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Vers libres
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
« Contre le vers rhétorique et orné »
Illustration par : René Portocarrero

 

CONTRE LE VERS RHÉTORIQUE ET ORNÉ

Contre le vers rhétorique et orné

Le vers naturel. Voici un torrent:

Et ici une pierre sèche. Là-bas un oiseau

Doré, qui dans les branches vertes brille,

Fine boule de soie parmi des émeraudes. —

Ici, la trace fétide et visqueuse

D'un ver de terre : ses yeux sont deux bulles

De fange, son ventre est noir, grossier, immonde.

Au-dessus de l'arbre, tout en haut, seule

Dans le ciel d'acier une étoile

Constante ; et sous nos pieds la fournaise,

La fournaise dont l'ardeur cuit la terre.

Des flammes, des flammes qui luttent, avec des trous

Comme des yeux, des langues comme des bras,

Une fureur humaine, des pointes aiguës

Ainsi que des épées : c'est l'épée de la vie

Qui, incendie après incendie, vainc la terre !

Il s'élève : vient du dedans : rugit : avorte :

L'homme commence en feu et se transforme en aile.

Et à son passage triomphal, les souillés,

Les mesquins, les lâches, les vaincus,

Comme des serpents, comme des roquets, comme

Des crocodiles à double rangée de dents

De ci, de là, de l'arbre qui l'abrite,

Du sol qui le soutient, du ruisseau

Où il étanche sa soif, de l'enclume même

Où l'on forge le pain, aboient après lui, lancent

Leurs crocs à ses pieds, et au visage boue et poussière,

Tout ce qui pourrait l'aveugler sur sa route.

Lui, d'un coup d'aile, balaie le monde

Et s'élève dans l'atmosphère enflammée

Mort comme un homme et comme un soleil tranquille.

Ainsi doit être la noble poésie :

Toute pareille à la vie : étoile et roquet ;

La caverne dévorée   par le feu,

Le pin dont les branches odorantes abritent

À la clarté de la lune un nid qui chante.

 

Extrait de: José Martí. Vers libres. Édition bilingüe établie par Jean Lamore, Prologue de Cintio Vitier. Paris, Harmattan/Éditions UNESCO, 1997. p. 123