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Beverly Manley : la Caraïbe dans sa voix
Par Julia Mirabal Traduit par Alain de Cullant
Les femmes caribéennes ont le tempérament de leaders, mais comme dans d'autres parties du monde nous n’avons pas encore pris les rênes.
Illustration par : Raúl Corrales

La Jamaïque, au sud de Cuba. Sa langue officielle est l'anglaise. Presque 3 millions d'habitants, principalement des Noirs et des Métis. Les mythes, les traditions, l’oralité, la musique articulent la culture du pays. Beverley Manley est une des personnalités les plus reconnues de cette île. Elle était la première dame lors du mandat présidentiel de Michael Manley.

« Je dirais qu'une femme est avant tout un être humain et un être humain qui a été attribué de certains rôles et responsabilités dans la vie. Et ces rôles et responsabilités sont liés à sa féminité.

Ainsi, par exemple, le fait que donner naissance aux enfants, a généré le mythe que seulement nous sommes en mesure de les élever.

Il y a donc un certain nombre de défis liés aux femmes.

Je pense aussi que pour une femme, la vie a toujours plusieurs facettes.

Je donne toujours l'exemple d'une femme qui doit maintenir un équilibre délicat entre une thèse de doctorat dans une main, littéralement et l'autre portant un bébé.

Encore une fois à cause de ces rôles et responsabilités

On peut dire que ce que nous sommes et ce que nous faisons dans la vie est déterminé en grande partie depuis notre biologie. Nous devons nécessairement assumer des rôles et des responsabilités multiples.

Mais ce qui est peut-être le plus important dans le fait d'être une femme, est comment entreprendre le voyage depuis la soi-disant dépendance, jusqu’à arriver à assumer des fonctions et des responsabilités jusqu'à l'indépendance. Et une fois cette indépendance atteinte, comment se convertir en interdépendant, dans mon cas, avec un homme, dans une relation hétérosexuelle ?

Pour moi, ces sont certains des défis d'être une femme dans le monde actuel.

Mais c'est une expérience merveilleuse, vraiment merveilleuse.

Je suis née en Jamaïque dans les zones urbaines de Kingston, dans les magnifiques jardins de l'Eden Garden en Jamaïque. J'ai grandi dans une famille qui pourrait être définie comme la classe ouvrière « facile », car j'ai eu un père qui avait un emploi, ce qui signifie qu’il y avait de l’argent chaque semaine. Mais c’est  ma mère qui avait le rôle principal dans cette famille.

Par exemple, en écrivant mon autobiographie j'ai réalisé que dans les cinquante premières pages je parlais seulement de ma mère, signifiant pour moi ce qu’elle a sacrifié pour que je puisse être quelqu'un.

Je pense que beaucoup de femmes caribéennes ont partagé des expériences similaires.

Créer à partir de rien ; c’est la génération de ma mère. Oui, parce que ma mère avait le don de création à partir de rien. Elle m'a laissé le don de l'éducation et elle m'a appris que les apparences n’ont pas d’importance et, une fois le don de l'éducation reçu, je pourrais être ce que je voudrais.

Les femmes caribéennes ont le tempérament de leaders, mais comme dans d'autres parties du monde nous n’avons pas encore pris les rênes ».

Dans l'autobiographie « Mémoires de Manley », Beverly révèle les détails de son enfance, de sa vie, de sa famille, de son mariage avec Michael Manley durant 21 ans, étant sa quatrième épouse. De ses deux enfants et de sa profonde filiation avec la lutte pour les droits de la femme depuis le Parti National du Peuple.

Michael Manley est entrée dans ma vie à un moment où j'étais une personne importante dans le monde de la radio et de télévision en Jamaïque, dans ce qui était à l'époque la Société Jamaïcaine de l’Audiovisuel, qui ensuite est devenu Jamaica Broadcasting Corporation et qui est aujourd'hui T.V. J.

Il avait 18 ans de plus que moi et je ne voyais pas comment cela pourrait fonctionner. Mais j'ai toujours dit que je pardonnais toutes les femmes avec lesquelles il m’a trompé car quand il commençait à conquérir une femme, c'était très difficile de lui dire non. Je lui ai dit non tout le temps que j'ai pu, et les roses jaunes arrivaient tous les jours, trois fois par jour...

Je ne me suis jamais sentie tant aimée dans ma vie !

Donc, en fin, je lui ai dit

« Il faut que cela cesse ! Je vais sortir avec vous, une nuit et nous allons résoudre ce problème ».

Je suis sortie avec lui cette nuit-là, et nous nous sommes assis pour parler. Nous sommes allés dîner à huit heures et nous avons parlé toute la nuit, jusqu'à six heures du matin.

La première chose que j’ai aimée en lui a été son esprit. Nous nous sommes engagés en silence, autour d'un an et demi avant les élections, avant de devenir le premier ministre. Nous nous sommes mariés trois ou quatre mois après son élection. Nous avons gardé l'engagement en secret parce que nous avons décidé de commun accord que nous devrions faire quelque chose pour déstabiliser le climat politique.

En Jamaïque, comme dans d'autres régions des Caraïbes, mais je préfère parler de la Jamaïque, l'un des problèmes que nous avons est celui des classes sociales, les supérieurs sont très rigides. Et, bien sûr, il appartenait à une classe sociale complètement différente de la mienne, et nous ne savions pas comment serait accepté ce mariage par la société jamaïcaine, non par les grandes masses pour qui se serait génial, mais pour la haute société.

Nous avons décidé de garder le secret, bien que j’aie suivi la campagne avec lui, car il est devenu le leader du parti en 1969. Nous avons été en campagne durant trois ans, sans cesser, pour les élections de 1973. Nous sommes allés aux quatre coins de la Jamaïque, dans les collines, les vallées... Nous étions réellement avec les gens. On l'accusait d’être communiste et cela me paraissait toujours étrange parce qu'il était vraiment un démocrate qui pensait que toutes les idéologies pouvaient coexister.

Et si l'on prend l'exemple de Cuba, il expliquait : « Ils sont nos voisins les plus proches, ils ont une histoire similaire à la notre et le fait qu’ils aient élu une idéologie communiste ne veut pas dire qu'ils doivent mourir ; ils sont nos amis ».

Les liens d'amitié entre Manley et Fidel sont nés parce qu'une dynamique de leur esprit, sans le désir de s'influencer l’un et l’autre, s’était crée entre ces deux êtres humains. Ils avaient le même désir de savoir tout sur tout.

La première fois je les ai vus parler, à côté d'autres témoins, nous étions tous stupéfaits.

Je pense que Fidel a vu en Michael la personne qui, après le triomphe de la Révolution cubaine, pouvait diriger un parti politique ayant des idées avancées.

Un jour Anthony Abrahams, ex-ministre du Tourisme de l'autre parti politique, le Parti Travailliste de Jamaïque, a dit qu'il avait en projet un programme de débat à la radio et il m’a demandé si je voudrais le faire avec lui. J'y ai pensé et je me suis dit : « Pourquoi pas ? ». Ce programme aurait lieu le matin, de 6 à 9 heures. Je lui ai dit, d'après ce que je savais de la radio, qu’il ne fonctionnerait jamais à cette heure. En Jamaïque, les gens écoutent de la musique le matin. Mais il a dit qu'il voulait essayer,

Et nous avons réussi à révolutionner la radio du matin en Jamaïque. Beaucoup d'autres personnes l'ont fait après nous.

« Breakfast Club » avait deux présentateurs, un était un ancien militant du Parti Travailliste, également membre du Parlement et Ministre d'État. Mois j'étais une ancienne militante du Parti National du Peuple.

Nous avons commencé ces émissions à un moment où la plupart des gens qui votaient en Jamaïque étaient déçus par les deux partis politiques. Donc notre initiative était opportune et dès le premier jour ce fut un succès.

Le format est le suivant : on abordait certains problèmes, qu’ils soient nationaux, régionaux et internationaux. Certaines de ces questions étaient basées sur ce qui se passait.

Nous discutions, surtout au début du programme, des grandes questions qui fascinaient le public, surtout les questions ayant trait à l'économie... Toutes les voix pouvaient être entendues dans « Breakfast Club », sans les tendances d’un parti ou d'un autre. Tout le monde pouvait apporter des idées importantes pour la Jamaïque.

Ce programme m'a donné la possibilité de pratiquer la politique en général, non seulement celle de la Jamaïque.

Chaque jour, nous avons un invité différent, ce qui nous permettait d'être informé. Parce que j'ai la conviction que les transformations peuvent se produire par le biais de ces conversations.

Beverly, Noire, ex-mannequin, venant de la classe ouvrière. Son mariage avec Michael Manley a été attaqué par la haute bourgeoisie jamaïcaine.

J'ai reçu beaucoup de conseils sur la façon dont je devais me comporter quand je deviendrai l'épouse du premier ministre et je n’en ai suivi aucun.

J'ai vu mon rôle très clairement. Comment utiliser les possibilités que ma position me donnait pour aider la majorité des gens en Jamaïque qui, pour moi, sont les pauvres et les opprimés, les discriminés, des personnes que je connaissais très bien car je suis née et j’ai grandi parmi elles.

Pour moi, la chose la plus importante dans la vie est de comprendre le pouvoir de l'amour, et ce que permet l'amour, comme, par exemple, exalter le potentiel de quelqu'un, même s'il ne se voit pas comme ça.

On a besoin d'amour, d’amour-propre, d’amour envers l'humanité.

J'ai un message pour les femmes.

Je voudrais qu’elles fassent tout ce qui est nécessaire pour atteindre les plus hauts niveaux de prise de décisions dans leurs sociétés, en égalité avec les hommes.

Non seulement pour être biologiquement des femmes, mais qu'en tant que femmes, nous affrontons certaines expériences et nous devons assumer certaines responsabilités qui nous permettent d'être plus préparées pour accéder à certaines zones où les hommes n'ont pas nécessairement accès.

Je voudrai que les femmes assument le rôle qui leur correspond dans la société, en égalité avec les hommes ».