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Martí : une dette de conscience
Par Manuel López Oliva Traduit par Alain de Cullant
La présence de Martí fonctionne comme un indicateur des actions nécessaires, du système de pensée et du mandat de l'esprit, une source inépuisable pour le savoir-faire imaginatif et un signe qui hybride l’amour et le comportement social et culturel.
Illustration par : artistes variés

Tout Cubain, juste et sensible qui a eu José Martí parmi ses idéaux humanistes, ainsi que dans ses lectures et ses paradigmes intellectuels, accepte de posséder une « dette de conscience » permanente avec lui. Ceci explique la présence de l'image, des métaphores et de l’idéologie de José Martí chez les personnes nées à Cuba, qui ont vécu ici et sur d'autres terres, qui ont appartenu à différentes générations historiques et culturelles et qui ont professé divers credos et philosophies. Martí a été, en grande partie, un compagnon essentiel de notre existence, de nos passions, de notre éthique et des opérations créatives.

Ainsi, la relation personnelle que j'ai avec l'Apôtre de Dos Rios ne fait pas exception, c’est presque une norme. Je fais partie des nombreux individus qui maintiennent, depuis l'adolescence, un dialogue silencieux avec le Martí polyédrique. J'ai eu également L’âge d'or et les Vers simples dans le lien initial avec les livres ; et de nombreux maîtres de primaire et des intellectuels organiques de mon natal Manzanillo m’ont révélé ses « pensées » et des exemples éloquents qui ont enrichi ma façon de ressentir et de penser. Des chansons patriotiques et des hommages qui le présentaient parfois fragmenté ou à l’extrême spiritualisé ont contribué, toutefois, de façonner sa valeur cardinale pour ceux de nous qui sont nés avant 1959.

J'ai eu aussi une chance : celle d’avoir grandi à une quarantaine de mètres de l’imprimerie El Arte et du Groupe Littéraire de Manzanillo, qui éditait la revue Orto et qui avait José Martí parmi ses mentors de base. Là j'ai lu, étant encore enfant, la traduction originale qu’avait fait le Héros National du roman Ramona, ses textes et même les évocations des grands écrivains du XXe siècle. Là, j’ai pu me sentir identifié avec la Cena martiana surgie dans cette ville depuis 1926 et qui, en 1953, était célébrée dans la rue Calixto Garcia, les rues Merchan et Villuendas, avec une scénographie élégiaque reproduisant la petite maison havanaise du jeune Martí, réalisée par mon père (le peintre de la ville) et placée sur la façade du local où était édité Orto. Mais il n'y a plus : quand j’avais à peine un an, Carlos Enríquez a monté une exposition en face de cet immeuble des cercles culturels, ensuite j'ai entendu parler de ses peintures et de ses deux visions martianas très importantes : le lyrique portrait équestre du moment de sa mort et l'effigie de profil qui a longtemps servi de logo dans les Congrès de la Culture. Tous ceci, sans m’en rendre compte, étaient des stimulus préliminaire de mon intérêt postérieur, depuis mes études dans l’École Nationale d’Art dans les années 60, faisant de Martí un thème constant de mon expression picturale et de mes réflexions sur l'esthétique et la critique.

Certains des mes professeurs de mes études de Plastique avaient réalisé des interprétations particulières de Martí, surtout Servando Cabrera Moreno, Adigio Benítez, Jorge Rigol et Fayad Jamís. Orlando Yánez, qui occupait la chaire de peinture, a organisé un projet du cours 67-68 dédié à remémorer artistiquement les actes héroïques de 1868 et 1895, ce qui m'a amené à élaborer des peintures sur toile et des dessins avec la figure du poète et du révolutionnaire du XIXe siècle, certains pour illustrer la revue El Caimán Barbudo que nous avions dédié à ces faits  historiques. Durant la première étape de mon savoir-faire professionnel j'ai fait plusieurs œuvres ayant une référence avec Martí : certaines dans la logique de néo figurative que j’ai déployé jusqu'au milieu des années 1970, un panneau éphémère en papier kraft sur un mur de la Galerie L de l’Extension Universitaire (dans le cadre du salon de la singulière exposition martiana de 1973 organisée par Jamis avec des réalisations in situ) et un portrait obscur avec des taches suggestives qui a été exposée dans le Musée des Beaux-arts en 1982, pour rester dans les deux livres iconographiques sur Martí : Yo sé de un pintor gigante, édité par le Conseil des Ministres de la République de Cuba en 2003, et l’autre, un essai de Jorge Bermudez, édité par la maison d’édition Letras Cubanas. Une de mes visions finales sur le sujet, conçu en 1995 pour l'exposition du thème organisée par Hilda María Rodríguez, et que j'ai ensuite donné au Centro de Estudios Martianos, montrait son corps nu avec un masque brisé devant. Je dois signalé le fait du hasard que l'aujourd'hui immeuble très fissuré (Nº 2 de la rue Mercaderes, à l’angle de la rue Empedrado, de la Vieille Navane) où se trouvait mon antérieur espace de travail créateur de 1975 à 2010, conserve dans sa mémoire la présence de José Martí travaillant dans le cabinet d’Azcárate et conspirant avec Juan Gualberto Gómez.

Cette mentionnée « dette de conscience » s'est manifestée également durant mes rêveuses trente années de l’exercice professionnel dans la critique d'art, avec des essais et des articles couvrant les jugements de José Martí sur la relation entre l'art et l'esthétique, sa méthode de la critique spécialisée sur la plastique, la dimension qu’il assignait à la beauté féminine et à l'art indigène, au plus du mariage de l'histoire et de la raison implicite dans les créations visuelles des auteurs de différentes époques et nationalités qui l’ont « dépeint ». Chaque fois que je vois la photo de la fresque mexicaine où Diego Rivera a peint le Grand Cubain avec Frida et Catrina, je pense rapidement que notre Martí développe une étrange « mystique » historique, un pouvoir de « l’image » et la portée du « réel merveilleux », qui l’ont transformé en une personnalité sans temps et en une personnalité universalisée capable d’être toujours présente chez ceux qui l’ont admiré, connu et qui l’ont transformé en substance de notre propre substance. C’est peut-être de là que sa présence fonctionne en nous comme un indicateur des actions nécessaires, du système de pensée et du mandat de l'esprit, une source inépuisable pour le savoir-faire imaginatif et un signe qui hybride l’amour et le comportement social et culturel.

La Havane. Janvier 2008