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Francisco Covarrubias : Le Père du théâtre bouffe cubain
Par Alejo Carpentier Traduit par Alain de Cullant
Covarrubias a été pendant de nombreuses années le comique le plus célèbre dans toute l'île.

Les Bouffes cubains

À partir de 1815, la tonadilla (petite pièce chantée) commence à être retirée des affiches des théâtres havanais, après une vogue de plus de vingt-cinq ans. Cependant, son oubli n'est pas total. On a recours à la tonadilla de temps à autre, à l'occasion d'une prestation ou pour compléter le répertoire d’une compagnie lors d’une tournée en province. Le trípili-trápala apparaîtrait dans les programmes de représentations mixtes jusqu'en 1840. Il est important que, à des moments précis où la scénette et la tonadilla perdent leur force et leur effet, naisse, d’une fusion et d’une transformation de deux, le théâtre bouffe cubain.

Francisco Covarrubias, le « fantaisiste » havanais, a été un des principaux responsables de l'acclimatation et la modification de genres qui avaient perdu leur essor dans la Péninsule, construisant avec leurs éléments vitaux le théâtre typique créole. Né en 1775, Covarrubias a commencé à étudier la philosophie – le docteur Romay a été son mentor dans les disciplines péripatétiques – se destinant à la médecine. Mais une vocation plus profonde l'a amené irrésistiblement vers le théâtre. Après avoir fait son apprentissage sur les planches avec un groupe d’amateurs, il fait ses débuts dans le Cirque du Champ de Mars, en 1800, interprétant des rôles comiques. Vers 1811, il rejoint la compagnie dramatique d’Andrés Prieto. Covarrubias a été durant de nombreuses années le comique le plus célèbre dans toute l'île. Maiquiez, chargé par références, lui a dirigé des phrases élogieuses depuis l’Espagne. Mais, après une longue période de saturation, le goût collectif l’a relégué à l'arrière-plan. Une fois, irrité par la réception médiocre que lui avait donné le public, il a abandonné La Havane  avec le geste de Coriolan, au village de Guanabacoa, de l'autre côté de la baie. Il n’avait pas compris que le temps avait fait tomber son masque. Certaines plaisanteries, certaines attitudes, ses costumes, ses entrées généralement accompagnées de tonadilla avaient cessé de plaire, il n’était aimé que par les hommes de son âge, amoureux de Manuela ou d’Isabel Gamborino. C'était un personnage d'une autre époque. Il est mort, très pauvre, en 1850.

Covarrubias a été le père du théâtre bouffe cubain. Familiarisé avec le théâtre léger espagnol, il a compris très rapidement que les personnages qui animaient les entr’actes, les scénettes, les zarzuelas et les tonadillas pouvaient être substitués par des types créoles. Le « fantaisiste », héros d’une opérette de caractère local, donnée en 1811, intitulée Los apuros de Covarrubias, connaissait la valeur de la langue propre devant un auditoire qui se sentait de plus en plus créole. Il y avait les mages et les chisperos (hommes du bas peuple de Madrid), les Catalans, les Galiciens, les clowns, les Gitanes, les Maures et les mendiants de Laserna, Esteve, Rosales et Misón, mais tout ceci pourrait se transformer en quelque chose de plus immédiat. C'est pour raison qu’il a commencé, dès 1812, à remplir la scène de paysans, de vendeurs, de cochers, de péons et d’autres types populaires de l'île. Comme le signale si bien Arrom dans son excellent ouvrage Historia de la literatura dramática cubana, Covarrubias reste fidèle, durant la première étape de sa production, aux patrons péninsulaires : « Ainsi, à Los payos en el ensayo, de Ramón de la Cruz, correspond El montero dans le théâtre de Covarrubias ; à La visita de duelo, Los velorios de La Habana ; à El rastro por la mañana, La Feria de Carraguao et, à Las tertulias de Madrid, Las tertulias de La Habana ». Mais - et c'est ce qui nous intéresse – à cette adaptation se joint une substitution des éléments musicaux. En 1814, en offrant la première de Las tertulias de La Habana  il intercale dans l’action la mélodie cubaine La Cirila. Dans Los velorios de La Habana, le propre Covarrubias chante un succès du jour : Tata ven acá. C'est à dire qu’en s’acclimatant, les genres traditionnels se dépouillent de leurs personnages hispaniques, perdant à la fois leur poids de seguidillas, de boleras et de villancicos, pour faire entrer la musique populaire du pays.

Extrait du livre Ese músico que llevo dentro