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Vers libres
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
« Mes vers s'élancent tumultueux et ardents »
Illustration par : Serlián Barreto

                 MES VERS S'ÉLANCENT TUMULTUEUX ET ARDENTS

Mes vers s'élancent tumultueux et ardents

De même que mon cœur : on comprend que s'écoule

Paisible le ruisseau qui dans la douce plaine

Parmi le frais gazon ruisselle sans effort :

Ah ! : mais l'eau qui de la montagne dévale

Violemment entraînée ; qui par d'épais ronciers

Descend, déchirée en lambeaux ; qui sur les rocs

Asséchés se précipite, et parmi les troncs

Apres, bondit en effervescences brisées,

Comment, ainsi rompue, ensuite pourra-t-elle

Comme un chien de salon, jouer apprivoisée

Avec les fleurs du jardin bien taillé,

Ou dans un aquarium d'or ondoyer gaiement

Pour donner du plaisir aux dames parfumées ?

Elle inondera le palais plein de parfums

Comme profanatrice : farouche elle entrera

Dans les salons soyeux, où les poètes

Pimpants ainsi que des abbés, faufilent

De tendres strophes et romances suaves

Dans la soie blanche avec une aiguille d'argent.

Cependant que sur leurs canapés les dames

Epouvantées, retireront leurs pieds

Aux bas délicats, —  tandis que l'eau brisée, —

Prise de convulsions, comme tout ce qui meurt,

Baise humblement l'escarpin délaissé,

Et en secs soubresauts disloquée, elle meurt !

 

 

Extrait de: José Martí. Vers libres. Édition bilingüe établie par Jean Lamore, Prologue de CintioVitier. Paris, Harmattan/Éditions UNESCO, 1997. p. 191