosé. La Noire, debout, à côté d’un étal de légumes, se redressant comme lui permet un vieillissement prématuré, plus dû aux fatigues qu’aux années, regarde vaniteuse le visage de l'enfant heureux qui la regardait en souriant.

Des yeux au regard vivant et pleins de satisfaction brillaient comme ceux d’un jais dans ce visage ridé et de peau noirâtre qui, en se dirigeant à l’enfant, paraissaient l’envelopper dans une aura d'amour et de protection. Elle se tourna vers les plus proches compagnons et elle dit, avec un ton gonflé de fierté :

Elle regarde Pablito – et en plaçant doucement sa main droite sur l'épaule de Pablito, elle lui demande gentiment - ¿Cómo etá Mijo? (Comment vas-tu mon petit ?)

La Noire Susana était grande et malgré ses cinquante-six ans révolus, elle aurait pu être forte et vigoureuse si la douleur de la mort successive de ses quatre enfants ne l’avait pas fait se courber et avoir des cheveux blancs. Alors qu’elle pensait au repos, elle a dû continuer la lutte tenace pour la vie, dédiant les nuits à veiller ses malades.

Ma Dame la Caridad n’a répondu ni à ses prières ni à ses promesses et, seule, elle a concentré toute la passion de son âme africaine à moi, son petit ami, son fils Pablito, qui avait partagé avec le dernier de ses enfants le lait de ses seins.

En paiement de ce service, ses maîtres l’avaient affranchie et Pablito, une affection sincère et  le  nom de Dá, au lieu de Susana, quand il a commencé à peine à babiller.

 

Extrait du roman.