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Le Royaume de ce monde
Par Alejo Carpentier Traduit par René L.-F. Durand
L’œuvre de fiction historique raconte l'histoire d'Haïti, avant, pendant et après la Révolution haïtienne vu par le principal protagoniste, Ti Noel, qui sert de fil conducteur du roman.
Illustration par : René Portocarrero

« Le merveilleux devient sans équivoque quand il surgit d’une altération inattendue de la réalité [le miracle], d’une révélation privilégiée de la réalité, d’un éclairage inhabituel ou singulièrement favorisé des richesses insoupçonnées de la réalité, d’une amplification des catégories de la réalité, perçues de manière particulièrement intense en vertu d’une exaltation de l’esprit qui le conduit à une sorte d’ « état-limite »

« Le colon et l’esclave attachèrent leurs montures devant la boutique du coiffeur […]. Pendant que le maître se faisait raser, Ti Noël put contempler à son aise les quatre têtes qui ornaient l’étagère de l’entrée. Les ondulations des perruques encadraient des visages immobiles avant de s’étaler en boucles sur le tapis rouge.  […] Par un hasard comique, la triperie voisine exhibait des têtes de veau écorchées avec un brin de persil sur la langue qui avaient le même teint de cire et qu’on eût dit assoupies […]. Seule une cloison en bois séparait les deux étalages et Ti Noël s’amusait à penser qu’à côté des têtes incolores des veaux on servait des têtes de maîtres blancs sur la nappe de la même table. […]Ti Noël entendit la voix de son maître qui sortait de chez le coiffeur avec les joues trop poudrées. Sa figure ressemblait à s’y méprendre, maintenant, aux quatre visages de cire terne qui s’alignaient sur l’étagère avec leur sourire stupide. Au passage [le maître] acheta une tête de veau à la triperie et la donna à l’esclave. […] Ti Noël palpait ce crâne blanc et froid en pensant qu’il devait offrir au toucher un contour pareil à la calvitie que le maître dissimulait sous sa perruque. »

p. 12-17.

Ce soir-là les esclaves s’en retournèrent à leurs habitations en riant tout le long du chemin. Mackandal avait tenu sa promesse, il demeurait dans le royaume de ce monde. Une fois de plus, les Blancs étaient bernés par les Hauts Pouvoirs de l’Autre Rive. Et tandis que M. Lenormand de Mézy, en bonnet de nuit, commentait avec sa dévote épouse l’insensibilité des Noirs devant le supplice d’un des leurs, tirant de là certaines considérations philosophiques sur l’inégalité entre les races humaines, qu’il se proposait en un discours farci de citations latines, Ti Noël faisait des jumeaux à l’une des servantes de la cuisine en l’étreignant par trois fois dans une crèche de l’écurie.

p.52-53

Il devait être dix heures du soir quand M. Lenormand de Mézy, sous le poids de ses méditations, entra dans l'entrepôt au tabac avec l'intention de violer l'une des jeunes esclaves qui venaient à cette heure-là voler des feuilles de tabac dans les séchoirs pour que leur père pût chiquer. Très loin, on avait entendu le son de trompe d'un buccin. L'étrange était qu'à présent, au lent mugissement de cette conque en répondaient d'autres dans les montagnes et les forêts. Puis d'autres au ras du sol, vers la mer, en direction des fermes de Milot. On eût dit que tous les coquillages de la côte, tous les lambis indiens, tous les murex qui servaient à retenir les portes, toutes les conques qui gisaient solitaires et pétrifiées sur le sommet des mornes, s'étaient mis à chanter en chœur. Soudain, un autre buccin éleva la voix dans la case principale de l'habitation. D'autres, plus flûtés, répondirent de l'indigoterie, du séchoir à tabac, de l'étable. M. Lenormand de Mézy, alarmé, se cacha derrière un massif de bougainvillées.

pp. 70-71

Quand elle se faisait baigner par lui, Pauline éprouvait un malin plaisir à frôler dans l’eau de la piscine les flancs durs de ce serviteur qu’elle savait éternellement tourmenté par le désir, et qui la regardait toujours de côté, avec une fausse douceur de chien exaspéré par le fouet. Elle avait pris l’habitude de le frapper avec une branche verte, sans lui faire de mal, et elle riait de ses moues de douleur feinte.

p. 93

Soudain, mû par un impérieux souvenir physique, Soliman se mit à faire les gestes du masseur, suivant la ligne des muscles, le relief des tendons, frottant le dos de bas en haut, tâtant les pectoraux avec le pouce, percutant le corps çà et là. Mais tout à coup il sentit la froideur du marbre couler dans ses poignets, les enserrant dans de mortelles tenailles. Un cri s’étrangla dans sa gorge et il resta figé. (…) Il lui semblait qu’il était tombé en transe sur le plâtre d’une tombe, comme il arrivait là-bas à certains inspirés, redoutés et révérés à la fois par les paysans, parce qu’ils s’entendaient mieux que quiconque avec les Maîtres de Cimetières.

p. 164-165

En Afrique, le roi était guerrier, chasseur, juge et prêtre ; sa précieuse semence engrossait des centaines de ventres d'où naissait une vigoureuse lignée de héros. En France et en Espagne, en revanche, le roi envoyait combattre ses généraux ; il était incompétent dans le règlement des procès, se faisait rabrouer par le premier moine venu, son confesseur, et en fait de virilité se contentait d'engendrer un prince malingre, incapable de tuer un cerf sans l'aide de ses veneurs, à qui on donnait, inconsciente ironie, le nom aussi inoffensif et frivole que le dauphin.

pp. 171

Il se sentit vieilli, sous le poids des siècles innombrables. Une lassitude cosmique, de planète lourde de pierres, tombait sur ses épaules décharnées par tant de coups, de sueurs, de révoltes. Ti Noël avait assumé sa part des tâches héréditaires, et bien qu’il fût parvenu au dernier degré de la misère, il laissait à son tour cet héritage intact. Sa chair avait fait son temps. Il comprenait à présent que l’homme ne sait jamais pour qui il souffre ou espère. Il souffre, et il espère et il travaille pour des gens qu’il ne connaîtra jamais, qui à leur tour souffriront, espèreront, travailleront pour d’autres qui ne seront pas heureux non plus, car l’homme poursuit toujours un bonheur situé au-delà de ce qui lui est donné en partage. Mais la grandeur de l’homme consiste précisément à vouloir améliorer le monde, à s’imposer des tâches.

On lui avait fait clairement comprendre qu’il ne lui suffisait pas d’être oie pour croire que toutes les oies étaient égales. Aucune oie connue n’avait chanté ni dansé le jour de ses noces. Nulle, parmi les vivantes, ne l’avait vu naître. Il se présentait sans le moindre dossier de pureté du sang, devant quatre générations palmées. En somme, c’était un métèque.

p. 182

Dans le royaume des cieux il n'y a pas de grandeur à conquérir, car tout y est hiérarchie établie, existence sans terme, impossibilité de sacrifice, repos, délices. Voilà pourquoi, écrasé par la douleur et les tâches, beau dans sa misère, capable d'amour au milieu des malheurs, l'homme ne peut trouver sa grandeur, sa plus haute mesure que dans le Royaume de ce Monde.

p. 183

 

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Extrait de : Le Royaume de ce monde / Alejo Carpentier ; traduit de l'espagnol par René L.-F. Durand. - Paris : Gallimard, 1980