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Machito : le père du jazz latin et de la salsa (Fin)
Par Leonardo Acosta Traduit par Alain de Cullant
Le musicien Machito est inséparable de l'homme, dont l'idée et la réceptivité à tous genres de musique sont proverbiales.
Illustration par : Serlián Barreto

Charlie Parker et Machito

Le saxophoniste alto Charlie Parker, The Bird, considéré aujourd’hui par beaucoup comme le créateur le plus génial de l'histoire du jazz, s’est approché de Machito et de sa bande. Le jazz afro latin atteint ses plus hauts sommets. Un grand nombre de critiques ont alors affirmé qu’il s’agissait d’une mode passagère, sans se rendre compte (contrairement aux musiciens) que c’était un véritable retour vers les racines africaines du jazz.

Selon l'histoire traditionnelle, Bird s’est seulement intéressé aux rythmes cubains grâce à Dizzy et au producteur Norman Granz. Mais, d’autre part, Machito a dit : « Nous jouions le jazz afro-cubain plusieurs années avant que le producteur Granz, en 1948, propose un grand enregistrement avec Parker. […] Les musiciens de jazz ont été très impressionnés par ce que nous faisions. » Machito fut encore plus explicite en déclarant : « Avant de connaitre Parker, nous connaissions notre musique respectif et nous nous respections mutuellement ». Et il a ajouté, avec une authentique modestie : « Charlie Parker était un génie, je n'étais rien comparé à lui ».

Entre décembre 1948 et janvier 1949, Parker et Machito ont enregistré Okidoke, No noise et Mango mangüé (de Francisco Fellove). Une série de sessions de la bande de Machito ont alors été enregistrées avec les solistes Charlie Parker, Flip Phillips (sax ténor) et Buddy Rich (batterie), culminant dans l’Afro-Cuban Suite de l'arrangeur cubain Chico O’Farrill qui a inspiré Parker à utiliser des percussionnistes cubains dans des sessions de jazz avec des groupes plus petits. Dans ses enregistrements avec Machito, la section rythmique qu’appuyait les solos de Bird était composée par José Mangual (bongos), Luis Miranda (tumbadora), Ubaldo Nieto (pailas), Roberto Rodríguez (basse), René Hernández (piano) et Machito (voix et maracas).

De même, en 1948, l’enregistrement de Cubop City a suscité un grand intérêt dans les cercles jazzistiques. À côté des Afro-Cubanos jouaient en solistes le saxo ténor Brew Moore et le trompettiste Howard McGhee. En 1949, Machito a enregistré son plus important hit instrumental, Asia Minor, avec Mitch Miller au hautbois. D’autres succès ont été Gone City et Hall of the Mambo King. Le double album intitulé Afro-Cuban Jazz, avec des morceaux enregistrés entre 1948 et 1954, et réédité en 1981 avec un immense succès, est considéré comme un joyau dans son genre et il comprend les bandes de Machito, de Chico O’Farrill et de Dizzy Gillespie, avec des arrangements de O’Farrill, de René Hernández et de Mario Bauzá et l’incomparable session rythmique de Machito dans tous les morceaux. Parker et Phillips étant les principaux solistes.

Machito, le mambo et la salsa

Après avoir fait fureur au Mexique, Dámaso Pérez Prado a étendu ses succès à Los Angeles, Californie, la scène principale de la bande de Stan Kenton, qui a enregistré un morceau intitulé Viva Prado. Antérieurement, le Cubain avait enregistré Mambo a la Kenton, d’Armando Roméu. Dans les années 1950, le mambo s’est étendu triomphalement dans le monde entier. Mais le futur siège de la « salsa », New York, est resté inflexible au style de Perez Prado, donc son suces n’a fait que renforcer celui de Machito et des autres orchestras latins

Machito a enregistré de nombreux mambos, mais loin de suivre les structures et le style orchestral de Perez Prado, il a maintenu son propre style, comme l'a fait à la même époque Benny Moré ; qui a rendu visite à Machito à New York et dont le groupe a eu plus de contact avec les Afro-Cubanos qu’avec Perez Prado. En outre, il faut prendre en compte le fait que Machito suivait la ligne initiée par Oreste et Israel López, Julio Cuevas et Arsenio Rodríguez, dans lesquelles étaient déjà les caractéristiques de base du mambo. C'est pour cette raison que l’on a toujours considéré Machito comme le Roi du Mambo dans les milieux latins de New York.

Durant les années 1950 Machito a obtenu encore plus de reconnaissance avec des morceaux tels que Christopher Colombus, Consternation, Mambo infierno, Dragnet Mambo, Don’t Tease Me et Relax Mambo. Son album Kenya sort en 1957, réédité ensuite sous le titre de Latin Soul Plus Jazz. Les solistes étaient Cannombal Adderley (saxo alto), Joe Newman et Doc Cheatham (trompettes), Johnny Griffin et Ray Santos (saxo ténor), Eddie Bert et Santo Russo (trombones), Cándido Camero et Patato Valdés (tumbadoras) et José Mangual (bongos). Les arrangements étaient de René Hernández et d’A.K. Salim. Un an plus tard vint le longue-durée  Machito with Flute to Boot (republié ensuite comme Afro-Jazziac), avec les arrangements et les solos de flûte d’Herbie Mann et avec Johnny Griffin (sax ténor) et Curtis Fuller (trombone).

Durant les années 1960, avec l'émergence de la salsa et son boom dans les années 1970, Machito est apparu comme l'un des pères de ce phénomène, dont beaucoup de musiciens les plus représentatives avaient joué avec son orchestre ou ont été directement influencés par lui. On le voyait aussi comme un pionnier de la fusion du jazz, du rock et des rythmes afro-latins. Son longue-durée Afro-Cuban Jazz Moods, dans lequel il se réunit de nouveau avec Dizzy Gillespie (avec des arrangements de Chico O’Farrill), a obtenu des nominations pour les Prix Grammy dans deux catégories : jazz et musique latine. La bande s’est présentée dans les plus importants festivals de jazz et a réalisé des tournées en Europe et au Japon. Ses albums ont eu de nombreuses rééditions.

Dans son style, Machito a toujours accepté le défi de la nouveauté et il a su l’assimiler. Si son album Machito de 1972 représente le plus traditionnel de son répertoire, Afro-Cuban Jazz Moods inclut des synthétiseurs et des éléments du rock. Et dans Fireworks, où Lew Soloff, Bobby Porcelli, Charlie Palmieri et Nicky Marrero participent comme solistes, il y a des morceaux de salsa, des éléments de jazz et des pièces comme Macho, comprenant des tambours batá.

L'homme et son point de vue

Le musicien Machito est inséparable de l'homme, dont l'idée et la réceptivité à tous genres de musique sont proverbiales. Au cours de sa carrière il a contribué, avec diverses organisations, à la réhabilitation des toxicomanes (la drogue faisant tant ravage  parmi tant des musiciens et des artistes aux États-Unis), ou pour aider les enfants et les adultes handicapés. Quatre ans avant sa mort, en 1980, Frank Grillo a déclaré : « Je suis resté sur la scène musicale durant cinquante-quatre ans - très longtemps - et je voudrais y être toujours, mais réellement je peux m’en aller n'importe quand et cela n’a pas d’importance. J'ai apprécié ce que je fais et si je devais le refaire, je le referais ». Certaines autres de ses déclarations sont de véritables leçons pour les jeunes musiciens :

« J'ai eu la chance de jouer avec les meilleurs, cette association m'a beaucoup aidé et ma vie a été très heureuse. Chaque fois que l’on peut être associé avec les meilleurs, il ne faut pas le manquer. Certaines personnes ne veulent jouer avec des musiciens supérieurs à elles – ce qui leur crée un complexe - mais comment peut-on apprendre à jouer seulement avec ceux qui connaissent moins que vous ? »

Machito a écouté toutes sortes de musiques et il n’hésitait pas à parler des aspects positifs du rock, de la salsa, du rythme and blues ou de la « musique disco ». Il a dit : « Même le disco a de bonnes choses, par exemple, ils utilisent des percussions latines, seulement comme élément de couleur, mais ceci permet aux jeunes de se familiariser avec nos instruments. Parfois ils utilisent de bons musiciens latins qui savent vraiment jouer, et c'est bon pour notre musique ».

Sur la salsa, il disait : « La salsa est une réplique de ce que nous avons fait au cours des cinquante dernières années. Parfois ils jouent bien, mais ils pourraient le faire mieux ». Il a également commenté que notre musique est très facile pour les salseros car ils sont Caribéens et il a vanté les Portoricains, étant les meilleurs. Mais il critiquait : « Beaucoup de musiciens n’approfondissent pas ce qu'ils font, ils sont toujours des débutants ou des imitateurs, même s’ils sont sortis d’une école ».

Machito a eu l’occasion d'entendre la musique qui est faite aujourd'hui à Cuba, et en particulier le groupe Irakere lors de ses récitals aux États-Unis en 1978. « Irakere est fantastique ; ce sont de très bons et très authentiques musiciens ». Il a également fait les éloges d’Arturo Sandoval et il a rappelé que Dizzy Gillespie, habitué à entendre un grand nombre de bons trompettistes nord-américains, a dit « je ne peux pas le croire » quand il a entendu Arturo ».

Postdata

Deux ans après sa mort, et à l'apogée des Festivals « Jazz Latino Plaza » célébrés annuellement à La Havane, nous croyons juste de rendre hommage et rendre propice une plus grande diffusion de la musique de Machito, le véritable « père du Jazz latin et de la salsa » qui, à la fois, a été un des hommes ayant le plus contribué à la diffusion de l’authentique musique populaire cubaine dans le monde.

 

Bibliographie consultée

Acosta, Leonardo : Música y descolonización, La Havane, 1982. Del tambor al Sintetizador, La Havane, 1983.

Berent, Joachim E.: The Jazz Book, Londres, 1984.

Birnbaum, Larry : Original Macho Man, dans Down Beat, New York, 1980.

Luhtala, Pertti : Viva Machito, dans Rytmi, Helsinki, 1982.

Orovio, Helio : Diccionario de la música cubana, La Havane, 1981.

Rondon, César M. : El libro de la salsa, Caracas, s.f.

Stearns, Marshall : La Historia del jazz, La Havane, 1966.

 

Remerciements :

Aux compañeros Rolando Pérez et Armando Roméu, mes remerciements pour les informations qu’ils m’ont fourni.