IIIIIIIIIIIIIIII
Les Inédits de l’histoire
Par Jean Maxius Bernard Traduit par
L’histoire de la colonie et de la révolution de Saint-Domingue, relatée par des formalistes ou des forgeurs de fantôme, est en grande partie déformée et banalisée.
Illustration par : Raúl Corrales

L’histoire de la colonie et de la révolution de Saint-Domingue, relatée par des formalistes ou des forgeurs de fantôme, est en grande partie déformée et banalisée. Cette altération s’affirme non seulement par la diabolisation des héros mais aussi par la banalisation des faits qui permettraient de comprendre l’organisation sociale de cette colonie et de percevoir son incidence sur la société haïtienne. A ce sujet, Jean Price Mars s’exclama:

«De nombreuses et lumineuses études ont été consacrées aux origines de notre nationalité. Historiens, philosophes, politiques ont démontré avec un luxe de détails dans quelles circonstances exceptionnelles nous avons pris naissance, et quelles luttes héroïques nous avons soutenues pour constituer notre personnalité. Mais, à moins que je ne m’abuse, on ne s’est pas suffisamment arrêté, à mon gré, sur l’étroite corrélation qui existe entre la structure intime de la société coloniale et de notre société haïtienne qui est, en quelque sorte, la fille bâtarde, indésirée et inattendue de la première.»

Les données écrites étant inexistantes, la vérité historique ne peut être retrouvée  qu’entre les lignes ou en arrière plan des récits légendaires relatés à dessein de justifier la barbarie ou la terreur des anciens esclaves considérés comme des sauvages, originaires d’une race dite maudite et  par conséquent condamnés à la servitude. L’histoire comparée peut aider à combler le vide des données manquantes, car l’australopithèque[1] ne saurait être bipède en Éthiopie et redevenir quadrupède en Tanzanie. La vie sociale était presque la même dans toutes les colonies européennes de l’Amérique où étaient transmis des préjugés négatifs sur l’esclavage.

Emballés dans l’épopée guerrière de Toussaint Louverture, les historiens événementiels ont fait peu de place à la vie privée du héros: à ses parents, à sa famille, bref à sa quotidienneté. Les données qui en sont présentées sont simplistes et même lapidaires. Le Grand Général  qui a dominé la scène politique de Saint Domingue avait sans  doute de grandes plantations qu’on ne saurait réduire à de simples places à vivres. D’ailleurs, après sa soumission en mai 1802, on dit qu’il s’établissait sur ses habitations d’Ennery. Comment exploitait-il ses plantations agricoles ? Était-il propriétaire d’esclaves ou un fermier avant la lettre, utilisant bien avant les planteurs anglais des machines agricoles ? Ce raisonnement est aussi valable pour tous les généraux de l’armée indigène (noirs et mulâtres) qui étaient en majorité des propriétaires d’habitations agricoles.

Jean Jacques Dessalines, dit-on, fut né sur l’habitation Cormier appartenant successivement au  colon blanc Duclos et au noir libre Dessalines, de qui Jean Jacques a reçu le  patronyme. Ce nègre libre était-il le maître de Jean jacques ? Les historiens de fantôme n’ont pas répondu à ces questions. Ils nous laissent la tâche d’appréhender la vérité historique en la lissant en filigrane dans des histoires comparées.

Maria de los Angeles Meriña Fuentes et Aisnara Perera Diaz, deux historicistes cubaines, présentent les faits vécus dans la Ville de Santiago de Cuba à l’époque coloniale. Dans leur étude intitulée «Familias, Agregados y Esclavos…»[2], ces écrivaines rapportent l’histoire des familles de nègres libres au sein desquelles se rencontraient des esclaves ou des domestiques classés ou enregistrés comme tels. Parmi les exemples fournis est choisi le cas de Nicolas Rigores dont le prénom apparut pour la première fois aux archives de 1778. A cette date, Nicolas fut enregistré comme «moreno »[3], un esclave de 29 ans, célibataire, propriété d’un petit blanc de 24 ans, Juan Rigores qui, même marié, vivait en « agregado »[4] au foyer du grand planteur blanc, Felipe Rizo. Celui-ci habitait une maison établie  à la rue «San Felipe» de Santiago où il vivait en collatéralité avec sa famille, des dépendants et des esclaves.

 En 1797, Nicolas Rigores fut enregistré comme «agregado » à la maison d’un autre planteur blanc dénommé Miguel Usatorres. Chez ce dernier, Nicolas Rigores vivait avec sa femme Josefa. En 1810, Nicolas Rigores fut classé comme propriétaire d’une maison établie à la Rue de la Providencia. En sa dépendance vivaient  plusieurs autres noirs libres, enregistrés comme chefs de familles et même comme propriétaires d’esclaves. En 1822, la paroisse de Saint Thomas enregistra la maison des «morenos» libres de José Nicolas et de sa femme María Josefa Sánchez. A cette date, la famille possédait plus d’une dizaine d’esclaves dont deux enfants. Les dépendants  en possédaient aussi. (Ouvrage cité, p. 85).

En dépit de la condamnation universelle faite de la traite et de l’esclavage des noirs, la possession d’esclaves était dans les colonies européennes d’Amérique synonyme de succès économique et de prestige social: tout le monde (blanc, noir ou mulâtre) rêvait à en tirer profit; d’autant que la prospérité de ces colonies reposaient sur l’agriculture et l’élevage. La tenure de la terre et la possession d’esclaves conféraient le statut de colon aux planteurs ou aux éleveurs devenus, selon leur succès, de grands blancs ou de grands nègres. Chez les uns comme chez les autres, on rencontrait de nouveaux libres qui restaient attachés à l’habitation ou à la maison en qualité de travailleur ou de domestique. De là proviendrait  la coutume de «retavek» encore courante dans la paysannerie haïtienne et qui serait la continuation du régime «agregado».Ainsi comprise, l’histoire en filigrane permet d’appréhender les inédits des  sociétés antérieures.

 



[1] Hominidé fossile de petite taille, découverte en Afrique australe et orientale. Ce primate  vivait il y a environ 4 millions d’années. Dans le processus évolutif de l’humanité, l’état d’australopithèque serait le stade  ou l’hominidé devint bipède, se déplaçant sur ses deux pattes arrières, celles de devant jouant le rôle de mains. Selon le darwinisme, le processus irait d’australopithèque, dont le fossile fut rencontré en Ethiopie et en Tanzanie, à homo sapiens, c’est-à-dire l’homme de Cro-Magnon apparu il y a environ  200 000 ans.

[2] Santiago de Cuba, Editorial Oriente, 2011.

[3] Dans le langage cubain, “moreno” est un brun, progéniture de noir et de mulâtre. Ce prototype  humain  se rapproche du « marabou » dont la couleur de la peau est  vantée par les bardes nationaux.

[4] Le terme «agregado» qui signifie littéralement attaché, identifie une catégorie d’individus  (parents, collatéraux, nouveaux-libres, nouveaux-venus, etc.) socialement dépendants d’un chef de  foyer ou d’un propriétaire terrien.