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Mariana Grajales : Forgeuse d’une lignée héroïque
Par Pedro Antonio García Traduit par Alain de Cullant
Tous ses fils ont combattu pour l'indépendance de Cuba et trois d'entre eux ont reçu les étoiles de général mambí.
Illustration par : Robin Sánchez Pau

Ceux qui l'ont connue avant 1868, décrivaient Mariana Grajales comme une femme robuste, plutôt de petite stature, nerveuse, avec des mouvements légers. Ils disaient que bien qu'elle soit sexagénaire – elle a fêté son anniversaire dans le maquis durant la Grande Guerre -, aucune autre mambisa était plus agile pour gravir les collines ni plus demandée pour soigner un malade, et qu’elle était toujours au premier rang.

Elle a prodigué des soins et de l’amour à de nombreux combattants blessés, elle les recevait dans des hôpitaux de campagne improvisés et, selon le témoignage de Fernando Figueredo « Cette sainte femme suppléait la position d'une mère absente », tout en encourageant ses filles et Maria Cabrales, l'épouse d'Antonio Maceo, à occuper « la place que la distance empêchait soit occupée par une sœur ».

Pour José Martí, c'était « une des femmes qui m’émouvaient le plus le cœur ». Dans un article célèbre il se réfère à ses « mains de petite fille pour caresser celui qui lui parle de la Patrie [...] Elle est toujours habillée en noir mais c'est comme si le drapeau la vêtait » et dans un autre texte il l’a décrivait « avec un foulard de vieille femme à la tête, avec les yeux d'une mère aimante pour le Cubain inconnu, avec un feu inextinguible dans le regard et sur le visage, quand on parle des gloires d'hier et des espoirs d’aujourd'hui ».

L'Apôtre pensait « en la Patrie qu’elle ne voit pas libre, donnant avec le récit de sa vie une nouvelle page de l'épopée » et il décrit comment « elle se tenait debout, durant toute le guerre, entourée de ses enfants », alors qu’elle « encourageait ses compagnons à lutter et, ensuite, elles soignait les blessures des Cubains ou des Espagnols »  et «  si quelqu’un tremblait devant l'ennemi, (en la voyant) avec son foulard sur sa tête et le tremblement finissait ».

Rectifications historiographiques

Pendant une longue période on a accepté le 26 juin 1808 comme la date de sa naissance. En réalité elle est née le 12 juillet 1815, selon le registre baptismale trouvé par le collègue Joel Morlot dans le Livre 9, page 99 de la paroisse de Santo Tomás Apóstol (de Santiago de Cuba).

À 16 ans elle épouse Fructuoso Regüeiferos. De ce mariage naissent ses trois premiers enfants : Felipe (1832 ? - 1902), Manuel (1836 ? - 1854), qui est décédé après une longue maladie et Fermin (1838 - ?). Regüeiferos est décédé le 5 juillet 1839, comme on le constate dans le Livre 6 des enterrements des Noirs et des Mulâtres, page 98, n° 504, de la Sainte Église Métropolitaine de Santiago de Cuba.

L’historienne Nydia Sarabia, la principal biographe de Mariana, signale 1842 comme la date possible de son union avec Marcos Evangelista Maceo (1808-1869). Le 28 mai de l'année suivante naît Justo Germán Grajales, qui est enregistré comme « fils naturel de Mariana Grajales » dans l'acte de naissance correspondant au Livre 5, page 96 de l'église San Nicolás de Morón.

Selon la tradition, quand Justo a été fusillé par les Espagnols il avait le grade de capitaine. À partir de la conférence « La personnalité d’Antonio Maceo lors de l'Invasion », offerte par le général mambí Eusebio Hernández en 1930, on a accepté Justo comme un fils de Fructuoso Regüeiferos comme un dogme dans l'historiographie nationale, mais un tel nom ne figure dans aucun des documents que nous conservons de lui : dans le recensement général de 1861 il est enregistré comme Justo Grajales, de 17 ans ; le recensement général des fermes de 1866, il est identifié comme Justo Maceo, propriétaire d'une exploitation sans non d’une demi caballería (mesure de surface).

De même que Justo, Antonio de la Caridad, le futur Titan (1845-1896), María Baldomera (1847-1893), José Marcelino (1849-1896) et Rafael Cholón (1850-1882), apparaissent sur leurs actes de baptême avec le nom de Grajales et comme les enfants naturels de Mariana. Marcos et Mariana ont légalisé leur union en 1851, c’est pour cette raison que Miguel (1853-1874), est reconnu avec le nom de Maceo. Ensuite naissent Julio (1854-1870), Dominga (1857-1940), Tomás (1858-1917), Marquitos (1860-1902) et María Dolores (22 juillet, 3 décembre 1861).

Une discipline stricte

On dit que Mariana était tendre et douce avec les enfants, mais, à la fois, inflexible quant à la discipline. Elle réglementait les heures exactes des repas et pour dormir. Aucun membre de la famille ne pouvait être hors de la maison après vingt-deux heures. Sa maison était toujours ordonnée et soignée. Quant à l’apparence personnelle, elle se vêtait et vêtait sa progéniture toujours très proprement.

Aux yeux de ses enfants, elle a toujours été la compagne du père.

Ils analysaient ensemble tous les problèmes et les deux prenaient les décisions par accord mutuel. Ils les rappelaient « se consultant dans les difficultés, heureux dans l'agrandissement de la famille, ensemble surtout dans la douleur et dans le bonheur ».

Le colonel et historien mambí Fernando Figueredo disait souvent que le soir, après le dîner, une fille lisait à haute voix les livres que Marcos achetaient à Santiago : des romans d'Alexandre Dumas, des biographies des héros tels que Bolivar et Louverture, l'Histoire des Girondins, de Lamartine.

La lignée héroïque

Quelques jours après le cri de la Demajagua, la famille se joint à la Révolution. Quelques années plus tard, selon les dires de Maria Cabrales, l’épouse d'Antonio, Mariana fait jurer à tous « libérer la Patrie ou mourir pour elle ». Et cette même nuit, Justo, Antonio, José et tous les hommes adultes sont partis vers leur premier combat.

Le premier Maceo à tomber pour la liberté de Cuba a été Justo, en novembre 1868. Selon certains témoignages, il avait déjà le grade de capitaine. Ensuite Marcos, le père, avec les galons de sergent, le sous-lieutenant Julio et le lieutenant-colonel Miguel ont donné leur vie. Felipe, à qui la tradition donne le grade de capitaine, et le lieutenant-colonel Tomás ont reçu des blessures graves, mais ils ont survécu.

À Baraguá, tous les autres membres de cette famille, au côté du général Antonio, ont proclamé qu’à Cuba il n’y aura jamais la paix sans l'indépendance et sans la justice sociale, qui, en 1878, devait partir nécessairement de l'abolition de l'esclavage.

Le major général José, le général de brigade Rafael Cholón et le capitaine Fermín se sont battus lors de la Petite Guerre. Durant la trêve féconde, Cholón est mort dans une prison espagnole (1882) ; Maria Baldomera, à Saint-Domingue (1893). On n’a plus de nouvelles sur Fermín et on ignore la date exacte de son décès. José et Antonio sont morts au combat pendant la Guerre de 1895.

Marcos fils et Felipe ont pu voir la fin de la domination espagnole. Tomás et Dominga ont pu voir la république néo-coloniale.

Mariana est décédée en Jamaïque le 27 novembre 1893. Martí a alors écrit à propos de l’hommage rendu  par  « tout son peuple, de riches et de pauvres, d’arrogants et d’humbles, de fils de maître et de fils de serf ».

 

Sources consultées

Les livres Mariana Grajales. Historia de una familia mambisa, de Nydia Sarabia ; Maceo. Dos conferencias históricas, d’Eusebio Hernández et Antonio Maceo. Las ideas que sostienen el arma, d’Eduardo Torres Cuevas. La compilation Papeles sobre Maceo (Académie de l'Histoire de Cuba, 1948). Les Obras Completas de José Martí  (Editorial Lex, Tome I). L'essai historique, Marcos Maceo, el santiaguero, d’Olga Portuondo. Les textes journalistiques publiés par Joel Morlot dans le supplément El cubano libre (décembre 1996 et juin 1997).