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Apport  franco-haïtien à la culture cubaine
Par Jean Maxius Bernard Traduit par
Les survivances de cette culture franco-haïtienne se manifestent aujourd´hui dans la «Tumba Francesa», un ensemble de traditions orales reconnu par l´UNESCO comme un patrimoine immatériel de l´humanité.
Illustration par : Serlián Barreto

En Haïti et  dans d´autres pays de l´Amérique, les descendants amérindiens et africains expriment une certaine réprobation de l´Europe, voire une haine profonde  surgissant des fantômes du génocide et du déplacement dont ont été victimes leurs ancêtres. La date du 12 octobre, mémorable à la découverte de l´Amérique par Christophe Colomb, n´est plus  un événement civilisateur mais plutôt un jour néfaste initiant la conquête de l’Amérique, la destruction des civilisations amérindiennes, la traite et l’esclavage des noirs d’Afrique. Face à la rationalité de cette réprobation, il importe de s’appuyer sur de solides arguments pour se persuader d’un quelconque bénéfice de cette découverte. Il y a trop de scrupules, trop de remords, trop de fantômes contre lesquels il faut lutter. 

Dans son livre intitulé «La Gente sin historia», Eric Wolf démontre les influences positives des amérindiens et des africains sur les européens. Ce grand anthropologue américain pense que l´histoire de l´Europe serait différente s´il n´y a pas eu découverte de l’Amérique et traite des noirs. La rencontre des  trois mondes (Europe, Afrique, Amérique) a changé non seulement le cours de l´histoire mais aussi le devenir de leur peuple.

Laissons de côté les croisements des races qui ont engendré la grande variété de métissages observés tant dans la Caraïbe que dans toute l’Amérique. Centrons le débat sur la thématique culturelle en analysant la formation des sociétés et des cultures francophones de la Caraïbe.

Après les espagnols, les premiers conquérants européens de la Caraïbe, sont venus  les français.. Depuis 1625, ces derniers se sont déjà rendus maîtres de l´île de la Tortue située sur les côtés nord-ouest d´Hispaniola. En 1660, sur la base d´un accord de protection, les terres occupées par ces aventuriers passèrent sous le contrôle de la Compagnie des Indes Occidentales qui, sous l´obédience du roi français, s´est engagée à les policer et à les organiser. En 1697, l’Espagne et la France  signèrent le Traité de Ryswick concédant au royaume français le tiers occidental d´Hispaniola.

Ainsi s’établit définitivement la colonie française de Saint-Domingue qui se présentait au XVIIIe siècle comme la plus prospère de la Caraïbe, grâce à  l´esclavage des noirs importés du continent africain. A la fin de ce siècle, leur nombre, grandement diminué durant la transportation et sur les plantations, oscillait autour d´un demi million.

Malgré les discriminations et les tortures infligées aux amérindiens et aux africains, leurs descendants  ont développé dans la Caraïbe des sociétés et des cultures particulières dont l´ensemble constitue une mosaïque riche en diversités. Pour l´appréciation de ce « meeting pot » , en particulier la partie francophone,  prenons le cas d´Haïti, une nation découlant directement de l´ancienne colonie française de Saint-Domingue. A propos des ressemblances existant entre ces deux sociétés, Jean Price Mars a fait la remarque suivante:

« De nombreuses et lumineuses études ont été consacrées aux origines de notre nationalité. Historiens, philosophes, politiques ont démontré avec un luxe de détails dans quelles circonstances exceptionnelles nous avons pris naissance, et quelles luttes héroïques nous avons soutenues pour constituer notre personnalité. Mais, à moins que je ne m’abuse, on ne s’est pas suffisamment arrêté, à mon gré, sur l’étroite corrélation qui existe entre la structure intime de la société coloniale et de notre société haïtienne qui est, en quelque sorte, la fille bâtarde, indésirée et inattendue de la première.»

Les historiens s´accordent à reconnaître l´impact positif de la révolution antiesclavagiste de Saint-Domingue sur le développement socio-économique de l´île de Cuba. Les guerres succédant à la révolte générale des esclaves et conduisant à l’émancipation de ces derniers et à la création de la nation indépendante d’Haïti, ont forcé les principaux colons, accompagnés de fidèles esclaves, à fuir les plantations dévastées en émigrant à la Jamaïque, La Louisiane et à Cuba.  Dans la région orientale de cette île, principalement sur les mornes de Santiago, de Holguín et de Guantánamo, ces émigrants ont fondé des habitations caféières semblables à celles établies antérieurement sur les massifs de Saint-Domingue.

Sur les plantations cubaines, se développaient des mœurs et des coutumes particulières, différentes de celles dérivées des souches ibériques. Les survivances de cette culture franco-haïtienne, comme on l´appelle, se manifestent aujourd´hui dans la «Tumba Francesa», un ensemble de traditions orales reconnu par l´UNESCO comme un patrimoine immatériel de l´humanité. Dans ce complexe de traditions culturelles se retrouvent non seulement les survivances de la musique et des danses populaires de Saint-Domingue, mais aussi des particules des parlers français et créole.

Quant à la culture haïtienne proprement dite, elle s´est répandue à Cuba, emportée au cours de la première moitié du XXe siècle par des migrants haïtiens embauchés dans les plantations sucrières. Aujourd´hui, se retrouve un peu d´haitienneté dans toutes les activités culturelles réalisées à Cuba, leurs manifestations étant évidentes dans les croyances et les pratiques vodou, dans l’artisanat, l’art culinaire, les détails vestimentaires, la coiffure féminine, etc. Dans toutes les provinces cubaines, sont célébrées régulièrement des festivités qui rappellent les fêtes champêtres d´Haïti. A Violeta, une Commune de la Province de Ciego de Ávila, se réalise un festival annuel dénommé «Festival Eva Gaspar in Memoriam». Cette fête culturelle est célébrée en mémoire d´une migrante haïtienne vivant sur l’habitation de Sabicú où elle pratiquait le culte vodou.

Conseillant son neveu l´apprentissage de la langue créole, un hougan d’origine haïtienne soutient ce qui suit :« Lwaayisyen pa konn pale panyòl: si ou rive nan peyi Dayiti, ou vle  pale akyo, fòk ou kapap pale kreyòl[1]. »

C´est ce genre de stimuli inventés par les descendants haïtiens de Cuba pour porter leurs congénères à parler créole. Si dans le passé, les Haïtiens des plantations avaient honte de parler créole, aujourd´hui ils sont fiers de pouvoir s´exprimer en cette langue qui leur devient un trait d´identité et d´appartenance culturelle. 

Nous avons toutes les raisons de déplorer le génocide de nombreuses ethnies humaines, la destruction des sociétés et des cultures provoquées par ce qu’on appelle traditionnellement «la découverte de l’Amérique», une aventure funeste. Cependant, nous ne pouvons nous empêcher d’apprécier la diversité ethnique et culturelle produite dans la rencontre de nouveaux peuples qui s’établissent dans la Caraïbe. Si nous étions sceptiques de la capacité de l’homme à créer, même dans l’adversité des sociétés et cultures durables, l’exemple de la Caraïbe  devrait dissiper ce doute. « Il  est possible, comme dit Jean Paul Sartre, d’être homme même dans l’adversité de cette diversité pour consolider leur unité.    



[1]Les Lwa haïtiens ne  parlent pas l’espagnol: si tu arrives en Haïti et que tu veuilles communiquer avec eux, Il faut savoir parler créole.