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Lettres de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Qui sait si le parti libéral (c'est toujours un malheur pour la liberté que la liberté soit un parti) a le droit de le sentir !
Illustration par : Eduardo Muñoz Bachs

             Mon très cher ami,

 

            Quand on va de par le monde, on finit par faire de la famille : une épouse, ici; un frère, là. Dites-moi comment l'âme ne se tournerait-elle pas vers là où elle a trouvé à la fois l'épouse et le frère. Chaque fois que je reçois une lettre de vous, je m'applaudis moi-même d'avoir su mériter d'un homme si pur une affection si intime.

 

        Je n'ai pas cédé, toutefois, à l'impulsion d'amour dolent qui me conduisait au Mexique : il est dans l'essence de l'âme une voix solennelle et impérieuse qu'on entend, sur un ton d'allégresse inexplicable, quand on agit bien, et comme une pénétrante parole accusatrice quand on a agi peu sagement. Ces voix secrètes seront toujours, malgré les convenances humaines, les seules raisons justes à la longue, et puissantes.  Mon intention de poursuivre le voyage jusqu'au Guatemala a été plus forte que mon désir, qui ne serait même pas monté à mes lèvres sans l'excitation unanime – et erronée – de tous ceux qui m'aiment. Ma foi s'est enflammée du fait de la méfiance momentanée que j'en ai eue : comme tout ce qui est noble, ma foi me rend mon injure en me faisant du bien. Je vais à cette terre humble, l'âme réjouie, claire et entière. Non pas prêt à attendre, mais décidé à oeuvrer. J'ai en moi quelque chose du cheval arabe et de l'aigle : fort de l'inquiétude fougueuse de l'un, je volerai avec les ailes de l'autre. Si l'idée de rentrer au Mexique n'était pas née en moi de la certitude absolue que ma vie est entée sur celle de Carmen, j'aurais honte de cette pensée apparemment marquée de lâcheté.

 

        Monsieur Lerdo n'est pas venu à La Havane, et Manuel Romero n'est pas arrivé à Matanzas. Comme il y a du plaisir à courtiser le malheur, je n'aurais pas manqué – et je n'y manquerai pas s'ils venaient – de faire avec eux ce que je leur dois à titre d'infortunés. Romero Vargas (2)  est parti pour New York; Job Carrillo 5 »)  a ouvert son atelier, que je n'ai pas encore vu; don Ignacio Mejía (4)  n'oublie pas son habitude de serrer la main à tout  le monde; là-bas, il a fait la cour, avec bonheur au début, mais le concept brusque que j'en ai, et que j'ai exprimé véhémentement, est parvenu – je le sens bien – aux régions qu'il fréquentait, attentif et doux.  Je n'aime pas les hommes hypocritement humbles. Je vois le Mexique en marche vers une réaction conservatrice; ma vieille certitude que cela devait arriver n'est pas nouvelle pour vous. Qui sait si le parti libéral (c'est toujours un malheur pour la liberté que la liberté soit un parti) a le droit de le sentir ! Je me préoccupe pour vous, même si je ne m'inquiète pas. Telle est votre valeur, et telles sont vos vertus qu'une fois qu'on a commencé à vous connaître, on se dit que l'abandon ne saurait être vrai pour vous dans votre propre patrie.

 

        J'envoie à ma famille l'argent nécessaire à son voyage : 220 pesos, qui équivalent ici à plus de 500, pour qu'elle vienne sur le paquebot anglais. Recommandez-lui bien de ne rien dégager ni acheter, car ce que je lui envoie est le strict nécessaire, et il n'y aucune raison qu'elle se voie plongée dans des afflictions superflues.

 

        C'est bien souvent à ceux que j'aime le plus que je dis le moins : il en est ainsi de Lola. Quant à Ocaranza, je lui recommande de faire des tableaux picaresques de types de la patrie et de les envoyer à New York. A vos enfants, aux yeux arabes et au doux teint américain, les bonheurs auxquels leurs parents ont très largement droit. C'est de l'âme tout entière, non chiche assurément de volonté et d'amour, que vous les souhaite votre frère

 

J. Martí

 

 

Notes:

 

1- L'année, qui n'apparaît pas dans l'édition princeps, provient, entre crochets, des Oeuvres complètes.

 

2- Ignacio Romero Vargas (1835-1895), homme politique mexicain. Gouverneur de l'Etat de Puebla en 1869. Dans sa troisième chronique relative à  « Una visita a la exposición de Bellas Artes » (Revista Universal, 28 décembre 1875), Martí parle du portrait de Romero Vargas par José Obregón.

 

3- Job Carrillo, peintre mexicain ayant fait des études à l'Académie des beaux-arts et s'étant fait connaître par son tableau EL Salvador y la Samaritana. Se distingue comme portraitiste.  Professeur de dessin et de peinture au collège national San Nicolás de Hidalgo, à Michoacán. De nombreux voyages en Amérique et en Europe. S'installera d'abord à La Havane puis à New York. Martí dira de lui en 1883 qu'il mérite le succès.

 

4- Ignacio Mejía (1814-1906). Général mexicain entré dans la milice en 1832. Participe à la guerre de défense contre les Etats-Unis. Gouverneur p.i. d'Oaxaca (1852-1853). Participe à la guerre de Trois Ans (1858-1860). Commande la division d'Oaxaca à la bataille du 5 mai 1862 contre les Français. Défend Puebla au cours du siège des envahisseurs  (1863). Fait prisonnier et déporté en France, il parvient à s'enfuir et à rejoindre Juárez (1865). Ministre de la Guerre et de la Marine sous Juárez et Lerdo jusqu'en 1876. Une fois à la retraite, s'occupe de ses propriétés agricoles.

 

Extrait de : Martí, José.  Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel Mercado. Traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi. Paris, Mondadori, 2005. pp. 71-72