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José Martí a toujours cherché le côté clair du cœur
Par Alina Perera Traduit par Alain de Cullant
L’entrevue avec Pedro Pablo Rodríguez, le spécialiste du Maître, révèle l'immensité de l'Apôtre
Illustration par : artistes variés

Dans ce dialogue Martí ne flotte pas, n’est pas une stèle ou un miracle. Ici il est l'homme en chair et en os qui palpite entouré d'êtres attachants. Il étonne comme la vertu possible. Cette merveille – sentir non seulement la grandeur mais la simplicité d’une personne qui semble d'une autre galaxie - est née de cette conversation avec Pedro Pablo Rodríguez (La Havane, 1946), directeur de l'Édition Critique des Œuvres Complètes de José Martí et chercheur du Centro de Estudios Martianos.

Dans un très petit endroit, à l'abri d’une pluie fine qui semblait interminable, Pedro Pablo a parlé de l'Apôtre avec une naturalité étonnante. J'ai recueilli les fruits de nombreuses journées d'étude, remontant à l'année 1968, car les mots sautent sans plus, typiques de quelqu'un qui, à force de connaissance, a su démêlé les idées de toute trace dense.

Quelle a été la première chose qui vous a ébloui chez José Martí ?

Quand j'ai commencé à l'étudier de manière organisée, j’ai été immédiatement frappé de la façon dont certains sujets se réitéraient chez lui, et comment ils apparaissent tout au long de son œuvre. Dans des dizaines et probablement des centaines d'écrits, il développait les problèmes de la guerre nécessaire ou de l'indépendance de Cuba et, cependant, il est étonnant qu’en gardant la même ligne argumentative et des perspectives similaires, les modes de les présenter dans ses ouvrages ne se répètent pas. Une autre chose qui m'a impressionné est la capacité de Martí à transmettre des idées à partir des émotions et des sentiments.

Quelle description feriez-vous de l’être humain que fut Martí ?

Je dirais que c'était un rêveur ayant les pieds sur la terre, un homme très dialectique et aux multiples facettes. Il était de son temps et, à la fois, il était pleinement conscient d'être une personne de l'avenir.

En était-il conscient ?

Absolument. Il sait disparaître, il le confesse dans sa dernière lettre à son ami Manuel Mercado, mais il ne disparaît pas de ma pensée. Il a une grande clarté sur où il peut approfondir le futur. Bien sûr, il ne pouvait pas prévoir avec précision les modes, mais il savait qu’il pensait et travaillait pour des jours qui ne viendraient pas immédiatement. Il l’exprime dans certaines de ses œuvres. Martí rêvait, il envisageait des horizons pratiquement inaccessibles en vie et, en même temps, il avait une extraordinaire capacité pratique pour ajuster ces efforts selon les conditions de chaque moment. À ce niveau, il était très ductile.

Nous parlons, en outre, d’un homme très désireux d'affection. Et c'est un trait de sa personnalité qui a toujours attiré mon attention parce que je crois qu’il était entouré de beaucoup d'affection en général et, cependant, il sentait que ce n'était pas suffisant. Je pense qu’il cherchait toujours l’affection. Enrique Collazo, qui a beaucoup étudié les derniers moments de sa vie, a dit : c'était un homme dévoré non seulement de donner de la chaleur humaine mais aussi d’être aimer.

Quelles sources ont fait de cet enfant havanais l'homme immense dont nous avons encore besoin ?

Il y a les éléments du talent, qui ont trait à la génétique. C’est seulement ainsi que nous pouvons comprendre comme l’enfant de ces pauvres immigrants, qui a eu une scolarité aussi pauvre qu’irrégulière, a pu arriver à l'école de Rafael María de Mendive et commencer à briller en peu de temps. Non seulement c’est arrivé tout d'un coup et par l'intermédiaire de son maître, certaines conditions favorables à l'étude, à la connaissance, à l'intelligentsia havanaise se sont ouvertes. Le jeune homme avait de grandes potentialités et de grandes possibilités.

Dans le cas de Martí, je pense qu’il avait aussi une énorme volonté en sa faveur. Il était tenace, comme sa mère. Leonor avait une volonté de fer, ce qui explique qu’elle a passé sa vie a être furibonde avec son fils.

Les biographes se sont dédiés à exploiter la célèbre lettre dans laquelle Martí avoue à Mendive qui vivre avec son père est très difficile, qu’il a même pensé à se suicider et, de là, on a souvent tissé la fausse histoire que l'homme était le monstre. Mais il y a les lettres de l'Apôtre à ses sœurs, quand son père était déjà âgé, dans lesquelles il reconnaît Mariano, il révèle un engouement, une formidable histoire d'amour et un niveau absolu de communication avec lui.

Le grand cubain a su apprécier les valeurs de son père dans toutes leurs dimensions et il comprend combien il a appris de lui en ce qui concerne l'honnêteté, l'intégrité et les valeurs morales. Mais la mère est la personne forte de la maison, la femme intelligente, celle qui a étudié seule, qui a appris seule à lire et à écrire. Elle est la volontaire, celle qui fait tout pour sortir son fils quand il était emprisonné dans les Carrières de San Lázaro. C’est elle qui fait tout bougé, qui cherche les personnes et les relations dans la société car son fils est en train de mourir, parce que s’il reste encore deux ou trois mois emprisonné dans ces conditions l'adolescent serait mort et, aujourd'hui, nous n’aurions pas José Martí.

Il faut remercier Leonor Pérez, non seulement de l’avoir mis au monde une fois, mais qu’elle l’a mis au monde une nouvelle fois quand elle l’a sorti de prison. Et comme elle était une femme déterminée, elle a eu des accrochages avec son fils et lui a reproché de faire de la politique. Il y a des fragments de lettres qui sont restés, la lettre probatoire de comment elle rappelle que celui qui agit comme un rédempteur fini crucifié : la preuve des critiques car le jeune a un chemin lumineux devant lui et qu’il consacre ses efforts à d'autres causes.

Doña Leonor est une personne digne d'un roman. Presque tous ses enfants meurent avant elle. Il semble que jusqu'à la fin de sa vie elle a été une personne prenant des décisions, d’être, comme je l'ai dit avant, le capitaine du navire familial. Bien que nous n’ayons pas des sources directes de la façon dont fonctionnait le foyer, tout indique que le père s’est habitué que la brillante épouse assume les situations, décide des voyages de la famille, prenne les grandes décisions. José Martí boit à tout ceci. De la force, de la volonté ferrée.

Le fils a hérité la volonté de fer de Leonor. Martí avait pleinement conscience d'être un homme d'avenir. Il a aimé désespérément sa femme Carmen.

Et le père ?

Le père est l'honnêteté, il a le sens du devoir, de la justice, de la droiture, du respect des principes, c’est une personne décente. Dans l’un des lettres de José Martí à son ami Manuel Mercado, on se rend compte que le père, durant l’année où Martí était à New York, avait de très bonnes relations avec son petit-fils et avec un neveu, le fils d'une des sœurs, avec la famille qui était à Cuba. José Martí parlait de moins en moins de ceci. Il était reconnaissant à des traits de son père, ainsi qu’à des traits de la mère.

Sa lettre d’adieu à Leonor est connue, là il lui rappelle qu'elle lui a toujours reproché de ne pas être plus au côté de la famille, ne pas avoir été un célèbre avocat, de ne pas avoir gravi l'échelle sociale, ne pas les avoir sorti de la misère, et, en quelque sorte, elle lui dit qu’il est fort parce qu’elle  l’est. C’est un têtu, un concentré dans ce qu’il se propose et, en ceci, il est comme sa mère. Dans la noblesse, dans le bon cœur et dans la droiture, il ressemble à son père. C'est une merveilleuse combinaison des facteurs.

Quelle influence a eu sur la formation de Martí d’être le seul fils, entouré de sœurs ?

Entouré de petites filles. Il ne faut pas oublier qu’elles étaient des petites filles. Il a seulement une sœur cadette de deux ans : Leonor. Ses lettres n’ont pas été conservées, mais nous savons que son mari, lié à l'activité patriotique, a maintenu d'excellentes relations avec Martí.

On peut voir ensuite cette chance dans sa préoccupation envers les femmes. Je pense qu'il a passé sa vie à essayer de comprendre l'esprit féminin, je ne sais pas s’il est arrivé à le faire dans toute sa dimension, comme il l'aurait souhaité, mais je pense que cette volonté l’animait. On apprécie que chez Martí, en ébauchant la femme, l'approche est plus profonde que celle qu’il fait des hommes, lesquels sont plus faibles, plus pauvres, moins travaillés du point de vue psychologique. Ceci met en évidence que chez Martí il y a une grande compréhension de la psychologie féminine, et on peut apprécier que, très jeune, elle était profonde quand il décrit les personnages de la vie réelle, en parlant des écrivaines, des personnages du monde artistique. Son attention est attirée par ces femmes reconnues et ayant une vie un peu transgressive pour leur époque.

Pourquoi est-il tant séduit par Carmen Zayas Bazán, son épouse ? Parce qu'elle est très forte, qu’elle ne fléchit jamais. Il y a eu une tradition de la dessiner comme celle qui ne la comprenait pas, celle qui n'était pas à sa hauteur et je pense que la seule chose qu'elle voulait était d’être à côté de lui et d’avoir une vie de famille.

Il est évident que Carmen s’est trompée d’homme, que Martí n'était pas pour elle. Cependant, il y a lettres de Martí à Manuel Mercado qui se terminent souvent par un souvenir de la nostalgie de la vie familiale dans la maison de l'ami. Il se rappelle le tapis, la nappe sur la table, la maison bourgeoise qu’il n'a jamais eu, où la famille se réunit pour faire un repas à une heure fixe, où la fin de semaine  pour être ensemble. Tout cela lui manquait mais, à la fois, il était impossible d'organiser ce genre de vie, justement pour le chemin choisi.

Carmen voulait mener une vie proche au modèle matrimonial du couple compact, non seulement par héritage, non seulement parce qu'elle venait d'une famille aisée de Camagüey, mais parce qu'elle avait besoin de temps et d’espace avec Martí. Dans des bribes de ses lettres étant conservées il y a des reproches envers son mari, lesquels sont très intéressants car ils montrent qu'elle écrivait bien, quelque chose de remarquable pour l'époque, qu’elle s’exprimait correctement, ce qui indiquait qu'elle avait un niveau culturel et une préparation.

Une autre chose que nous savons est qu’elle n’a jamais monté le fils contre le père, quelque chose qui tend à être si fréquent aujourd'hui. Le fils a toujours eu son père comme quelque chose d’adorable, de grand. Certains ont voulu dépeindre Carmen comme une antipatriote, mais elle n’a jamais été éloignée quand le jeune homme conspirait qu’il s’entraînait au tir dans la périphérie de Camagüey. Elle était très fière que son fils aille à la guerre et qu’il soit arrivé à être capitaine de l'Armée Libératrice.

Martí aimait Carmen…

Désespérément. C'était l'amour de sa vie. Je sais que beaucoup de personnes ne pensent pas comme moi mais, pour moi, c'était la femme pour laquelle il sentait le délire. Et pourquoi ? Parce que je pense qu’elle lui rappelait sa mère d'une certaine façon.

Il n’a jamais désavoué ses parents…

Quand Martí commence à gagner un peu d'argent grâce à ses collaborations dans des journaux hispano-américains, il envoyait presque tout à sa mère. C'est l'argent pour la maintenir, ainsi que son père et ses sœurs nubiles. Il faut se rappeler que nous sommes en 1880 et que les femmes ne travaillaient pas, ce sont les hommes qui travaillent. Qui devait maintenir ses anciens ? Le fils aîné. De 1881 à 1890, Martí reçoit une certaine somme d'argent, mais celle-ci, pour des raisons évidentes, n’est pas suffisante. C’est pour cette raison qu’il travaille tant, qu’il écrit, qu’il traduit, qu’il fait un grand effort. Par exemple, les cinquante dollars or que lui payait le journal La Nación, allaient directement à La Havane.

Il avait le don de fasciner aussi bien les femmes que les hommes…

Il y a un petit livre fabuleux, de Blanche Zacharie de Barak, El Martí que yo conocí, qui le présente dans les salons de New York. Il s’asseyait aussi bien avec des jeunes filles pour les conseiller sur la façon de s'habiller pour le mariage que pour préparer des fêtes et des bals. Et, après, il s’asseyait pour parler de choses plus humaines et divines avec des amis. Il parlait de philosophie, de politique, et il était toujours le centre. C'était un causeur naturel. Ceux qui le présentant très calme, écrivant tranquillement ont tort. Ceux qui le connaissaient disent que c'était un hyperactif, un désespéré qui montait les escaliers de trois marches en trois marches. Il faut voir sa lettre pour l'imaginer. Seule une personne ainsi pouvait écrire près de trente volumes en une si courtes vie.

Quand a-t-il une maturité politique pour comprendre la situation de son pays et pour assumer un engagement qui gravite dans tous les domaines de leur existence ?

Lorsqu’il arrive à Cuba en 1878. Je pense qu'il a été décidé de voir ce qui se passait, si tout le monde était en faveur de la paix et de voir comment l’agiter. Il arrive dans l'île et un mois après il conspire. S’il n'est pas venu pour ça, pour quoi est-il venu. Pourquoi il cherche immédiatement des gens, et il devient ami de Juan Gualberto Gómez, que son père, esclave, a acheté la liberté. Commencer à entrer en contact avec des artisans et des travailleurs de La Havane ayant des liens avec certains clubs secrets, lesquels sont eux-mêmes le lien avec les gens d’Oriente qui veulent poursuivre la lutte.

Après trois ou quatre mois, quand on décide de faire une sorte d'organisation centrale à Cuba, laquelle compte évidemment un Comité Central, José Martí est l'une des personnalités nominées pour diriger cette structure qui finalement ne fonctionne pas car il se prêtait à la conspiration, et si elle est découverte, elle serait décapitée d’un coup.

Quand il parle d’obtenir la liberté de Cuba et Porto Rico il dit : « C'est un monde que nous équilibrons ». Il se réfère constamment à Cuba, à tout ce qu’il fait pour elle, comme un facteur essentiel pour l'équilibre de l'hémisphère et du monde. Cette idée est-elle encore valable ?

Oui, non pas dans les termes historiques qu’il a plantés, mais du point de vue de son importance dans le monde contemporain. Chez Martí, le concept d'équilibre vient du plan académique pour ses études de Philosophie, pour sa connaissance de la notion d'harmonie, du pythagoricien, de certaines idées de Platon.

La notion d'équilibre s’enrichie tout au long de sa vie, surtout quand il prépare ses classes de Philosophie au Guatemala, et quand il commence à lire les travaux d’Emerson aux États-Unis et qu’il se rend compte qu'il pense dans le même sens.

Pour lui l'harmonie, qui est l'amour, est le principe qui régit le monde, ainsi que les relations entre les hommes et entre l'homme et la nature, car la nature en elle-même est harmonique et cherche toujours à compenser.

Cette harmonie se traduit dans les équilibres sur le plan de la politique. Pourquoi le monde va-t-il si mal ? Parce que malgré toutes les critiques qu’ont lui fait, le monde bipolaire a un équilibre entre les deux grandes puissances, ce qui implique une certaine stabilité. Je ne dis pas que c'était le meilleur des mondes, mais il y avait certaine stabilité parce que les règles du jeu étaient fixées entre ces deux forces qui se compensaient. La disparition de l'Union Soviétique a crée un grand déséquilibre.

Martí voit la nécessité d'équilibre aussi bien dans que hors Cuba. Une Cuba indépendante, selon lui, peut ouvrir le pas vers un équilibre, premièrement en Amérique, car il empêche l'expansion des États-Unis, il peut promouvoir des formes d'unité et donc peser. Il ne s’agit pas de détruire mais de soupeser le pouvoir nord-américain.

L’équilibre, selon lui, est aussi interne, au niveau de l’individu. Qui le possède ? L’homme naturel, qui est celui qui vit, qui s’exprime et qui agit conformément avec les conditions dans lesquelles il vit, qui ne sont pas seulement les conditions naturelles de la forêt, mais celles de sa société. Dans la mesure où l'homme est original et répond au général de sa société, c'est toujours un homme naturel.

Quelle est la facette qui vous touche le plus chez José Martí ?

Son détachement personnel, cette insistance qu’il a déjà à la fin des années 80 du XIXe siècle, exprimée dans ses lettres personnelles, que la seule chose qui maintient en vie est la liberté de Cuba. Nous parlons d'un homme qui est connu pour ses travaux journalistiques dans les années 1880, qui est un écrivain apprécié, s'ouvrant à un public qui le reconnaît et qui, malgré tout ce succès, concentre sa vie, presque exclusivement, à la lutte pour l'indépendance de sa Patrie.

Pourquoi suivons-nous toujours les idées et l'exemple du Maître ?

Pour la même raison que nos parents et nos grands-parents, parce qu’il était une personne décent. Aujourd'hui il y a des personnes qui arrivent même à montrer un manque de vertus et qui se sentent supérieures pour cette raison. Alors Martí nous manque beaucoup, en même temps que nous nécessitons plus que jamais de la combinaison de rêver et d’être réaliste, d’être tenace et ductile à la fois.

Il savait travailler avec tous, ouvrir les portes à tous. C'est une vertu essentielle pour ces temps. Il savait comment mettre des limites morales à tous ; et il a uni des personnes qui ne se parlaient pas. Il a toujours cherché le côté clair du cœur de chacun, et c'est un chemin qui ne s'arrête jamais. Cela arrive avec l’amour, il faut le créer et le recréer tous les jours.

Martí nous a appris que, malgré le fait que l’on peut ressentir une fatigue à un certain moment, il est nécessaire de reprendre la vie sans perdre la foi en l'esprit humain.