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Juan Pérez de la Riva
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
À l’occasion de la célébration du 100e anniversaire de la naissance d’un des maîtres de l'historiographie cubaine, il est temps de sauver son œuvre, insuffisamment divulguée.
Illustration par : René Portocarrero

À l'occasion de la Foire du Livre, la maison d'édition Ciencias Sociales a dévoilé un volume qui rend hommage à un des maîtres de l'historiographie cubaine et qui a également été un personnage très singulier. Luisa Campuzano le décrit avec justesse comme notre dernier polygraphe.

Né en 1913, il provenait d'une famille de la haute bourgeoisie. Ses parents passaient de longues périodes en Europe. C’est pour cette raison que notre héros est né à Paris. Son domicile havanais, un magnifique palais en cours de restauration, est le siège actuel du Musée de la Musique. Au cours de la République Néocoloniale, il a accueilli ce qu’on appelait alors le Ministère d'État. L’espace est si vaste que Juan Pérez de la Riva, enfant, faisait du vélo sur le toit de la demeure.

Malgré ce contexte, encore très jeune, Juan Pérez de la Riva a commencé à penser avec sa propre tête. Il a ouvert les yeux sur les contradictions du monde qui l'entourait. Il a réalisé sa formation initiale dans les problèmes de la société en contact avec les noyaux des Juifs communistes vivant dans la Havane Vieille. Ensuite est venu le machadato (la dictature de Gerado Machado, 1925 – 1933). Engagé dans la lutte, il a été incarcéré dans la prison de l’Île de Pinos, où il a rencontré des personnalités importantes de l'époque. Sa famille aristocratique a utilisé sa naissance à Paris pour qu’il soit déporté en France.

Il a utilisé son séjour prolongé en Europe pour étudier les courants novateurs de l'historiographie en même temps qu’il approfondissait les thèmes démographiques et géographiques. Ces aspects l’ont approché à une perspective interdisciplinaire intégrative attentive au dialogue entre ce qui se passait politiquement, socialement et économiquement dans le paysage naturel et humain.

Là il a rencontré une partenaire, elle aussi d’une très singulière personnalité, rebelle et radicale, Sara Fidelzeit provenant d'une famille prolétaire de Juifs communistes ayant fuis la Pologne pour échapper à une double persécution, celle d'origine politique et l’autre, conséquence du profond et violent antisémitisme. Sara a acquis une formation intellectuelle en surmontant les obstacles imposés par l'extrême pauvreté. De retour à Cuba, dans les années quarante du siècle dernier, les Pérez de la Riva ont scruté l'horizon. Juan ne voulait pas être un entretenu par sa famille et il n'a pas chercher les prébendes des gouvernements de l'époque. Il s’est réfugie à Cayajabos pour gérer une ferme familiale. Il palpait directement les problèmes de la campagne cubaine. Au triomphe de la Révolution, sans attendre la réforme agraire, il a donné les terres à l'État. Il a trouvé un emploi à la Bibliothèque Nationale, dirigée par María Teresa Freyre de Andrade. Son extraordinaire érudition lui a permis d'organiser la salle cubaine et les collections cartographiques et de gravures. Depuis là il a exercé un enseignement itinérant en dialogue permanent avec les partenaires, les collègues et les étudiants. Il a dirigé la revue de la Bibliothèque Nationale. Il a marqué ses disciples de la Université de La Havane, les futurs démographes et géographes, aussi bien dans la salle de classe que dans les recherches sur le terrain dans les zones les plus reculées du pays.

Le minuscule bureau de Juan Perez de la Riva est devenu un véritable atelier de création. Là se conjuguait le travail formative et la recherche. L’œuvre personnelle du maître a crû, fruit d'un long apprentissage et des travaux réalisés dès sa jeunesse. Il a exploré des sphères vierges telles que les coolies chinois. Sa thèse a dérivé du croisement de plusieurs perspectives pointant vers les différences entre Cuba A et Cuba B, l'un des sérieux problèmes structurels de la nation, une question qui n'a jamais cessé d'être en vigueur.

À l’occasion de la célébration du 100e anniversaire de sa naissance, il est temps de sauver son œuvre, insuffisamment divulguée, et, comme cela arrive souvent, par certain caïnitisme qui survit parmi nous, plus reconnue par les centres universitaires d’autres pays que dans son environnement naturel. Le grand débat de ce moment et les insuffisances dans l'enseignement de l'histoire requièrent de revoir le processus de construction de notre historiographie, dans le choix des priorités et dans l'approche adoptée, quant à des contextes d'époque et, en chaque moment, comme une partie inséparable de la culture. Malgré les différences qui les séparait, ou peut-être pour cette raison, il est nécessaire de considérer les apports de Ramiro Guerra, de Julio Le Riverend, de Raúl Cepero Bonilla, d’Hortensia Pichardo, de Manuel Moreno Fraginals, de Juan Perez de la Riva, d’Emilio Roig de Leuchsenring, parmi beaucoup d'autres. Tous se sont appuyés dans une méthode spécifique, ils se sont centrés sur la récupération documentaire, sur l'analyse politique de l'interventionnisme étasunien, sur l’approche économique ou sur les problèmes sociaux.

L'histoire synthétise en grande mesure la complexité de la vie. Pour cette raison, son étude et sa connaissance sont plus passionnantes, en plus d’êtres instructives, que les événements qui, comme le faisait remarquer Marx, ne se répètent jamais deux fois de la même manière. L’être cubain s’est forgé à travers une longue évolution qui a conformé le panorama économique et social, ainsi que les nombreux traits de notre psychologie collective. Pour comprendre ce que nous sommes et pour prendre des décisions pertinentes, nous devons comprendre comment nous l’avons fait. C’est seulement de cette façon que nos débats pourront être utiles et constructifs.