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J’ai
Par Nicolás Guillén Traduit par Claude Couffon
Un témoignage de l’appui de Guillén à la naissante Révolution Cubaine et sa joie pour les changements sociaux que vit les pays.
Illustration par : Marta María Pérez

J’ai

 

Quand je me vois et je me pince

moi, Jean Sans Rien encore hier

et aujourd’hui Jean Avec Tout,

aujourd’hui avec tout,

je regarde en arrière, je contemple,

je me vois, je me pince

et je me demande : mais comment est-ce possible ?

 

J’ai, voyons un peu,

j’ai le plaisir d’aller et venir partout dans mon pays,

maître de tout ce qu’il y a,

libre de bien regarder de près ce qu’avant

jamais je n’ai eu et ne pouvais avoir.

Je peux dire zafra,

Je peux dire montagne,

Je peux dire ville,

dire armée,

désormais miennes, à jamais, et tiennes et nôtres,

et un immense flamboiement

d’éclair, d’étoile, de fleur.

 

J’ai, voyons un peu,

j’ai le plaisir d’aller, moi, paysan, ouvrier, homme simple,

j’ai le plaisir d’aller,

(c’est un exemple )

dans une banque et de parler avec le directeur

non pas en anglais,

non pas en Monsieur,

mais en disant « compañero » comme on dit en espagnol.

 

J’ai, voyons un peu,

que moi qui suis noir,

personne ne peut me barrer

la porte d’un dancing ou d’un bar

ou bien, devant le hall d’un hôtel,

me crier qu’il n’y a pas de chambre,

pas la moindre petite chambre,

pas une chambre colossale,

non, une petite chambre où je pourrais me reposer.

 

J’ai, voyons un peu,

qu’il n’y a pas de gendarme qui m’attrape pour m’enfermer dans une caserne

ou qui s’empare de moi et me chasse de ma terre

et m’abandonne sur la grand’ route.

 

J’ai que, comme j’ai la terre, j’ai la mer,

no country,

no aïguelaïfe

no tennis,

no yacht,

mais, de plage en plage et de vague en vague,

géant, bleu, ouvert, démocratique,

bref, l’océan.

 

J’ai, voyons un peu,

que j’ai enfin appris à lire,

 

et à compter,

j’ai que j’ai enfin appris à écrire

et à penser

et à rire.

 

J’ai que j’ai enfin

où travailler

et gagner

ce qu’il me faut pour manger.

 

J’ai, voyons un peu,

j’ai ce que j’aurais dû avoir

et ce qu’il me fallait

avoir.