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Dr. Olga Portuondo Zúñiga : Dévote de la recherche
Par Irene Izquierdo Traduit par Alain de Cullant
« Être honorée à la Foire Internationale du Livre de la Havane comme une personnalité des Sciences Sociales et Humaines c'est la reconnaissance de l'historiographie de la région orientale. »

Bien qu'elle soit née à Camagüey, en 1944, elle a ses racines à Santiago de Cuba, car « toute ma famille est arrivée à Santiago dès le XVIIe siècle ». C’est pour cette raison qu’elle se sent la fille de la Ville Héros. Elle a toujours aimé la recherche historique. Elle a été longtemps professeur d'Histoire de l'Antiquité, mais où elle a trouvé les plus nombreuses possibilités de développer la recherche a été dans l'Histoire de Cuba, guidée par la nécessité de mieux connaître le pays où elle vit, avec l'idée de clarifier les concepts, de changer les idées traditionnelles et de faire connaître la vérité de chaque fait scruté.

On a annoncé la décision de vous honorer, comme une personnalité des Sciences Sociales et Humaines, dans la prochaine Foire International du Livre Cuba 2015. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?

Je crois - et je le dirai toujours - que c'est la reconnaissance de l'historiographie de la région orientale, sur laquelle un travail gratifiant a été fait. Je ne suis pas, ni serai la seule ; mais simplement quelqu'un qui a travaillé sur ce critère afin de donner de l'importance aux événements dont il faut démêler certaines inconnues, comme par exemple le début de la Guerre de 1868 et quelque chose d'aussi important que la formation d'un sentiment d'identité parmi les Noirs libres. Car on plante toujours le critère que les personnes noires se sont incorporées à la lutte sans une conscience politique.

Et il n’en pas ainsi, il y a un processus qui s’est généré, dès les premiers siècles, dans lequel les hommes noirs, principalement les libres, les créoles, se sentaient identifiés avec le même processus de formation de la nationalité cubaine.

Nous le comprenons mieux parce que nous avons étudié cette région orientale. Et cette incorporation massive, non pas tant des esclaves – car la plupart d'entre eux, surtout les bozales (Noirs récemment arrivés d’Afrique), étaient vendus aux propriétaires des plantations du centre de l'île, où se développaient la production du sucre -, mais surtout les hommes libres de couleur - comme on les appelait à l'époque -, ils avaient une conscience politique et ils savaient parfaitement ce qu'ils faisaient ; ils avaient leur détermination et leur sens du droit à l'égalité, qui était en raison directe avec l'indépendance de Cuba et l'abolition de l'esclavage, ce qui a fait d'Antonio Maceo le leader de la Protestation de Baraguá. Il a soulevé que l’on n'avait pas obtenu ni l'indépendance, ni l'abolition de l'esclavage. Maintenant nous raisonnons mieux sur ceci car nous avons étudié et nous connaissons l'histoire de la région orientale.

Considérez-vous que le rôle du Noir dans les luttes pour l'indépendance a été justement valorisé dans l'Histoire de Cuba ?

Non. Dans l’historiographie de la première moitié du XXe siècle le rôle du Noir est négligé. Antonio Maceo était considéré comme quelqu'un d'exceptionnel. Pour moi il l’est, pour être un homme qui s’est cultivé lui-même, mais il n'est pas exceptionnel en prenant comme bastion la forme qui représente sa classe sociale.

Une révision de l'historiographie est nécessaire. Dans la chaleur de la Révolution, nous devons mieux comprendre le processus de la lutte pour l'indépendance, car à partir des années 1873 et 1874, ceux qui ont conservé l’étendard irrédentiste de la lutte était essentiellement la classe populaire, où il y avait non seulement des Noirs, mais aussi les pauvres blancs qui voulaient l'indépendance, parce que la plupart des leaders de l'oligarchie créole, surtout ceux de la zone du Cauto, avaient péri lors des premières années et on ne quittait ni la valeur ni l'importance qu’ils ont eu.

Il convient de se poser les questions suivantes : Quels sont ceux qui se sont soulevés avec Carlos Manuel de Céspedes ? Quels sont ceux qui l’ont suivi ? On pense parfois que les Noirs étaient les hommes qui agissaient comme un troupeau, qui ne comprenaient pas ce qui se passait. On doit ôter cette idée de la tête. Ils se sont soulevés en sachant ce qu'ils avaient entre les mains. C'est un des problèmes que nous avons étudié, non seulement moi, mais un groupe de compagnons, comme José Abreu Cardet à Holguín et Elda Cento Gómez, à Camagüey, qui sont de très prestigieux historiens. Il y a un autre compagnon, José Novoa, qui travaille sur les haciendas comuneras, qui ont eu une grande importance dans la région orientale et qui ont survécu jusqu'au XXe siècle… Ce sont des thèmes très intéressants sur lesquels il y aurait à faire.

A-t-on évité le Noir pour un problème discriminatoire ?

C’est évident. Nous parlons d'une société où il y a des esclaves, et ce n’est pas par hasard que l'aspiration du libre de couleur était l'abolition de l'esclavage. Il s'agit d'un pas essentielle pour parler de l'égalité. Il y a des classes sociales, quelque chose qui doit être supprimée…

Ceci est aussi dans la psychologie des personnes…

Parfois on parle de certaines personnalités très importantes de l'Histoire de Cuba, comme par exemple, Francisco de Arango y Parreño ou José Antonio Saco. Il est vrai que ce dernier était anti-annexionniste, mais c’était un homme ayant de très forts critères raciaux. J'ai eu de sérieuses discussions sur le sujet, car ses opinions sur l'homme noir arrivaient à être très conservatrices, et il faut souligner cela, car l'historiographie de la première moitié du XXe siècle exalte sa personnalité. Dans mon livre José Antonio Saco, éternellement polémique, je parle de cela, car il est nécessaire de reconnaître sa condition d’anti-annexionniste, mais il faut dire aussi qu'il était profondément raciste.

Nous abordons toutes ces questions dans la région orientale. Abreu travaille sur la Guerre d'Indépendance et il confère un rôle important à l'homme commun, celui qui soutient la Guerre des Dix Ans.

Quelle est la vérité sur l'extermination des Aborigènes ?

Il y a des personnes travaillant sur l'Archéologie et qui ont démontré que les Aborigènes survivent au XVIIIe siècle. Je ne dis pas qu'il y n'a eu un génocide, mais les Aborigènes font partie de notre identité, car, en outre, de nombreuses femmes - comme porteuses de la culture – se sont liées aussi bien avec les Espagnols qu’avec les Africains et elles ont transmis les coutumes aborigènes, c’est ce que démontrent les experts depuis l'Archéologie. On a enregistré des établissements qui indiquent jusqu’où est arrivée l'évangélisation. Dans la zone Nord de la province de Camagüey on a découvert récemment des établissements de palafitte datant du XVIIe siècle ; c'est-à-dire qu'ils ont survécu à la conquête des premiers siècles, en plus d’avoir un lien avec les Espagnols et les Africains apportés dans notre pays.

Le fait que les Aborigènes aient été éliminés est un prétexte pour que les créoles descendants des Espagnols aient la prérogative de monopoliser la richesse de l'île. Il est faux qu'ils aient été totalement éliminés, et ceci doit être pris en considération.

Est-ce une invitation à poursuivre votre investigation ?

En effet !

Certains assurent aujourd'hui que les enfants et les jeunes ne vont plus dans les bibliothèques comme avant et que le désir de se plonger dans les archives a beaucoup diminué. Quelle valeur donnez-vous au travail avec les registres ?

Seul ceux qui l’ont vécu connaissent la joie qu’offre l’information quand on travaille dans les archives. Parfois il faut des années, beaucoup de temps. Il y a ceux qui peuvent penser que c'est ennuyeux, mais pour quelqu'un qui aime son métier et le travail de recherche, trouver confirmation d'un fait, d’une donnée, est quelque chose d'incroyable.

Les jeunes ont besoin de comprendre combien il est important d’être dévot de la recherche, car c’est un travail ayant beaucoup d’attraits. Les historiens émergents doivent plus se donner dans ce sens. Il est vrai que ceci exige des sacrifices, je ne le nie pas, parce que nous devons faire abstraction de moments de distraction et de présence auprès de la famille dans le contexte de la vie quotidienne, mais cela offre une joie infinie chaque fois que l’on trouve ou que l’on écrit quelque chose qui enrichit la culture et l'identité cubaine.

Je suis sûre que les générations qui viennent reprendront ces critères de recherche et y auront recours. J'ai commencé à travailler dans les archives régionales, avec les Archives Nationales et, plus tard, avec celles de l'étranger. J’ai fait ma thèse de doctorat avec des documents des Archives Nationales et des documents des bibliothèques de Cuba et ensuite j'ai commencé à travailler avec des étrangères.