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Les pages du journal de José Martí
Par Alejo Carpentier Traduit par Alain de Cullant
Les pages du journal de José Martí. Un film de José Massip.
Illustration par : Marta María Pérez

« Mouvement à bord. Capitaine ému. Descente de la chaloupe. Grosse pluie au moment du départ ... Nous ceignons les revolvers. En route vers el Abra. La lune apparaît, rouge, sous un nuage. Nous arrivons à une plage de galets... Le saut. La grande joie ... » Un style direct, télégraphique, la simple fixation des actes, de l'environnement, des émotions. Et l'épopée commence à se mettre en marche, avec ses ombres rebelles s'élevant dans la nuit encore déserte où, ignorante des furies et des grondements, espère la scène de la tragédie… L'adjectif, pour le concis, pour le précis, sort l’image scintillante de ce que contemplent les yeux ouverts condamnés à se fermer quelques jours plus tard. Et les regards se détiennent fugacement, pour la première et la dernière fois, sur les montagnes dentelées, arrondies, pointues, un mont qui entoure tout, la mer, au sud. « En haut nous nous arrêtons sous des palmiers. Les gens viennent avec plein des cannes ...» Le verbe de José Martí s’est montré rarement aussi précis dans les descriptions réduites à l'essentiel, le verbe conduit à la plastique, à l'image qui, pour sa propre force, s'inscrit dans notre rétine interne, nous faisant oublier le mot qui l'a créée : image qui, avec le passage du temps, nous révèle sa prémonition cinématographique.

Et c'est latent, inattendu, contenu cinématographique de la prose martiana, dans le Journal où on nous raconte les journées, de Cap-Haïtien à Dos Ríos, qu’a perçu José Massip, en concevant l’œuvre majeure qui est offerte aujourd’hui à notre admiration. Là, au milieu d’une végétation que les caméras nous montrent au rythme de l’émouvant discours, la prouesse révolutionnaire revit comme une étonnante animation de photos jaunies qui pourraient résoudre certains des phases de son tragique événement  initial. Certains groupes de mambises, sortis de leur immobilité, s’animent et se dispersent rapidement, à notre grande surprise, comme un daguerréotype soudainement doté de vie. Des personnages à peine cités dans le texte inspirateur prennent mouvement et personnalité. Certains détails insignifiants du récit sont agrandis et magnifiés, devenant des éléments intégrant de la véritable tragédie qui est évoquée devant nous. Et surtout, avant tout, on doit féliciter le tact maître, le désir de véracité, d’authenticité, avec lesquels José Massip a réalisé la prouesse d’animer les figures de Máximo Gómez et José Martí sans avoir rien quitté à leur simple et humaine grandeur, les faisant apparaître dans des mouvements essentiels, avec des gestes d'une saisissante vérité, avec les mêmes expressions que nous ont apporté leur iconographie, prenant bien soin de communiquer les mots qu’ils n’ont pas dit, mais que nous écoutons, un caractère de projection de l'intérieur à l'extérieur comme si le Journal, en lui, nous parle au-dessus du temps et de ses propres héros - situé dans l'immuable et le durable - avec des phrases prenant une force prodigieuse en résonnant dans l’actualité de notre propre processus révolutionnaire.

Avec cette production, le cinéma cubain s’enrichi avec une réalisation d'une importance exceptionnelle, une affirmation de sa maturité, de son statut d'adulte, à tous les plans de la facture, de la technique, du travail des interprètes et d’une action efficiente – lyrique et toutefois restreinte  aux contrastes sobres, aux qualités d’eau-forte du texte martiano - du cinéaste José Massip qui se montre ici en pleine maîtrise de ses moyens.

Publié dans Granma, le 30 janvier 1972, page 2. / Cine Cubano, nº 73-74-75, 1973, pages 170-173.

Alejo Carpentier (Lausanne, Suisse, 1904 - Paris, 1980), un des plus importants écrivains cubains, journaliste et musicologue. Parmi ses romans se trouvent Le Royaume de ce monde (1949), Chasse à l’homme (1956) ou Le siècle des lumières (1962). Son œuvre journalistique dédiée à la thématique cinématographique est recueillie dans le livre El cine, décima musa, (Le cinéma, la dixième muse) (maison d’éditions ICAIC, 2011). Il est lauréat du prix Cervantes en 1977.