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René Portocarrero : les villes, ses femmes et ses fêtes populaires
Par Roberto Cobas Traduit par Alain de Cullant
René Portocarrero est un des mythes les plus fascinants qu’a légué la plastique cubaine à la peinture universelle.
Illustration par : René Portocarrero

René Portocarrero, un des peintres essentiels de la peinture latino-américaine du XXe siècle, émerge dans la vie culturelle de l'île au début des années 1930. Une telle déclaration constitue une surprise pour beaucoup car Portocarrero est étroitement identifié comme l'une des figures clefs de la génération des années 40. Cependant, on peut suivre ses empreintes dans les Salons des Beaux-arts en 1933 et 1934, auxquels il a pris part avec des dessins d'excellente facture. José Gómez Sicre, un des critiques les plus importants de l'époque, signale :

« Littéraire dans ses débuts, Portocarrero fait des dessins au crayon de grandes formes et de valeurs durement contrastées. Quelqu'un l’a reconnu une fois en tant que surréaliste dans ses débuts comme dessinateur, mais, cependant, son art est devenu chaque fois moins anecdotique pour devenir seulement une attitude extrêmement profonde devant les choses, sans regarder les travaux précédents, mais en travaillant toujours sans relâche ‘non pas en peignant des choses mais en faisant de la peinture » (1).

En 1937 Portocarrero expose déjà un ensemble de 13 œuvres dans l'importante Exposition d'Art Moderne dans le Salon du Centro de Dépendientes de La Havane. Dès ce moment son nom se consolide dans le cadre de la peinture insulaire. Selon Ramón Vázquez, un des plus profondes chercheurs de son œuvre : « Le caractère tourmenté de ces dessins disparaît, remplacé par une peinture solide et retentissante » (2).

À la fin des années 1930 arrivent les huiles où il aborde pour la première fois la femme, qui sera récurrente au cours de sa prolifique vie artistique. Dans les peintures Paysannes et Casablanca les femmes assume un rôle de premier plan, imposant leur puissante présence comme l'axe central de la composition. À ce moment l'influence de la peinture mexicaine, dont l'empreinte a marqué l'évolution de l'art cubain de l'époque, se ressent plus fortement dans l’œuvre de Portocarrero. L’huile Casablanca, en particulier, donne une vision attachante de la vie de la petite ville de deux femmes captées par l'artiste dans un moment de murmure intime.

L'année suivante on apprécie une oscillation vers une autre direction avec Femme devant la fenêtre, où les couleurs terreuses sont remplacées par les bleus et les blancs. Le visage rond, les jambes robustes, rappelle le sens sculptural de la peinture mexicaine, mais apporte aussi à la mémoire La colombe de la paix, une œuvre clef de Mariano Rodríguez, et l'irradiation dans l'art cubain de la première moitié des années 40 de l’influence picassienne qui se fera sentir chez les principaux artistes de l'époque.

Les années 1940 sont déterminantes dans l’œuvre picturale de René Portocarrero. Liée à des projets d'édition du grand poète José Lezama Lima, depuis les dessins et les vignettes parues dans Espuela de Plata (1939-1941), sa présence se consolide dans la revue Orígenes (1944-1956). Un grand nombre de ses peintures sont dans une relation intime avec l’œuvre poétique des intellectuels et des artistes regroupés autour de ce génie des lettres latino-américaines. Ainsi apparaissent des images séduisantes comme Le dîner et, surtout, Les festins, des commémorations festives où les attitudes des personnages prennent place dans des ambiances intérieures créoles, comme une bonne partie de la peinture de l'époque.

Dans ce contexte, sa série Intérieurs du Cerro est particulièrement importante, elle est conformée d’œuvres paradigmatiques profilant l'esthétique d'un moment important de sa création. Ici nous trouvons la présence révélatrice de la femme dans une pose expectante, incorporée comme un élément décoratif de plus dans la composition du tableau. José Lezama Lima définit l'importance de l’ensemble quand il affirme :

« Dans sa longue série sur les intérieurs du Cerro, l'un des moments les plus significatifs de son art et à la fois expressif de nos plus essentielles réalités pour le vivre, il obtient grâce à l’illumination des meubles, des fenêtres, des patios avec des puits, des figures presque toujours en geste d’attente, une de nos parcelles où le Cubain atteint naturellement son universalité. Un grand nombre de palais de ce quartier ont été détruits ou leur classification altérée, ou conservant uniquement le sortilège d’un de leurs fragments. Portocarrero a été en mesure de le reconstruire dans leur vigueur, soutenu par ses souvenirs d'enfance. Les murs, les portes, la richesse ornementale du mobilier, sont fabriqués dans sa réalité pour fixer d’innombrables détails de l'art de vivre… » (3).

Cet intimisme si marqué dans l’œuvre de Portocarrero est également défini dans la peinture d’autres de ses contemporains qui, comme Mariano Rodríguez, Cundo Bermúdez et Felipe Orlando, trouvent également chez la femme une de leurs raisons fondamentales d’inspiration.

Au cours de la seconde moitié des années 40, Portocarrero réalise  une impressionnante série de pastels où il recueille, avec des caractéristiques nettement expressionnistes, la culture cubaine dans ses fêtes et ses bals populaires, dans lesquelles il intègre également des éléments des pratiques religieuses d'origine afro-cubaine. Réalisées principalement en 1947, l'ensemble possède une surprenante variété morphologique et de couleur intense, en plus d’une puissante force de plastique qui rayonne au-delà de son petit format intentionnel. Un mouvement délibéré apparaît dans les œuvres pour cet ensemble, comme le pas de danse, pour réaffirmer le caractère festif qui a inspiré sa création. Si nous voulons mentionner deux joyaux de cette série présents dans l'exposition, nous soulignerons Comparse chinoise à La Havane et Bembé, deux festivités déterminées par diverses sources culturelles, mais unies comme série grâce à la magie des pinceaux de Portocarrero.

D’autre part, sa représentation de la ville commence à apparaître dès la fin de la décennie. En 1948 il réalise un dessin au pastel dans lequel il fait une approche candide de la ville, une ville où se passe toute la grande série d’œuvres réalisées l'année précédente, essentiellement dans des espaces intérieurs.

Cependant, c’est dans les années 50 où la ville acquiert un poids et une consistance décisive dans l’œuvre de Portocarrero. Une expérience en apparence isolée cède la place à des interprétations de la ville qui se situent dans le meilleur de l'œuvre du peintre. Ainsi surgit Hommage à Trinidad, une huile dans laquelle la ville semble attrapée dans un passé que Portocarrero recrée avec sérénité et apporte au présent, et qui sert de début à un admirable ensemble d’interprétations monumentales de la ville. Parmi elles se trouve la magnifique Ville de 1952, réalisée à partir d'une solide structure de formes géométriques utilisées par l'artiste comme une influence logique de l'abstraction, un courant qui a inspiré de nombreux maîtres de l'historique avant-garde cubaine d'une façon ou d'une autre dans les années 50. Portocarrero s’oriente dans cette direction dans certaines de ses œuvres de cette époque comme ses Tiros al blanco, mais il réassume rapidement la recherche essentiel du cubain, dans une évolution cohérente avec sa peinture précédente.

Comme dérivation des Villes, la série des Cathédrales surgit dans l’œuvre de Portocarrero, des impressionnantes structures verticales que l'artiste travaille avec une rigoureuse méticulosité, même dans les moindres détails. Dans les deux séries nous pouvons parler du débattu concept du baroquisme présenté par Carpentier quelques années plus tard en ce qui concerne l’œuvre de Portocarrero :

« Et ainsi ses stupéfiantes villes/synthèses se sont édifiées, couronnées de tours, de clochers, de coupoles et de galeries, habitées par les statues des héros nationaux, brisées par les ruelles et les passages, perforées d’ogives, de verreries, de fenêtres et d’œil de bœuf, qui constituent une interprétation transcendantale, unique en son genre, du baroquisme cubain - et donc valable pour beaucoup de baroquismes latino-américains » (4).

C’est dans Les villes et Les cathédrales qu’il peint dans les années 50 et 60 que Portocarrero trouve une nouvelle façon d'appréhender la réalité qui l'entoure et qui cohabite avec lui comme la partie d'un espace vital duquel l'artiste fait également parti. Dans cette conception, l'espace pictural dans ses tableaux se concentre au maximum en essayant d’attraper dans ses moindres détails un ensemble hétéroclite d'éléments qui font partie de la vie quotidienne du cubain.

En 1961, les villes se transforment en images emblématiques de La Havane. Et ainsi surgissent certaine des œuvres classiques d’une série ayant la capitale cubaine comme centre de ses principales préoccupations esthétiques. Ainsi, nous avons l’impressionnant Paysage de La Havane, une synthèse bigarrée de la ville, avec toutes ses garnitures compactes et son accumulation d'éléments morphologiques conduisant à sa plus grande expression du baroquisme dont parle Carpentier comme une forme d'expression dans la peinture de l'artiste. Le regard du peintre recrée une ville sans style, qui s’est conformée à toutes les modes et de toutes les façons possibles. La série culmine en 1963 avec le spectaculaire Paysage de La Havane, un des grands moments de l’œuvre de Portocarrero et en particulier de la peinture cubaine des années 60 où est présente l'esprit de la ville de La Havane, donnant à la limite une marge à sa croissance urbaine irrégulière.

Ainsi nous arrivons à sa série Couleur de Cuba, un imposant ensemble d’œuvres réalisées entre 1962 et 1963. Dans celles-ci Portocarrero prend comme prétexte les fêtes populaires et il réalise une recherche du cubain par le biais de ses personnages les plus distinctifs. Ses personnages de carnaval, au-delà du rythme trépidant qu’ils émanent, servent à nous rapprocher de nos festivités marquées par la personnalité joyeuse et extrovertie du cubain. Et, bien sûr, les divinités présentes comme les auras protectrices de ces fêtes ne pouvaient pas manquer, comme les superbes images de Santa Barbara et Yemayá, qui participent comme les divinités gardiennes de ce joyeux débordement du mouvement, de la couleur et de la sensualité. La femme fait partie de cette passion pour la danse, qui est une constante dans cette série, dans ce cas obtenant une intensité particulière dans ses Femmes ornementées, dans lesquelles l'artiste jouit en recréant les coiffures les plus exubérantes qui servent de prétexte pour l'occasion. La série Couleur de Cuba répond à un besoin vital de l'artiste, celle de développer dans un ensemble impressionnant sa vision de l'île comme une réjouissance populaire, jusqu’à ce moment contraint dans certaines de ses villes imaginaires.

Après avoir conclu avec le divertissement des sens qu'est la série Couleur de Cuba, Portocarrero continue à travailler sur des œuvres isolées jusqu'en 1966, il surprend le public et la critique avec sa saisissante série Portraits de Flora, un hommage suprême de l’artiste à la femme. Surgie de ses souvenirs d'enfance autour d’un personnage réel, dans la plupart des toiles de cette série prévalent une vision expressionniste de la femme à travers la gestualité de la couleur. Généralement très empâtées, conçues comme les portraits d'un personnage, vu de face ou de profil, ces œuvres ont l'éblouissement grâce à une métamorphose qui les rend différentes dans chacune de ses vingt-sept variations et qui, à la fois, est la même figure idéalisée, constituant sans aucun doute un des points de repère les plus réussies de la brillante carrière de l'artiste.

En 1970, Portocarrero conçut une de ses séries les plus réussies et de portée universelle : l’ensemble connu comme Carnavals. Intégré par près de deux cents pièces surgies spontanément dans l'imagination fertile de l'artiste, par opposition à la série Couleur de Cuba, circonscrite au contexte de l'île, Carnavals est conçu avec un sentiment de transcendance internationale. Ces personnages avec des masques peuvent aussi bien défiler dans les rues de La Havane que dans les canaux de Venise. Dans cet effort pour atteindre un vaste espace culturel des autres civilisations, Portocarrero incorpore la littérature, la poésie et le théâtre, et nous trouvons aussi bien des références à José Martí et à La petite fille du Guatemala qu’à William Shakespeare et son Hamlet.

La série Carnavals s'étend jusqu'en 1971 et elle constitue une synthèse de toute la peinture de Portocarrero, une sorte d'extraordinaire résumé de l’œuvre plastique de ce génial créateur. D’autres séries dans les années suivantes donneront foi de sa vocation pour la peinture et pour les thèmes qui identifient toute son œuvre. La présence de la femme se fait sentir au début des années 80 avec la série Mères éternelles (1981) et Transfiguration et fugue (1982).

Portocarrero a travaillé avec le même enthousiasme vital jusqu'à la fin de sa vie féconde. C'est pour cette que nous avons proposé comme fermeture de l'exposition une de ses dernières œuvres, Grand carnaval nº 1, où sont synthétisés les trois thèmes qui servent de raisons fondamentales à cette exposition : la femme, la ville et les fêtes populaires, toutes regroupées dans une composition qui déborde de la joie de vivre qui a caractérisé le meilleur de l’œuvre de l'un des plus emblématique créateur de la plastique cubaine et par extension de la latino-américaine en général.

Trente ans après sa mort, Portocarrero continue de nous donner une leçon d'honnêteté artistique, de bonne peinture et de recherche d’une transcendance qui, sans se la proposer, émane de son œuvre. Son étonnante capacité de synthèse permet de pénétrer le cubain de la façon la plus naturelle et, en même temps, avec un profond caractère de projection globale. C’est pour cette raison qu’il est encore un des mythes les plus fascinants qu’a légué la plastique cubaine à la peinture universelle.

Notes :

1 - José Gomez Sicre. Pintura cubana de hoy. Éd. María Luisa Gómez Mena, La Havane, 1944, p. 116.

2 - Graziella Pogolotti et Ramón Vázquez Díaz. René Portocarrero. Maison d’édition Henschel, Berlin, et maison d’édition Letras Cubanas, La Havane, 1987. p 20.

3 - José Lezama Lima. Homenaje a René Portocarrero. Dans : José Lezama Lima. La visualidad infinita. Maison d’édition Letra Cubanas, La Havane, 1994, pp. 225-266.

4 - Alejo Carpentier. Catalogue Color de Cuba, Galerie de La Havana, La Havane, 1963.