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Les objets français dans La Havane coloniale
Dans les contextes archéologiques de La Havane coloniale, on trouve de délicats flacons de pharmacie, des cuvettes pour la toilette, des fragments d’assiettes et de bouteilles de vins qui démontrent le goût des habitants pour les manufactures françaises.
Illustration par : René Portocarrero

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les contextes archéologiques de La Havane coloniale - même dans les plus anciens, datant du XVIe siècle – on trouve de délicats flacons de pharmacie, des cuvettes pour la toilette, des fragments d’assiettes, de plats, de cruches et de bouteilles pour les vins qui démontrent le goût des habitants pour les manufactures françaises. Ces objets récupérés par le Cabinet d’Archéologie et le Groupe d'Archéologie de l’entreprise Puerto Carena du Bureau de l'Historien de La Havane, font aujourd'hui partie des collections des musées d'Archéologie, de la Maison Victor Hugo et de la Pharmacie Havanaise.

L'arrivée des marchandises d'Europe et d'Asie à l'île a été contrôlée par la métropole jusqu'au début du XIXe siècle - la liberté du commerce a été promulguée en 1818 -, donc la voie d’entrée des produits français jusqu'à ce moment provenait du commerce inter colonial et de la réexportation depuis l'Espagne par le biais de Séville et Cadix. Certains indices de ceci se trouvent dans les registres d'entrée et de sortie des navires au port, où l'on voit, par exemple, l'arrivée du brigantin français La Juanita - le 24 juin 1783 – provenant de Martinique, avec une charge de «…arina [sic], tafia, chaudrons de fer, fromages, carrelage et de verres » (1).

Le système fermé imposé par l'Espagne au cours des trois premiers siècles de gouvernement à Cuba a rendu propice le trafic de contrebande à grande échelle, conclu entre les importateurs étrangers et les îliens – en plus de celui qui existait entre les colonies caribéennes et continentales -, ce trafic s’est converti en une des voies les plus rentables pour les marchandises européennes en forte demande comme les vins, les médicaments, les parfums et autres articles introduits par les pirates et flibustiers depuis les enclaves françaises dans les Caraïbes ; les pactes de famille ou les alliances entre les rois français et espagnols à la suite de la Guerre de Succession (1701-1713) ont également facilité l'arrivée de produits français dans l'île.

Après 1801, l'exode des riches colons venant d’Haïti vers l'orient et l’occident de Cuba, à cause de la rébellion dirigée par Toussaint Louverture, marque une étape importante dans l'entrée des articles provenant de France. « On calcule que plus de 30 000 personnes sont allées à Cuba. La plupart de celles-ci se sont établies dans la région orientale, en accord avec la recommandation d’Arango (2), mais beaucoup se sont installées dans d'autres régions de Cuba, spécialement à Pinar del Rio. Les émigrants français ont non seulement donné grande impulsion à l'industrie du café ; avec leurs connaissances industrielles et agricoles supérieures et leur grande culture ils ont également contribué à d'autres avancées » (3).

La pharmacopée française à Cuba occupe la première place, suivie par celle des États-Unis et de l'Angleterre durant le XIXe siècle. Les principaux établissements de vente, comme les pharmacies La Reunión, La central et Botica José San, devaient leurs médicaments, instruments de laboratoire, matériel chirurgical et la plus nouvelle littérature scientifique à de prestigieuses maisons commerciales de France. Ceci est aussi arrivé avec des commerces qui ont diffusé de délicieuses confitures et de célèbres vins de Bordeaux et de Champagne, parmi lesquels se trouvait les pâtisseries et boulangeries La Dominica, La Meridiana et La Marina.

En ce qui concerne les médecines brevetées au XIXe siècle, on a localisé, parmi d’autres, des flacons appartenant à l'élixir vineux Quina-Laroche - médaille d'or de l'Exposition Universelle de Vienne en 1873 - pour lutter contre les maladies de l'estomac et l'anémie ; le sirop de Sève de Pin Maritime – du pharmacien bordelais Lagasse - contre le rhume, la bronchite et les maux de gorge ; les granules Dalloz, qui atténuaient les douleurs sciatiques, le lumbago et la goutte, parmi d’autres affections ; l'injection de Brou, annoncée comme « la seule guérissant sans l'aide d'autres médicaments » ; l'injection de matico (4) de Grimault & CIA., recommandée contre les maladies vénériennes.

Pour l’hygiène buccale, les Havanais du XIXe siècle employaient l’élixir et les poudres dentaires du Dr. Pierre de la Faculté de Médecine de Paris et ceux de la Société Hygiénique (5), dont les flacons sont largement récupérés dans les sites archéologiques, en conjonction avec les brosses à dents en os, dont certaines possèdent l'inscription Extra Fine Paris. Des inventions médicales comme un uromètre - fabriqué par le Dr de Gillet de Paris - et de fragments de sondes en caoutchouc ont été trouvés au cours de fouilles archéologiques réalisées au nº 311 de la rue O'Reilly, l’actuelle Maison Victor Hugo. De même, on a aussi trouvé des éprouvettes et des seringues en verre, malgré leur fragilité.

Quant à la céramique, on souligne un plat de type Provence Bleu sur Blanc (1725-1765) et un autre de la  fin du XVIIIe siècle, probablement fabriqué en France, trouvés au nº 159 de la rue Teniente Rey ; un pichet classé comme Seine Polychrome (1690-1765), trouvé dans le couvent de Santa Teresa de Jesús ; un fragment d’un plat Saint Cloud Polychrome (1675-1766), au nº 158 de la rue Mercaderes ; un pot pour la moutarde Maille de la première moitié du XIXe siècle, provenant du palais du marquis de Casa Calderon, au nº 312 de la rue Oficios, et deux pots pour les onguents ou les crèmes, un appartenant à la firme Houbigant, trouvé dans le Palacio del Segundo Cabo, et l'autre avec l'inscription suivante : « Pommade Mexicaine de Michel et Cie à Paris », au nº 16 de la rue Mercaderes. Des pots similaires sans inscription abondent. On a aussi trouvé deux canettes en grès pour boissons possédant les inscriptions A. J. Godart. & F A Paris, l'une d'elles provenant de la baie de La Havane.

Durant les excavations réalisées au nº 156 de la rue Mercaderes on a découvert une pièce exceptionnelle, une petite plaque en céramique où l’on peut lire l'inscription suivante : « BONAPARTE PR. CONSUL DE LA REP. FRAN ». À gauche on observe en relief un buste de Napoléon avec veste, sous lequel on lit : « J P DROZ F AN IX / 1801 ». Le dessin réplique le revers d'une médaille commémorative en bronze frappée en 1801 par le Suisse établit à Paris Jean-Pierre Droz et qui s'intitulait La Paix de Lunéville.

La viticulture est présente par le biais de bouteilles de Bordeaux, du Haut-Médoc, avec leurs étiquettes d'origine correspondant à Margaux, Saint-Julien, Pauillac, Saint-Estèphe et le célèbre Château d'Yquem de Sauternes, ainsi que des bouteilles de vins mousseux et celles d'autres régions comme Neufchatel ou de bouteilles de liqueur comme la Chartreuse. La parfumerie est l'espace le plus abondant, avec des flacons correspondant à des créateurs tels que Luis Monpelas, M. Ed. Pinaud, Pierre-François Lubin, M. Maugenet et Edmond Coudray, Pierre-François Pascal Guerlain et Jean-François Houbigant, qui ont ravi les Havanaises et les Havanais avec leurs parfums et leurs crèmes lors de la seconde moitié du XIXe siècle. Il y a de nombreuses références à la vente de produits de beauté français dans les journaux du début de ce siècle. Dans El Aviso: Papel Periódico de la Havana, du jeudi 18 juin 1807, on annonce la vente de « Pommade supérieure de Paris, des qualités suivantes : jasmin, rose, frangipane et clou de girofle, à 4 reales les petits pots et à 7 les grands. Opiata supérieur de Paris, pour nettoyer les dents, en petits pots d’étain à 6 reales chacun. D l’Eau de Cologne à 4 [manque] et 5 reales. Des petites boîtes pour se raser, avec son savon, son blaireau et son miroir pour 8 reales. Le tout étant les derniers accessoires de la maison de D. Miguel Antonio Herrera, en face de celle des parents Torres, la boutique des poudres, dans la rue de la Amargura ».

On a retrouvé de nombreux flacons fabriqués en France pour les anciens établissements pharmaceutiques de La Havane. Dans les musées - Farmacia Habanera et Taquechel – du Bureau de l’Historien, on conserve des flacons pour la matière première commandés à d’importants potiers parisiens- Peu à peu on a récupéré des fioles pour l’encre de Jules Miette de Paris, des dispositifs de fermeture et de nombreux autres conteneurs sans inscription, mais avec l'empreinte des verriers français comme le flacon pour parfum placé dans la base d'une colonne au nº 158 de la rue Mercaderes, représentant un Écossais. Toutes ces pièces contribuent à approfondir sur le commerce français dans les Caraïbes.

Références

1 – Archives Nationales de Cuba : Fondo Miscelánea de Libros, livre 3166 (1781-1788)

2 - Francisco de Arango y Parreño (1765-1837), avocat, marchand et économiste cubain qui a été une personnalité de premier ordre dans la vie politique du pays, réalisant une activité transcendantale dans les domaines économique et social

3 - Ramiro Guerra Sánchez : Manual de historia de Cuba. Desde su descubrimiento hasta 1868, p. 212

4 – Plante pipéracée sud-américaine, de fleurs hermaphrodites et de feuilles étroitement lancéolées et aromatiques contenant une huile essentielle balsamique de propriétés hémostatiques

5 - Dans les contextes archéologiques havanais apparaissent très souvent des flacons correspondant aux produits de la Société Hygiénique de Paris qui, fondée lors de la seconde moitié du XIXe siècle au n° 55 de la rue de Rivoli, a été l’un des établissements de produits de beauté ayant atteint le plus de prestige en son temps. Parmi ses créations les plus célèbres se trouvaient le savon émollient, le lait de toilette et les pâtes, poudres et eaux dentifrices. La reine Isabel II d'Espagne avait une large sélection des produits de cette dernière ligne confectionnés spécialement pour elle

Les auteurs

Antonio Quevedo Herrero dirige le Musée d'Archéologie du OHCH (Bureau de l’Historien de la Ville)

Ivalú Rodríguez Gil est muséologue du Musée d’archéologie du OHCH

Sources consultées

- Livres

Deagan, Kathleen (1987) : Artifacts of the Spanish Colonies of Florida and the Caribbean 1500-1800, Smithsonian Institution, Washington, DC

Friedlaender, Heinrich  (1978): Historia económica de Cuba, maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, tome 1 et 2

Guerra Sánchez, Ramiro (1971) : Manual de historia de Cuba. Desde su descubrimiento hasta 1868, maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane

Hume, Noel Ivor (1980) : A Guide to Artifacts of Colonial America, Alfred A. Knopf, New York

Schávelzon, Daniel (2001) : Catálogo de cerámicas históricas de Buenos Aires (siglos XVII-XX). Avec des notes sur la région du Río de la Plata, Fondation pour la Recherche de l’Art Argentin, Buenos Aires (édition numérique)

- Sources primaires

Archives Nationales de Cuba : Fondo Miscelánea de Libros, livre 3166 (1781-88).

Contenu : Entrée des navires dans le port de La Havane

- Publications périodiques

Bibliothèque Nationale José Martí : El Aviso: Papel Periódico de la Havana, année 1807

Hémérothèque de La Vanguardia : La Vanguardia, an VI, n° 398, Barcelone, 27 août 1886 (consultée le 26/01/2013)

Hémérothèque de La Vanguardia : La Vanguardia, an XIII, n° 3765, Barcelone, 25 octobre 1893 (consultée le 26/01/2013)

Bibliothèque Virtuelle Cervantes : La Ilustración Española y Americana, an XXXI, n° XI, Madrid, le 22 mars 1887 (consultée le 26/01/2013)

Bibliothèque du Cabinet d’Archéologie : La Enciclopedia. Revista de Medicina, Farmacia, Agricultura y Ciencias Físico-Químicas y Naturales, La Havane, septembre 1885