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Le père de L’Âge d’Or
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
La pensée pédagogique de José Martí se manifeste dans la relation respectueuse avec la personnalité, l'intelligence et la sensibilité de l’enfance.
Illustration par : Raúl Corrales

Beaucoup de Cubains gardent en mémoires des bribes de La Edad de Oro (L’Âge d’Or). À l'origine, la revue était destinée aux enfants de notre Amérique mais, au-delà des intentions de l'auteur, ses pages referment des enseignements fondamentaux pour les adultes, qui y trouveront, à mon avis, certaine confession involontaire de José Martí, cet l'homme encore si inexploré, l'un des plus grands mystères qui nous illumine, surtout lors des moments difficiles. Ses contemporains l'appellent Maître. Ils lui ont concédé la plus haute reconnaissance. Car le maître n'est pas seulement celui qui s'occupe d'une salle de classe lors d’un cours scolaire. C’est celui qui conseille et qui conduit. Lorsqu'il atteint la plus haute stature, il se converti en conducteur de peuples. Ainsi, José Martí a pu réunir les volontés des jeunes et des vieux, des protagonistes de la Guerre des Dix Ans et des ouvriers de Tampa et de Cayo Hueso. Il convainquait car il expliquait et induisait à penser, parce qu'il inspirait la confiance pour la transparence de sa conduite et il transmettait à toute la foi en l'avenir et dans la participation de chacun.

L'Âge d'Or est un programme pédagogique, le complément concret du projet formulé dans Notre Amérique.  

Parmi les bases implicites de ce programme, depuis la lettre de présentation, la façon d'interagir avec les autres et en particulier avec les enfants est définie. L'auteur s'identifie comme « l'ami de L'Âge d'Or », comme un frère aîné établissant le dialogue entre les générations sans autoritarisme, condescendance ou signes de supériorité. On peut l’imaginer comme le traditionnel narrateur, formant un cercle avec ses auditeurs.

Les Trois Héros, une vision humanisée des libérateurs, place d’entrée le point de vue du lecteur dans le centre essentiel, d’où il faudra s’insérer au monde. Afin de préserver l'image du bon espagnol dans le contexte des horreurs de la conquête, il montre le profil émouvant du père Bartolomé de las Casas. L'exposition internationale de Paris ouvre la perspective vers le vaste horizon de la planète. Avant son temps, José Martí décrit avec enthousiasme la tour Eiffel nouvellement inaugurée, soutenue à la terre par de puissantes griffes, tandis que son élégante silhouette s’affine en pointant vers le ciel et montrant l’impressionnante scène de la ville depuis sa hauteur. Devenue désormais un symbole de Paris, elle était alors répudiée pour ses côtes nues en fer, annonciatrice d'un avenir très loin des tendances dominantes du moment. Selon l'avis de beaucoup, elle devrait être détruite après l'exposition. L'écrivain valorise l'importance du développement technologique, mais il insiste surtout sur la diversité culturelle de la planète. Il admire le talent de l'artisanat se soutenant sur la tradition millénaire. Et, dans cet ordre de choses il est nouvellement en avance. Distant des positions positives, il ne se laissa pas éblouir par une notion de progrès réduite à l'impact de la transformation accélérée de l'industrie. Il défend une pluralité dans laquelle notre monde devra s’inscrire. Avec un authentique respect envers la diversité, il établit les bases d'une véritable sagesse, orientant la construction d'un univers harmonieux.

La pensée pédagogique de José Martí se manifeste dans la relation respectueuse avec la personnalité, l'intelligence et la sensibilité de l’enfance au moyen de l'utilisation d'un vocabulaire étendu, jamais infantile ou condescendant, bien que la syntaxe évite la complexité de ses autres textes. La vaste thématique et le style narratif dominant captivent l'intérêt et suscitent la curiosité. Le substantif se révèle dans l’implicite prise de partie dans un débat qui a parcouru le concept d'éducation en tout temps et qui est encore plus actuel aujourd'hui. Le dénominateur commun de la disjonction est défini, équilibré aux caractéristiques de chaque époque, dans l'orientation du système vers un but essentiellement éducatif ou vers le versant privilégiant l'informatif. Dans le premier cas, on opte pour le pari en faveur du développement humain en stimulant la créativité de la pensée et de la recherche, en prenant soin de la sensibilité latente pour la beauté du monde naturel ainsi que pour l’œuvre sortie du travail de l’homme et en réveillant le lien solidaire avec un milieu composé de la  famille, des collègues et des personnes défavorisées par la vie. Cette tradition s'oppose à l’autre, axé sur l'acquisition, souvent répétitive et de mémoire, conçue pour offrir une force de travail plus ou moins qualifiée.

En fin, l'ami de L'Âge d'Or  s’est transformé en le père de L'Âge d'Or. Le dialogue soutenu conduit à une croissante intensité émotionnelle. Apparemment imperceptible, le changement montre une douloureuse facette que la pudeur passe sous silence. Peu de temps avant, La muñeca negra (La poupée noire) avait le père comme protagoniste de la narration. Distant de la petite fille, absorbé par les devoirs d'un travail qui l’accable, il ne connaît pas les zones les plus profondes de son intimité. Un mur transparent et infranchissable empêche d’exprimer de façon adéquate l'amour et tendresse qui l’envahissent. Car entre les petits garçons et les petites filles d’Amérique se trouve son Ismaelillo, si loin dans un monde auquel José Martí a dû renoncer pour respecter son engagement supérieur, celui qui l’a aussi séparé de la mère.