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Esclave à Cuba : biographie d'un « cimarrón » du colonialisme à l'indépendance
Par Miguel Barnet Lanza Traduit par Claude Couffon
Esteban Montejo est un «cimarron», c'est-à-dire un esclave noir fugitif, dans la Cuba coloniale et sucrière.
Illustration par : Raúl Corrales

Esteban Montejo  est un «cimarron», c'est-à-dire un esclave noir fugitif, dans la Cuba coloniale et sucrière. Il a cent quatre ans lorsqu'en 1963 Miguel Barnet, jeune écrivain et ethnologue de La Havane, le découvre grâce à un entrefilet de presse et décide d'enregistrer ses souvenirs au magnétophone. Ce n'est pas seulement la vie dans les barracones des plantations, la fuite dans les montagnes, les appels à l'indépendance, la guerre de Cuba contre les Espagnols qui ressuscitent au fil de la mémoire longue. Mais c'est Esteban qui se détaille, vieil original individualiste et charmant qui égrène les travaux et les jours, la sorcellerie, les jeux, les châtiments, les ingénieurs, les brigands, les révolutionnaires et les superstitions.

Note de contre-couverture Miguel Barnet.- Esclave à Cuba (Biographie d'un cimarrón)/ Trad.de Claude Couffon.- Gallimard, 1967.

Extraits

« Je serais né sur la plantation de Santa Teresa, bien que je n’en sois pas vraiment sûr. Ce dont je me souviens, c’est que mes parrains me parlaient beaucoup de cette plantation et de ses propriétaires, prénommés La Ronda »

« Je me souviens qu’il y avait des négresses nourrices qui s’occupaient des petits créoles et leur donnaient les repas [...] Oui, les nourrices devaient tout faire. »

« Qui allait s’occuper d’un enfant qui n’était pas le sien ! »

« Tous les esclaves vivaient dans les barracones. ces logements ont disparu et personne ne peut plus savoir comment ils étaient fait. Moi qui les ai vus, je n'en ai jamais pensé le moindre bien. Les maîtres avaient beau dire que c'étaient de « petites tasses d'or », les esclaves n'aimaient pas y vivre. Ils étouffaient d'être enfermés là. Les nôtres étaient grands, mais certaines raffineries en possédaient de plus petits ; cela dépendait de la quantité d'esclaves attachés à la plantation. Celui de Flor de Sagua abritait à peu près deux cents esclaves de toutes couleurs. Les bâtiments s'alignaient sur deux rangs qui se faisaient face avec un portail au milieu de l'un d'entre eux et un gros verrou qui barricadait les esclaves pendant la nuit. Les uns étaient en bois, les autres en maçonnerie, avec des toits de tuiles. Tous avaient un sol de terre battue, sale comme une bauge à cochons. Là-dedans on pouvait dire qu'il n'y avait pas de ventilation moderne. Un trou dans le mur de la chambre ou une lucarne avec des barreaux c'était tout. »

« Les esclaves n’aimaient pas vivre dans de telles conditions parce que l’enfermement les asphyxiait »

« Dans ces habitations-sucreries, après l’abolition, les ‘barracones’ étaient toujours là. C’était les mêmes qu’auparavant [...] On avait enlevé les verrous des ‘barracones’, et les travailleurs avaient ouvert eux-mêmes des trous dans les murs pour l’aération »

« Il y a des choses que je ne m'explique pas dans la vie. Tout ce qui dépend plus ou moins de la nature est pour moi très compliqué, et les dieux encore plus. C'est eux qui manigancent tout...»

« J’avais au-dessus de moi un esprit de marron qui ne me quittait pas »

« Moi, j’ai connu deux religions africaines dans les barracones : la religion lucumi et la conga»

« On mettait une nganga ou grande « casserole » au milieu de la cour »

« Les  vieux lucumis se retranchaient dans les pièces des barracones et ils libéraient quelqu’un du mal qu’un autre leur faisait. Les vieux lumumis aimaient avoir leurs statues de bois, leurs dieux. Ils les gardaient dans le barracón »

« L’autre religion c’était la religion catholique. Celle-ci c’étaient les curés qui l’introduisaient-elle vient donc bien de l’extérieur selon le « mouvement » de déplacement extérieur-intérieur explicité auparavant-, mais pour rien au monde ils n’entraient dans les barracones de l’esclavage. Ils avaient un air sérieux qui ne cadrait pas avec les barracones »

« Le lucumi et le congo ne s’entendaient pas bien non plus. Ils différaient par leurs

saints et leur sorcellerie [...] Beaucoup d’altercations étaient évitées parce que les maîtres s’échangeaient les esclaves »

« Les maîtres les cherchaient [les Noirs] pour les unir avec des négresses grandes et en bonne santé. Après les avoir réunis dans une pièce en dehors du barracón, ils les obligeaient à se plaire et la négresse devait accoucher d’un (bon) petit tous les ans »

« Les vieux qui conservaient  encore frais le souvenir de l’autre guerre ont fait celle de l’Indépendance. Avec courage mais sans enthousiasme. »

« En passant dans un parc, j’ai vu qu’on avait perché Gomez sur un cheval de bronze. Je suis descendu encore un peu dans le même parc et j’ai vu qu’on avait mis Maceo sur un autre cheval de bronze. La seule différence, c’est que Gomez regardait vers le Nord et Maceo vers le peuple.

Cela, tout le monde doit le comprendre. C’est la clef même de notre histoire. Je passe mon temps à le répéter, car on ne peut cacher la vérité. Je peux mourir demain, je marcherai jusqu’au bout la tête haute. Mais si le ciel m’en laissait le temps, je raconterais tout. Car, autrefois, à l’époque où j’allais nu et sale dans les bois et où les soldats espagnols étaient propres comme des sous neufs et bien  armés, il fallait se tarie. Maintenant, non ! »

Miguel Barnet.- Esclave à Cuba (Biographie d'un cimarrón)/ Trad.de Claude Couffon.- Gallimard, 1967.