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De Montecristi à Cap-Haïtien : le journal dominicain de Martí
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
Tout ce texte est la reconnaissance d'un espace matériel habité par les Antillais, de la culture qu’ils ont générée, de leur histoire et de leur psychologie.

José Martí a écrit dans la dédicace et la justification de ces notes de voyage : « Mes filles : arrangez par les dates ces notes que j’ai écrites pour vous avec celles que j’ai envoyées auparavant. Elles  ont été écrites pour vous prouver que jour après jour, à cheval et par la mer, dans les plus grandes angoisses que l'homme peut traverser, je pense à vous. Votre M [artí] ». Pendant qu’il chevauche à côté du Généralissime (1) dans les montagnes dominicaines, touchant de nouveau le sol d'Haïti, son journal recueille le témoignage attachant de la terre antillaise, sans à peine donner des nouvelles de ses silencieux pas de conspirateur.

Pour sentir et calibrer cette urgence poignante qui impulse José Martí, on devrait réunir dans un livre de « textes croisés » les notes du Journal de Montecristi à Cap-Haïtien avec la très nombreuses correspondances qu’il a envoyées depuis tous les points où il a été et les accompagner avec la chronologie objective de son transit. Nous lirions alors un passionnant roman poétique et historique (2). Il faut penser que la police secrète espagnole suivait les pas de Martí et que toutes ses actions et ses mouvements doivent lier et préparer des actions décisives pour la guerre nécessaire et être des manoeuvres de désinformation pour les espions. De même, il ne pouvait pas compromettre le gouvernement dominicain.

Il n'est pas surprenant que le langage soit la première instance culturelle sur lequel José Martí réfléchit pour offrir un témoignage de la façon de parler dominicaine à ses jeunes filles. Il connaît très bien la valeur de la langue. C’est pour cette raison qu’il écrit que c’est une langue vivante et il copie, comme il le fera dans les notes dans le maquis cubain, des phrases entières qu’il entend de la bouche des hommes qui croisent son chemin : « Ici, la phrase est ancienne, pittoresque, concise, sentencieuse, et comme une philosophie naturelle. Le langage commun a comme base l’étude du monde, le legs des parents aux enfants, en fines maximes, et la première impression puérile ». Parmi ces phrases, prises au vol et étudiées dans ses fils savants ou dans ses expressions ingénues,  il note et juge :

- « S’ils m’apportent (des cadeaux d’amis et de parents à la maison des mariés) ils me dépriment, parce que je suis l’obséquieux »

- « Quelle est bien cette petite poêle pour mes chicharrones ! »

- « Ce que je te dis et que tu ne veux pas m’entendre : chacun pêche dans son eau »

Et on souligne aussi dans diverses parties du texte les portraits martianos des hommes et des femmes rencontrés au passage, mais surtout les portraits de femmes dominicaines me paraissent notables et, il se peut que cette préférence soit en relation avec les destinataires féminines de ses notes. Voyons-en deux :

Mercedes, mulâtresse dominicaine, d’une vieillesse propre et fine, nous fait avec le fagot qui son hattien Albonó casse sur le genoux, le déjeuner de riz blanc, de poulet avec llerén et de potiron et de patate douce : je préfère le pain de manioc, et le café moulu est sucré avec du miel.

(....)

…et dans l'après-midi nous allons à la maison de Jesús Domínguez, père de nombreuses filles, une aux yeux verts, avec des sourcils d’arc fin et une tête de commandant, abandonné le costume de percale grenat, les chaussures poussiéreuses et retournées et le parapluie de soie et une fleur dans le cheveux:- et une autre fille joufflue et piquante, arrive en fumant avec un chausson à un pied et une sandale à l’autre,  et les seize ans du buste sortant du tailleur rouge : et au front, dans les cheveux frisés, une rose.

Ces exemples montrent la présence féminine dans ses notes et la conjonction entre le langage, le paysage et les coutumes (3). C'est un style concis, où la sensation et l'impression sont chargés des concepts, afin que la description et la réflexion articulent une écriture où les marques s’intègrent continuellement dans cette vision universaliste martiana, de l'un dans le divers pour que les valeurs culturelles antillaises fassent partie d'une écriture de la modernité que Martí construit consciemment comme fondement textuel de notre culture.

Tout ce texte est la reconnaissance d'un espace matériel habité par les Antillais, de la culture qu’ils ont générée, de leur histoire et de leur psychologie. En se plaçant devant la nature américaine des Antilles, Martí reconnaît la valeur et la beauté intrinsèque de ce qu’il observe et son unité essentielle avec le reste de l'univers. C'est peut-être pour cette raison que l’on expérimente l’énorme hauteur éthique et spirituelle qu'atteint l'écriture dans la contemplation de la nature, comme s’il s’agissait d’une sorte de communion avec l'espace américain et antillais qui lui donne l’ultime légitimité de ses actes :

Le jour se levait, de Santiago de los Caballeros à la Vega, et cette clarté était un bien de l’âme, douce et profonde. Dans la lumière vague, d'un côté et de l’

autre du long chemin, se trouvait toute la nature américaine : les plus gaillards chevauchaient dans cette campagne en fleur, entrecoupée de montagnes au loin, où le manguier luxuriant a un tronc épais : le manguier était en fleur et l’oranger mûr, et un palmier tombé, avec la racine filandreuse encore en terre, et le cocotier, courbé par le poids, au panache revêche, et le seibo, qui ouvre les bras vigoureux vers le ciel, et le palmier royal. Le tabac sort au dessus d’une clôture, et dans une rivière se penchent caimitos et guanábanos. La poitrine se remplit d'autorité et de foi.

Avec cette vision de la nature il y a de fréquentes références au batey, la nature fait le paysage et la signification humaine, l'espace identitaire des Antilles par excellence, lié à la plantation et au plus intime de sa culture. Et il y a des instants magiques la nuit du 15 février 1895, lors de laquelle José Martí reste comme envoûté par la nuit antillaise dans le batey. Il écrit :

Et j'ai admiré dans le batey, avec l’amour d’un fils, le calme éloquent de la nuit éclairée, et un groupe de palmiers, comme couché l’un sur l'autre, et les étoiles, qui brillait sur leurs panaches. C'était comme un bain  parfait et subtil, et la révélation de la nature universelle de l'homme (4).

De nombreux aspects ne sont pas dans ces quelques pages : les réflexions culturelles de Martí lors des  moments de repos se référant aux sujets et aux livres les plus variés qu’il rencontre sur son passage, les portraits masculins, ses allées et venues dans les villages dominicains, cependant, je voudrais terminer avec la référence à son transit par Haïti, délicieusement rapporté dans ces notes substantielles des 2 et 3 mars, où n'est pas hors de son œil averti le petit trafic frontalier, ni la beauté des jeunes haïtiennes. Et le texte du 4 mars reste comme l'un des hommages les  plus poétiques, quand il retourne de nuit de Cap-Haïtien à Montecristi sur un bateau :

Et j'ai ouvert les yeux dans le bateau, le chant de la mer. La mer chantait. Nous sommes sortis de Cap-Haïtien, avec les nuages et le vent, à dix heures du soir ; et maintenant, en pleine nuit, la mer chante. Le patron se redresse, et écoute debout, avec une main sur la table et l'autre sur le cœur : le timonier, laisse le gouvernail pour écouter : « C’est beau » : « C'est la plus belle chose que j'ai entendue dans ce monde » : « Deux fois pas plus dans ma vie j'ai entendu ceci ». Et puis il éclate de rire : que les vaudous, les sorciers haïtiens, sachent ce que c'est : aujourd'hui c’est jour du bal vaudou, au fond de la mer, et maintenant les hommes de la terre le sauront : que là-bas en dessous les sorciers font des enchantements. La longue musique, intense et raffinée, est comme le son uni d’un orchestre tumultueux de cloches d’argent. L’écho retentissant vibre égale et sûr. On sent le corps s’envelopper comme dans un vêtement de musique. La mer a chanté une heure - plus d'une heure -. Le bateau piaffait et se cabrait, en direction de Montecristi.

 

Notes :

1 – Le Major Général Máximo Gómez.

2 – À ce cadre se rapproche assez proche : José Martí. Diarios de campaña. Edición Crítica. Investigación, avant-propos et annexes de Mayra Martínez. Centro de Estudios Martianos, La Havane, 2007.

3 – Il écrit à Carmen Mantilla, le 19 février, depuis Santiago de los Caballeros : « J’ai parlé de toi à une petite paysanne qui sait lire la lettre de la plume : à une orpheline de neuf ans : - maintenant, je lui apporte un livre de cadeau : je lui apporte en ton nom ». Dans : José Martí. Epistolario, ob. cit. tomo V 1895, p. 66. Dans cette lettre il demande aussi qu’elle cherche pour  le journal qu'elle doit écrire les mots batey et Santiago. Avec la même date et depuis le même endroit, de graves affaires sont traitées dans des lettres dirigées à Gonzalo de Quesada, Benjamín Guerra, José Dolores Poyo et à d'autres personnalités. Et en plus des lettres en espagnol il en écrit d’autres chiffrées où se trouve le plus occulte de la conspiration.

4 – Dans la lettre citée du 19 février il a écrit à María : « Moins je te vois, plus je te nécessite. Cette nuit, à quatre heures du matin, j’étais dans le batey, comme ils appellent ici le patio des maisons de la campagne, la partie désherbée qui entoure la maison d'habitation : dans le ciel, d’un bleu qui semblait vivant, les étoiles étaient alluméeesw          ms : le quartier de lune, comme avec un doux feu, brillait au dessus d’un bouquet de palmiers : les feuilles des palmiers se balançaient doucement, dans le clair silence : je pensais à toi ».