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Les lectures françaises de José Martí (I) : Marie-Louise Gagneur. Les vierges russes
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
Le thème historique, politique et culturel du roman est sans doute la raison principale de sa lecture.
Illustration par : artistes variés

Dans le Cuaderno de apuntes 8 apparaît une de ces lectures testimoniales pour des notes dont la dynamique scripturaire nous met face à une conjonction des cultures qui illustrent ces processus d'auto-apprentissage et de rétro-alimentation qui sont à la base du mouvement, de la diversité et de la beauté visuelle de ses chroniques, autant que de l’amplitude de la vision et de la compréhension des analyses culturelles, historiques et politiques qui se développaient en elles et dans toute son œuvre. Tout ce cahier mérite une étude de ses observations et de la carte des lectures qu’il nous offre. Cependant, j’aimerai m’arrêter sur un scénario de lecture où se développe un corps des citations et des gloses qui nous permettent d’analyser un processus interculturel d'appropriation d'une culture par le biais du français comme pont linguistique. Le lecteur sélectionne un roman de Marie-Louise Gagneur (1832-1902) sur les luttes des nihilistes russes. Cette écrivaine, née à Domblams, France, avec le nom de famille de Mignerot, était une militante fouriériste qui était dans la colonie phalanstérienne de Cîteaux à la fin des années quarante, à dix-huit ans elle a écrit un essai sur les associations d’ouvriers et elle s’est mariée avec le député Vladimir Gagneur. Elle a atteint une grande popularité en son temps avec ses romans d'idéaux anarchistes et anticléricale, au point d'être comparée avec Eugène Sue, et, en 1864, elle a été admise à la Société des Gens de Lettres, bien que plus tard elle a été pratiquement effacée de l'histoire de la littérature français et c’est seulement lors des dernières décennies qu’elle a été étudiée et republiée. Elle a aussi été notable pour avoir mis en question  l'Académie Française et pour avoir demandé aux Immortels la féminisation des noms des professions et des métiers, devenant l'initiatrice de telles demandes qui auraient leur déploiement au XXe siècle.

Martí, comme nous le savons par ses notes, et ses comptes rendus de livres, était au courant de ce qui était publié aux États-Unis et en Europe. Il est fréquent de trouver des listes de livres à acheter des plus divers thèmes entre ses annotations. Cependant, le cas de cette lecture qui arrive entre ses mains la même année de sa publication en France est toujours surprenante, et qu'il a évidemment lu, guidé par l'intérêt de connaître la culture russe, car il n'y a pas une seule trace qui nous renvoie à l'intérêt de l'écrivaine.

Toutefois, le thème historique, politique et culturel du roman est sans doute la raison principale de sa lecture. Il ne s’agit pas d’un grand roman, c’est plutôt un feuillet bien écrit traitant des amours improbables d'une princesse russe avec une noble nihiliste, une trame sur laquelle l'auteur s'appuie pour décrire la culture, la politique et la conjoncture historique sociale russe. L'écrivaine est une militante cultivée de l'anarchie et elle connaît très bien l'histoire contemporaine de la Russie.

Martí glose, traduit, établit des relations qui constituent une étude de la société russe. Ce sont des données précieuses qu’il emploiera dans son journalisme, surtout dans les nouvelles de sa chronique sur Pouchkine qui est de la même année 1880, où il écrit à l'occasion de l'exposition du peintre russe Vereschaguin en 1889. Mais il gère également les questions de la politique russe et des théories des anarchistes et des socialistes avec une profondeur de connaissances qu’il doit à de telles lectures et celles qu’il a déjà fait de Castelar et de ses analyses des conflits de l’Est de l’Europe.

Nous devons souligner que la question russe est très importante chez José Martí. Dans ses notes, dès ses études en Espagne, il montre qu'il suit de près les événements historiques et sociaux en Russie sans pour autant négliger les caractéristiques de sa culture. Son Cuaderno de apuntes nº 3 commence avec de longues séries de notes sur la pensée russe, sur les luttes entre les slavophiles et les occidentalistes. Il semble qu’il est en train de lire Castelar, dont les Escenas europeas (Scènes européennes), des chroniques journalistiques envoyées à El Globo, abordent les conflits des pays de l’Est de l’Europe orientale et en particulier celles de Russie.

Martí étudie un processus contemporain qui illustre comment la tyrannie provoque inéluctablement la révolution. En 1882, dans la Sección Constante, il y a un de ses articles dans lequel il se réfère au couronnement ostentatoire et coûteux du tzar Alexandre II : « Ce couronnement est un duel à mort entre les partisans de l'empire et les nihilistes, annonçant leur détermination d’empêcher sa mise en œuvre  [...]. Au sein de ce robuste parti révolutionnaire s’annoncent déjà la noble Gironde et la grande Montagne. Le 93 de l’Est s’approche ». Cette lecture française complète ses études car elle est très détaillée quant aux coutumes et à la culture russe.

De plus, lors de ces années, l’attention de Martí vers le monde des travailleurs et de la réalité sociale aux États-Unis l’a également poussé à aborder les thèmes de l'anarchisme et du socialisme et à un intérêt marqué par l'histoire de la Russie et ses penseurs radicaux.

Comme un clair exemple de cette activité de lecture critique et préparatoire, annotée, commentée, de traduction implicite et explicite illustrant si bien ce cahier, nous présentons une des ses notes telle et comme elle est dans son cahier, avec ses traduction alternées avec ses gloses, son vocabulaire et à la fin un texte préparatoire de ceux qui composeront sa chronique sur Pouchkine, qui s’ébauche, évidemment, en même temps que se produit la lecture. Il faut garder à l'esprit que Martí, en 1880, écrivait en français pour le journal new-yorkais The Sun, qui sera traduit en anglais :

“Los siervos emancipados, han constituido, mirs. El señor ha debido abandonar a cada paisano 3 hect. cultivables; el paisano le debe en cambio pagar un tributo anual relacionado al producto.—Casarse, disponer de sí, y librarse del látigo—han sido las ventajas de la emancipación—. Mas por la contribución quedan sujetos al Gobierno—y por el tributo al señor.”—Gagneur.—

Aziat!—bárbaro!

Kazatchock—Muchacho vestido a la cosaca, que está a la puerta pa. recibir comisiones y transmitir órdenes a los criados.

Kibitka—coche cubierto, de camino.

Djaguennott—blasfemia rusa.

Lapti—calzado popular, tejido con corteza de árbol.

Zuakharka—Hechicera, que va siempre en las bandas de los gitanos

Balalaika—la guitarra gitana.

“Monpére est un corbeau, et mamére este une pie”:—respuesta de los vagos rusos a la justicia.

Fivo! Fivo!—Aprisa! Aprisa!

Lavra—monasterio.

Kinzhal—puñal.

Pushkin—añadido a mi artículo—pa. elSun:—

“Sa vie fut comme la course d’un cheval de race. Il eut les épanchements et les maladies des êtres nerveux. Il était extrême, comme tous les génies: extrême au courage, extrême á la faiblesse. Sa raison se laissait guider par ses impressions. Les poètes sont comme l’Océan: ils se gonflent: ils se vident. Pouchkine, très jeune encore, régnait dans les salons: il était entouré des femmes, honoré et craint des hommes. De son imagination, il parfumait les palais. De sa verve vibrante et copieuse, chauffait les âmes.”

A propos de ses satires manuscrites et son succès : “C’était déjà le bruit du nuage qui enfante la tempête.—”

Les Dieux libertins.—

Oneguin, incapable pour faire le bien, haïssant, mais côtoyant, le mal.─

Il s’agit donc de ces lectures martianas critique créatives entre  langues et cultures qui constituent un dossier préparatoire pour l’œuvre future et un exercice de pensée par lequel il se reflète et construit sa pensée.

Marie-Louise Gagneur. Les vierges russes.

E. Dentu, Paris, 1880.