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Lettre de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Je voulais vous écrire par ce paquebot aussi longuement que le méritent vos constantes lettres et avec toute l'ampleur que ressent mon affection quand je vous écris.
Illustration par : René Peña

[La Havane] le [samedi] 3 février [1877] (1)

 

        Mon excellent ami,

 

        Je voulais vous écrire par ce paquebot aussi longuement que le méritent vos constantes lettres et avec toute l'ampleur que ressent mon affection quand je vous écris. Mais le jour est arrivé d'envoyer à ma famille l'argent nécessaire à son voyage; je suis en possession de la plus grosse part, j'attends aujourd'hui, et je crois qu'en vain, le reste que je dois virer d'ici une heure, et vous comprendrez à quel point je puis être hors de moi. C'est un demi-mois de perdu, et ce que j'y gagne, moi, c'est du mécontentement de moi-même et des angoisses. Il se pourrait néanmoins que cette quantité que j'attends arrive : si elle n'arrive pas, j'enverrai 30 pesos or, qui équivalent ici à 70, pour les jours qui s'écouleront jusqu'à l'arrivée du prochain paquebot, et le paquebot français leur apportera la totalité de la somme que je destine à leur voyage. Qui sait si la vie compense leurs douleurs ! Je sais pour l'instant que je suis encore fort contre tous.

 

        J'écris à Carmen mes hésitations : me rendre Guatemala ou retourner au Mexique ? J'ai plus de foi en ceci qu'en cela, mais j'ai des préventions secrètes que je ne juge pas moi-même clairement, et je ne dois rien décider tant que mes idées et mes raisons ne seront pas bien définies en mon esprit.

 

        On pourrait penser que c'est une faiblesse qui m'amène au Mexique : je prévois dans mon voyage au Guatemala, maintenant que je le vois proche, un sacrifice inutile, mais j'aime le plaisir du sacrifice (2). Sauf que c'est parfois du sybaritisme pour soi et un crime pour les autres. Je ne doute pas de trouver du travail au Guatemala, mais je sais que je n'y trouverai pas la somme de travail miraculeuse dont j'ai besoin, une fois ma famille tranquille ici, pour accumuler ce qu'il me faut afin de conclure mon union avec Carmen, dont je n'ai bien connu le suave pouvoir sur mon âme qu'à partir du moment où j'en ai ôté – mais non éloigné – les yeux. Et tel était justement l'objet de mon isolement. Mais une fois un espoir créé en son esprit, même si je le considère inutile, je ne dois pas le décevoir. On croirait peut-être que seul le manque de grandeur d'âme nécessaire pour supporter la séparation d'avec la femme que j'aime si profondément me conduit au Mexique, et ceux qui ne connaissent pas mon amour de la plénitude et de l'absolu, et qui ne savent pas que je ne jouis que des applaudissements de ma conscience, croiraient que je suis entraîné par la séduction qu'offre la jouissance paresseuse d'un plaisir. Comme s'il pouvait m'être agréable, voire supportable, de voir Carmen, et de ne pas la voir mienne ! Et je sais qu'au Mexique, j'obtiendrais sous peu le nécessaire; je me porte garant de ma nouvelle vie là-bas. Mais je ferai avec plaisir ce petit sacrifice à l'espoir de Carmen : que ne méritent de moi les rares excellences de son âme !

 

        J'ai demandé des nouvelles de Manuel Romero (3)  à Matanzas (4). De Lerdo, (5) on ne sait rien ici. Tout comme vous le faites pour moi, avec une attention que j'estime et que je paie, je vous tiendrai au courant de ce qu'on sait ici.

 

        Je vais finalement à la poste, sans pouvoir attendre plus longtemps la quantité que j'escomptais. Je vais bien souffrir jusqu'au 10. N'oubliez pas à quel point je désire que vous voyiez Carmen, car il m'est doux que les miens s'unissent.

        Saluez Lola, dont le nom m'est toujours très agréable à prononcer; embrassez vos enfants, et souhaitez de l'aplomb et des forces à votre frère qui vous étreint et vous estime vivement.

 

José Martí

 

        Manuel Ocaranza sait combien il est m'est agréable de me souvenir de lui.

 

Notes :

 

 1- L'année 1877 qui n'apparaît pas dans l'édition princeps provient, entre crochets, des Oeuvres complètes.

 

2-  En fait, si l'on en croit la note que publie El Federalista du 30 décembre 1876, Martí envisageait un bref séjour au Guatemala : «José Martí. Notre cher ami, le poète authentique et véritable, notre compagnon de rédaction de ces derniers jours, abandonne la terre mexicaine qui lui a donné tant d'affections et part au Guatemala.  Heureusement, son absence ne sera pas longue : il sera loin de nous quelques mois, et peut-être le reverrons-nous parmi nous en juillet...» (Cité par Alfonso Herrera Franyutti, Martí en México. Recuerdos de una época, op. cit., pp. 85-86.) De fait, Martí écrira le 26 mai du Guatemala (cf. lettre 8, note 74) qu'il pense en partir «dans trois mois», donc fin août.

 

3-  Manuel Romero Rubio (1828-1895), homme politique mexicain aux idées libérales. Député au Congrès constituant de 1856-1857. Pendant la guerre de Trois Ans (1858-1860), est emprisonné. En 1863, suit Juárez à San Luis Potosí. Arrêté plus tard à Mexico par les partisans de l’Empire, est banni en Europe d'où il parvient à rentrer. Au triomphe de la République, est élu député, puis nommé ministre des Relations extérieures (1876). Au renversement de Lerdo de Tejado, part en exil à New York. De retour au Mexique, est sénateur de Tabasco et ministre de l’Intérieur de Porfirio Díaz (1884-1895), qui a épousé sa fille, Carmen en 1881.

 

4-  Ville cubaine, à cent cinquante kilomètres à l'est de La Havane. Aucun chercheur n'a fait attention à ce voyage de Martí: qu'est-il allé faire à Matanzas ?

 

5-  Sebastián Lerdo de Tejada (1823-1889). Homme politique mexicain. Spécialiste de sciences politiques et légales, professeur puis recteur de San Ildefonso. Occupe des postes importants : ministre des Relations extérieures sous le général  Ignacio Comonfort (1857), président du Conseil la même année, président de la Chambre des députés (1861). Ministre de la Justice de Benito Juárez qu'il accompagne jusqu'à Palo del Norte lors de l'intervention française, et de nouveau ministre des Relations extérieures de Juárez après la défaite des Français et le rétablissement de la République. A la mort de Juárez, devient président de la République, d'abord à titre provisoire, puis par suffrage populaire (1872). Sa réélection en 1876 provoque la protestation des militaires et la mise en point du Plan de Tuxtepec, dont le caudillo, Porfirio Díaz, prétend représenter les vrais principes de la Révolution d'Ayutla. Ses forces ayant été défaites à Tecoac, Oaxaca, le 16 novembre 1876, Lerdo doit abandonner le pays pour les Etats-Unis, où il se retire de toute vie publique jusqu'à sa mort. Le séjour de Martí au Mexique coïncide avec les dernières années de son gouvernement et avec son renversement. C'est sous son gouvernement qu'est inaugurée la première voie ferrée entre Veracruz et Mexico.

 

Extrait de : Martí, José.  Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel Mercado. Traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi. Paris, Mondadori, 2005.