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Lettres de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Toute votre maison est oreiller, et je vis sans sommeil ni repos. Le ciel de votre terre, et celui de vos âmes, me manquent.
Illustration par : Marta María Pérez

New York, le [jeudi] 30 août 1883

 

                Mon frère très cher,

 

                Que je vous écrive, me dites-vous, quand il n'y a rien de plus triste que vous écrire, car cela me rappelle que je ne vous aie pas, alors que cela me ferait encore plus de bien de vous avoir !

Depuis hier, quand M. Flores[1] m'a apporté votre lettre, et jusqu'à ce matin du 30, où il vient chercher ma réponse, c'est à peine si j'ai eu le temps de me coucher, fatigué, et de me lever, effrayé, le compositeur à ma porte, et les 5 et 7 déjà prêts, attendant ma plume. Je vous écris au milieu d'eux, comme au milieu de geôliers : le 5, bougon; silencieux, le 7, et bourru. Ne lisez pas ce que je vous envoie – un prologue[2] et des numéros de La América[3], car ils sont rachitiques et difformes, les enfants de la geôle.

                Si vous me demandiez ce que je désire, je vous dirais, avec le feu de mon désir vivement caressé, toujours mal contenu : aller vous voir, respirer comme j'en avais coutume dans cette atmosphère discrète, reposée et généreuse; m'asseoir devant vos nappes toujours blanches. Toute votre maison est oreiller, et je vis sans sommeil ni repos. Le ciel de votre terre, et celui de vos âmes, me manquent. Voyez dans ces mêmes traits lâches et dans ces paragraphes incomplets et précipités de La América, avec quelle fréquence le nom du Mexique me sort des lèvres, toujours enveloppé en des caresses. Mais je ne peux y aller, à moins que je n'ourdisse un plan tel qu'il ne serait peut-être pas échevelé. Mais il me semble commettre un péché ou faire un pâté quand je tente de vous parler d'affaires dans mes lettres. Vous savez que c'est parce que j'avais à vous parler d'une affaire, qui est morte de ne pas être dite, que je ne vous ai plus écrit pendant un an. Je meurs en casaque grise, mais que je voudrais, comme on ouvre les ailes, les sortir de cette brume d'ici et me poser sur votre maison !

                Oui, Peón est passé par ici, et il est reparti : dans Las Novedades[4] que je vous envoie, vous verrez que je l'ai eu à mes côtés, et que je lui ai fait écrire des vers, lors d'un banquet[5]. Il venait s'établir ici, ce dont je me suis épouvanté, et contre quoi j'ai mené une campagne durant laquelle ses souhaits, des affaires privées, et le zèle de ses amis du Yucatán m'ont aidé. Il laisse derrière lui un joli livre qu'on lui imprime et au sujet duquel je me suis obligé à écrire : Ecos, un bon livre de vers[6]. Peón est comme les vagues : là où il passe, des rumeurs et de l'écume passent avec lui. Avec moi, un homme noir : comme quoi je ne me dis pas d'être heureux, car c'est impossible. Mon seul bonheur, et je l'ai prévu tout enfant, c'est que quelques âmes nobles me connaissent et m'aiment, et que je puisse donner à la terre ce que je lui ai apporté et que je n'ai pas encore pu lui donner, si bien que je me regarde avec animosité et dégoût comme si j'étais un très grand scélérat.

                Carmen ne va pas encore tout à fait bien, bien qu'elle ne soit pas très malade[7]. Papa réjouit ma vie, parce que je le vois l'âme saine, et pur, et enfin en repos[8]. Mon fils, turbulent et brillant, est une créature principale[9]. Je lui apprends déjà à vous aimer et il m'a dit hier : « C'est une lettre de ton Mercado ? » Jugez par là ce qu'il entend, et entre deux signatures de grosses affaires, laissez courir votre plume pour moi, car mon âme n'a pas de meilleurs baumes.

                Dans un livre de vers torves, dont je ne sais si je lui donnerai le jour, il y a celui-ci :

 

                               «Je meurs de solitude, d'amour je meurs[10].»           

 

                Ecrivez-moi toujours, car quand je lis vos lettres, il me semble que je me plains sans raison et que je peux encore vivre et que je me fortifie.


                Vous n'avez pas voulu m'envoyer la moindre esquisse d'Ocaranza pour ma chambre d'hiver: vous le pourriez bien, avec ceux qui vont et qui viennent et qui vous aiment tant, et n'oubliez pas ce portrait d'Ana[11].

                J'arrête là, pour que le ministre ne vous gronde pas.

                Oui, j'ai bien reçu voilà à peine quelques jours, avec joie et en réponse tardive à plus d'une des miennes, votre lettre à Brooklyn. Il y a une manière que les lettres ne prennent pas de retard et ne s'égarent pas : adressez-les-moi au bureau : c/o Carranza & Co., P.O.B. 1717, N. York[12].

                Je conclus, de peur de ne pouvoir conclure. Baisez la main de Lola, et votre aîné dont je voudrais voir le portrait, et vos filles qui semblaient déjà, quand j'ai cessé de les voir, des dames d'honneur d'une digne reine.

                Remerciez La República, qui se souvient de moi. Ce «Peter Cooper» a été une misérable correspondance de moi, écrite debout[13] pour La Nación de Buenos Aires, où on commence à m'aimer[14].

                Dites-moi, dites-moi très souvent que vous ne m'oubliez pas, et serrez-moi contre votre coeur. Je vous envoie le mien.

 

                Votre frère

 

J. Martí

 

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[1] On ignore de qui il s'agit.

[2] Il doit vraisemblablement s'agir du prologue (O. C., t. 5, pp. 101-108) qu'il écrit au livre publié à New York du directeur de La América, Rafael de Castro Palomino, Cuentos de Hoy y de mañana. Cuadros Políticos y Sociales, dont il fait aussi une critique in La América d'octobre 1883 (id., pp. 109-11). L'intérêt de ces deux textes est extrême : quiconque veut connaître les idées sociales de Martí à trente ans doit les lire. Il s'y montre profondément conscient des clivages de classe et de la nécessité urgente de réformes destinées à soulager le sort de ceux d'en bas, mais  croit avant tout à la raison et à l'éducation, réprouve les méthodes violentes pour faire plier les riches [«ce qui  est juste paraît parfois injuste par la façon de le défendre») (p. 101); «faire apparaître sous ses yeux (de l'homme) d'une main pieuse les croix mélancoliques, les lacs de sang, le repos ténébreux, le retard de la libération par quoi la raison universelle punit les impatients qui veulent violenter son développement ferme et progressif» (p. 102)]; croit justement à cette évolution des choses [«La solution vient donc de soi. Il est bon d'en discuter, mais vain de la prédire. Ce qui doit être sera. Lui donner une forme préétablie serait la déformer. De même que chaque pensée a son moule, de même chaque condition humaine a sa propre expression. Ce qui importe, ce n'est pas d'accélérer la solution qui vient; ce qui importe, c'est de ne pas la retarder» (p. 107)] et il croit aussi en la force des seules idées : «La victoire n'est pas seulement dans la justice, mais dans le moment et la façon de la demander; non dans la quantité d'armes à la main, mais dans le nombre d'étoiles au front» (p. 108). La seconde nouvelle du livre, selon ce qu'écrit Martí dans l'article qu'il lui consacre, raconte «comment vécut et pourquoi mourut une espèce d'essai de société communiste; met en plan et en action, pour que la guérison de ceux qui la liront soit plus vive et directe, les éléments actuels et les raisons avouées du parti communiste, et raconte... pour quelle raison  les sociétés communistes installées aux Etats-Unis sont nées et pour quelles raisons elles ont péri et pour quelles raisons, et dans quels buts et de quelle manière subsistent celles qui n'ont pas encore disparu» (p. 111). Ces idées-là sont dans le droit fil du texte qu'il écrivit,  cinq mois plus tôt, au sujet d'une assemblée d'ouvriers rendant hommage à Karl Marx qui vient de mourir : «Voyez cette grande salle. Karl Marx est mort. Comme il s'est placé du côté des faibles, il mérite qu'on l'honore. Toutefois, celui qui fait du bien, ce n'est pas celui qui signale la plaie et brûle du désir généreux d'y porte remède, mais celui qui enseigne un remède suave pour soigner la plaie. Elle épouvante, la tâche de lancer les hommes contre d'autres hommes.  Il indigne, l'abêtissement forcé de certains hommes au profit d'autres hommes. Mais il faut trouver une sortie à l'indignation de façon que la bête cesse, sans déborder ni épouvanter. Voyez cette salle : elle est présidée par le portrait, cerné de feuilles vertes, de ce réformateur ardent, rassembleur d'hommes de peuples divers, et organisateur inlassable et puissant. L'Internationale a été son oeuvre : des hommes de toutes les nations viennent l'honorer. La foule, qui est composée de braves journaliers dont la vue attendrit et réconforte, exhibe plus de muscles que de bijoux et plus de visages honnêtes que d'habits de soie. Le travail embellit. Ça ragaillardit de voir un laboureur, un forgeron, ou un marin. À force de manier les forces de la nature, ils deviennent aussi beaux qu'elles.  // [...] Karl Marx a étudié les façons de poser le monde sur de nouvelles bases et il a éveillé les endormis et il leur a appris la façon de jeter par terre les piliers brisés. Mais il est allé à la hâte et quelque peu à l'ombre, sans se rendre compte que les enfants qui n'ont pas eu une gestation naturelle et laborieuse ne naissent pas viables, ni de sein de peuple dans l'histoire, ni de sein de femme au foyer. On trouve ici de bons amis de Karl Marx, qui n'a pas su seulement, tel un titan, mettre en branle les colères des travailleurs européens, mais qui a plongé profondément dans les raisons des misères humaines et dans les destinées des hommes, et qui a été un homme dévoré de la soif de faire du bien. Il voyait partout ce qu'il portait en soi : rébellion, marche vers en haut, lutte.» Et, ayant évoqué les Allemands et les Russes («le fouet de la réforme», dit-il de ces derniers) présents dans la salle, il poursuit : «Mais ce ne sont pas encore ces hommes-ci, impatients et généreux, souillés de colère, qui auront à poser les fondations du monde nouveau ! Eux, ils sont l'éperon et viennent juste à point, telle la voix de la conscience qui pourrait dormir, mais l'acier de l'aiguillon ne sert pas bien au marteau fondateur.»  (O. C., t. 9, pp. 388-389.)

[3] Revue mensuelle en espagnol d'agriculture, d'industrie et de commerce, publiée à New York, propriété de son fondateur E. Valiente y Cia, dirigée par Rafael de Castro Palomino, dont Martí fut collaborateur à compter de mars 1883, rédacteur à partir de mai, et enfin directeur en janvier 1884. En décembre 1883, la revue change de propriétaire et passe aux mains de La América Publishing Co., dirigée par R. Farrés. (Cf. O. C., t. 28, pp. 214-215.)

[4] Journal de New York en espagnol dirigé par José A. García.

[5] Au restaurant Delmónico pour le centenaire de la naissance de Simón Bolívar, le 24 juillet.  Cf. «El Centenario de Bolívar», publié in La América, août 1883, in O. C., t. 8, pp. 178-180. «Du Mexique, quel beau romance Peón Contreras a écrit sur la liste du banquet et lu au milieu de chœurs d'applaudissements !»  Le témoignage du journaliste et diplomate argentin Carlos A. Aldao sur Martí orateur doit correspondre sans doute à cette date : « Tous les orateurs, avec ce style ampoulé et creux qui est le luxe des tropiques, bourré d’adjectifs, de métaphores et d’exagérations, décrivaient Bolívar comme un dieu et, de mon point de vue, le dépouillaient de son mérite… Vint le tour de José Martí qui, montant à la tribune, fit, avec le langage aisé, facile, brillant qui lui était habituel, une étude analytique de la révolution de l’indépendance sud-américaine dont on ne savait trop ce qu’il fallait admirer le plus : la précision, la profondeur et la logique des idées, ou la musique de l’éloquence… » (Cf. Homenaje a José Martí…, op. cit., pp. 204-205.)

[6] On ignore à ce jour dans quel organe de presse Martí a publié ce texte.

[7] Sa femme et son fils, après deux ans d’absence, l’ont rejoint en décembre 1882.

[8] Son père reste à ses côtés de juin 1883 à juin 1884.

[9] Pepe a alors un peu moins de cinq ans.

[10] Ce vers apparaît dans le poème «Hierro» (composé le 4 août, vraisemblable-ment de 1883), du recueil Versos Libres.  (Cf. Poesía Completa, op. cit.  t. I, pp. 67-69.)

[11] De nouveau cette requête obsessive ! (Cf. lettres 21 et 28.)

[12] Martí y travaillera jusqu'en juillet 1884.  Nouvelle indication que nous ne possédons pas toutes les lettres de Martí à Mercado et que celles-ci se perdent parfois. Carlos Carranza était un commerçant et diplomate argentin.

[13] Tel est le système qu'utilisait Martí pour ne pas s'endormir, dans la mesure où il devait souvent écrire ses chroniques très tard dans la nuit.

[14]Cette chronique, datée du 9 avril 1883, fut publiée le 3 juin, à l'occasion du décès de ce philanthrope (cf. O. C., t. 13, pp. 48-54. Martí avait déjà une très courte chronique pour La Opinión Nacional du 4 mars 1882 (id., pp. 47-48) et en écrira une troisième pour La Ofrenda de Oro, de New York, de mai 1883 (t. 28, pp. 163-166).