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Le roman de Glauber
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Jaime Sarusky a partagé sa vocation entre le journalisme et la narrative.
Illustration par : Eduardo Muñoz Bachs

Jaime Sarusky a partagé sa vocation entre le journalisme et la narrative. Avec le passage du temps, une contamination utile entre les deux genres s'est produite dans son œuvre. Son exemple contribue à rompre la fausse séparation entre la haute et la basse littérature, entre l'exercice d'un savoir-faire fonctionnel, requérant une écriture rapide, soumise aux demandes de caractère immédiat, comme des ailes exigences d'une vaste potentialité communicative et l'œuvre patiente de l'orfèvre des lettres. À n’en pas douter, ces différences existent. Mais les frontières s'estompent quand on aborde le journalisme de recherche, le grand reportage ou l'exploration en profondeur qui caractérise certaines entrevues. Le sacerdoce littéraire est une option valide, qui n'écarte pas les unes des autres, plongées dans les agitations de la vie.

 

Pour Jaime Sarusky, le pont entre le journalisme et la narrative s’établit à travers le témoignage, l’expression hybride qui, dans ses meilleures réalisations, manipule le mirage de l'objectivité. Tel est le cas de ses nombreuses variantes : le journal, les épîtres, l'entrevue, la version du discours de l'autre, bien qu’il la récolte avec la fidélité d'un enregistreur. Toujours, après la donnée prise de la réalité, la main qui transcrit obéit à un regard prudent, à un critère de sélection, à la conscience d'un destinataire et aux obsessions personnelles. On a placé Sarusky sur ce territoire intermédiaire – le journalisme testimonial – dès qu'il a commencé à aborder des séries dédiés aux artistes d'origine campagnarde, aux fondateurs du groupe d'expérimentation sonore et, surtout, aux secteurs minoritaires, suédois ou japonais, qui se sont intégrés comme des affluents dans le grand fleuve, la nation cubaine.

 

Maintenant j’ai entre les mains Glauber en La Habana, une recherche journalistique romancée prenant comme point de départ le séjour du fondateur du Cinema Nôvo à Cuba. À première vue, il s'agit de l’histoire d'une passion amoureuse  pour une femme qui, avant de se convertir en sa compagne, s’est maintenue résolument élusive, apparemment peureuse, de se laisser entraîner dans l'abîme, entourée dans un tourbillon irrésistible. Les sources de la recherche sont variées. Les proches amis et les collaborateurs circonstanciels interviennent. Il inclut aussi des références plus éloignées qui illuminent le passage du cinéaste en France, en Italie et au Brésil. Mais l'exhaustivité de la recherche ne répond pas à un projet historiciste. Les interstices ouverts vers des zones d'obscurité insondable résultent plus importants que le sauvetage des éléments factuels. Ces vides, ce brumeux terrain non cultivé, efface la frontière entre ce que nous croyons savoir et les zones inscrutables de la réalité, il escamote les réponses pour stimuler les questions qui concernent Glauber Rocha et elles le surpassent.

 

La technique journalistique et la création narrative se conjuguent pour stimuler une sorte d'action parallèle d'imagination participative chez le lecteur. Comme dans un roman policier, nous suivons les pas de l’investigateur. À son côté, nous écoutons les différentes voix qui récupèrent des fragments d'une histoire perdue. Arrivé à mi-chemin, nous nous apercevons du piège qui nous est tendu. Nous ne sommes pas devant la prétendue restauration biographique d'un passage de la vie d'un cinéaste réputé. Entre les chemins scabreux et les incertitudes, l'auteur nous invite à contribuer à la construction d'un personnage littéraire, attrapé par des démons personnels qui grandissent progressivement.

 

Le déracinement – un thème récurrent chez Sarusky – dévore l'énergie créative de Glauber dans sa descente aux enfers, dans un conflit entre sa plus profonde nécessité vitale et l'éthique de l'authenticité, une raison d'être de l'ensemble de son œuvre. Employé d'une industrie – une condition irrévocable du cinéma – la contradiction fondamentale qui l'habite paralyse sa capacité de négocier et de se valoir des subterfuges que lui offrent ses amis pour concilier l'être possible avec le devoir d’être absolu et intransigeant.

 

Les mains tendues, disposées à tenter le sauvetage, n’ont pas manqué. Elles ont seulement pu l'accompagner durant un bref moment. Tous les motifs se sont avérés trop fragiles. C’est ainsi que cela s'est produit avec l'amour, avec l'herbe, avec une production cinématographique chaque fois plus indéchiffrable. Comme celui qui se suicide, il est retourné au Brésil. Il a essayé de justifier en termes politiques ce que, en dernier ressort, était une concession désespérée. Avant, il avait abandonné son pays pour des raisons d'ordre éthique.

 

L'authenticité testimoniale du récit semble se renforcer dans la vision du dialogue de nos contemporains Titón ou Vicente Revuelta et avec les références concrètes de ceux qui se sont donnés au difficile travail de publier ses matériaux cinématographiques. Peu à peu, le biographié se convertit en personnage romanesque. Son comportement, sa façon de se vêtir, ses gestes provocants réaffirment la nécessité d'accentuer sa singularité, de s’établir dans l'autre d'un Tiers Monde qui impose, à travers la culture, ses propres lois. Il se détache des précautions exigées pour bien vivre et, coûte que coûte, il transgresse ce qui est établi. En pleine conscience, il rompt les barrières de ce que nous appelons généralement la réalité. Il s'inscrit dans la tradition des poètes maudits, bateau ivre dans les grandes tourmentes de l'époque. La main de Jaime Sarusky conduit un livre s’inscrivant entre le journalisme, la recherche, l'histoire et la fiction. Le souffle qui anime ces pages naît de certaines de ses obsessions, celles d'un monde et d’une époque définis par l’émergement des héritiers du colonialisme dans le matériel et dans le spirituel et pour le drame individuel du déracinement. C'est un texte de maturité. Il émeut et pousse à la réflexion.