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Les chemins infinis de José Massip
Par Heriberto Feraudy Traduit par Alain de Cullant
« C’est l'expérience de la Révolution qui amalgame ma vie comme poète, comme éditeur de la revue Nuestro Tiempo, comme professeur, comme écrivain comme cinéaste.. »
Illustration par : Marta María Pérez

La famille

Ma famille est une famille de scientifiques, née à la fin du XIXe siècle, d’une culture extraordinaire et d’un extraordinaire sens de l'éthique. On peut dire qu'ils étaient révolutionnaires en leur temps car ils ont signé la lettre célèbre de 1931 contre la dictature de Machado, c'est pour cette raison qu’ils ont été expulsés de l'Université et la famille était très mal. Plus tard, lors du gouvernement des Cent Jours, mon père a été ambassadeur au Mexique et il a été de nouveau ambassadeur dans ce pays au triomphe de la Révolution cubaine et plus tard en Pologne. Mes parents ont semés en moi toutes les valeurs qu’ils possédaient, ils m'ont enseigné les éléments de bases de l'éthique, disons l’honnêteté, l’honneur – car ce sont des choses différentes d’être honnête et d'être honorable – la pudeur, la dignité, le patriotisme, la nécessité de connaître le monde et d’apprendre de lui, ils m’ont planté la semence de chacune de ces choses.

La poésie

Les chemins de la poésie sont infinis. La poésie m'est venue lorsque j'étudiais à l'Université d’Harvard. J'ai eu des professeurs extraordinaires : Amado Alonso, Pedro Grasit, Jorge Guillén. Plus tard, quand je suis rentré à Cuba, Nicolás Guillén a eu une grande influence en moi, non seulement avec sa poésie, mais aussi avec sa personnalité, nous sommes devenus des grands amis. Neruda aussi, parce que Neruda s’est rapidement converti en un exemple pour le petit groupe de Latino-américains qui étudiaient à l'Université d’Harvard.

Être poète m'a amené à être cinéaste et à appartenir à cet extraordinaire phénomène culturel qu’a été le nouveau cinéma cubain. Dans le même temps, être cinéaste m'a aidé à être poète, mais cela m'a aussi aidé à être essayiste, pour mieux expliquer le monde. L'école du documentaire, à l’Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique (ICAIC), a été essentielle pour le nouveau cinéma latino-américain, ce fut une école des poètes, des chercheurs, des penseurs. Je me souviens que nous avions religieusement une discussion hebdomadaire.

Nuestro Tiempo

L'antécédent le plus important de l'ICAIC a été la Société Culturelle Nuestro Tiempo, un espace cardinal dans l'histoire de la culture cubaine. Les intellectuels et artistes se sont toujours unis, n'oublions pas les fameux cercles de Domingo del Monte au XIXe siècle et le Grupo Minorista et Orígenes au XXe siècle. Nuestro Tiempo a regroupé un groupe d'intellectuels et d'artistes unis dans un projet clairement politique : l'opposition à la politique culturelle de la dictature de Fulgencio Batista, qui n’était rien d’autre que la politique culturelle de l'Ambassade des États-Unis. Dans cette société culturelle se trouvaient majoritairement des intellectuels et des artistes de gauche, des hommes ayant une mentalité progressiste, avancée. Mais étant donné que certains de ceux qui appartenaient au groupe étaient également communistes, de nombreux membres de Nuestro Tiempo ont été harcelés, agressés par la police de la dictature.

Harold Gramatges, qui nous dirigeait, est une personnalité inoubliable et extraordinaire qui a grandement influencé ma vie, aussi comme un exemple d'éthique, en plus d'être un grand compositeur musical.

Nuestro Tiempo était divisé en sections, qui est le schéma organisationnel de l'UNEAC actuellement : la section du cinéma ; celle des beaux-arts, dirigée par Martha Arjona ; celle de la musique, qui était très forte, car en plus d’Harold se trouvaient Juan Blanco ou Argeliers León, parmi d’autres, et la section des arts scéniques à la tête de laquelle étaient Vincente et Raquel Revuelta. Nous avions une revue, dont j'ai eu la chance d'être l'éditeur. Cette revue a beaucoup contribué à notre développement intellectuel car elle était le centre de la critique de l'art, probablement la plus avancée et la plus importante à l'époque, couvrant toutes les manifestations : le théâtre, le cinéma, la littérature…

On dialoguait beaucoup dans la section cinéma. Notre section n'était pas comme les autres ; il n’y avait des créateurs car il était impossible de faire un film, jusqu'à ce que nous soyons arrivés à tourner El Mégano, avec un effort extraordinaire, un documentaire qui a été séquestré par la police. Alfredo Guevara, Tomás Gutiérrez-Alea, Julio Garcia-Espinosa et moi, parmi d’autres, appartenions à Nuestro Tiempo, ainsi que d’autres compañeros qui faisaient des critiques cinématographiques. Santiago Álvarez n’était rien de plus et rien de moins que le trésorier de Nuestro Tiempo. Nous étions tous imprégnés de cet esprit de création et aussi de frustration car, bien sûr, nous ne faisions pas les films que nous voulions faire dans cet environnement, nous ne voulions pas être contaminer avec le cinéma lamentablement mimétique et commercial qui prévalait alors.

Nous étions tous des élèves de José Manuel Valdés-Rodríguez, qui nous a permis de connaître les grandes œuvres de l'histoire du cinéma et qui nous a offert toute notre préparation théorique. Ensuite, avec la naissance de l'ICAIC, nous sommes allés à la pratique avec une grande soif créative. Ce mouvement, en plus d'avoir obtenu une grande valeur esthétique, était inconditionnel envers la Révolution dans la quasi-totalité de ses œuvres. Cette inconditionnalité est également un élément caractéristique de cette période.

L’UNEAC

J’ai eu l'occasion d'être l'un des protagonistes de l’UNEAC à partir du deuxième Congrès de l'Institution. N'oublions pas que seize ans se sont écoulés entre le premier et le deuxième Congrès, et tout se soutenait sur les puissantes épaules de notre maître Nicolás Guillén. Ensuite il a été nécessaire d'établir une organisation réelle, qui était la très précieux structure initiale, en sections, de Nuestro Tiempo. J'ai été élu à la présidence de la section de Radio, Cinéma et Télévision. Dans cette section nous avons créé un mouvement fort au sein de l'UNEAC : nous avons créé les festivals de cinéma, de radio et de télévision ; nous avons échangé des expériences avec les cinéastes des pays socialistes et nos créateurs ont eu la possibilité de visiter ces pays et de participer à leurs festivals ; nous avons créé le Prix Caracol qui a renforcé l’union entre les cinéastes et les créateurs de la radio et de la télévision, une union qui n'avait jamais existée avant. Je me souviens de deux grands cinéastes, mes grands amis, malheureusement disparus : Manuel Octavio Gómez et Octavio Cortázar, qui se sont montrés très enthousiastes, tout comme Santiago Álvarez. Une fois assis sur l’un des bancs dans le patio de l'UNEAC, nous avons conversé sur le nom qui nous donnerions à un concours en préparation et je me souviens que ce fut Manuel Octavio Gómez qui a eu l’idée de l’appelé Caracol, car les Siboneyes utilisaient le caracol (coquillage) pour communiquer. Octavio Cortázar a écrit les bases du concours.

L’Afrique

Le lien avec l'Afrique a été très important pour moi. À Harvard, j'ai eu l'occasion d'apprendre d’éminents anthropologues et j’ai pu appliquer, en tant qu'amateur, certaines de ces connaissances au cours de mon séjour en Afrique, où j’étais correspondant de guerre et aussi combattant. Tous les correspondants de guerre étaient des combattants ; avec un AK dans notre sac à dos, nous marchions des kilomètres et des kilomètres sur des sentiers harcelés par l'ennemi. De là sont apparus plusieurs documentaires, dont l'un d'eux, relativement connu, Madina-Boe, est le témoignage de la façon dont on attaque une base de l'ennemi colonialiste.

Mon expérience en Afrique, la vie durant la guerre à côté d’autres compañeros, comme le caméraman internationaliste Dervis Pastor Espinosa, a été une expérience très intense. C'est pourquoi je l'ai apporté au cinéma par le biais de plusieurs documentaires et aussi à la littérature, en écrivant le livre Los días del Kankouran.

La gratitude

Qui dois-je remercier pour être ce que je suis ? Peut-être tous et tout ce que j'ai vécu, dans sa diversité, depuis mes parents jusqu’à toutes les expériences que j'ai eu à Harvard, dans Nuestro Tiempo, à l'ICAIC, dans la section du cinéma de l'Union des Écrivains et des Artistes de Cuba (UNEAC), dans l'Institut de l'Art comme professeur à la Faculté de Cinéma, de Radio et de Télévision et à mon travail en tant qu’écrivain. Tout s’uni, se superpose, car ce que j’apprenais dans chacune de ces étapes, je l’ai incorporé à l'autre. Ceci peut peut-être malheureusement sembler prétentieux, mais les dernières étapes s’enrichissent avec les expériences et les souvenirs des étapes antérieures. Il n'y a qu'une seule chose disant peut-être tout, c'est l'expérience de la Révolution. Quand je suis revenu d’Harvard, la première chose que j'ai faite est d'essayer de me lier à une organisation révolutionnaire et j’ai rejoint l'ancien Parti Communiste, puisque j’en faisais partie. Par conséquent, ce qui unit tous, ce qui amalgame,  ma vie comme poète, comme éditeur de la revue de Nuestro Tiempo, comme cinéaste, comme professeur, comme écrivain, est l'expérience de la Révolution.

* Extraits de l'interview réalisée par Heriberto Feraudy à José Massip en 2012, pour la Vidéothèque Contracorriente de l'ICAIC.