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Les aventures avec le journalisme d’Alejo Carpentier
Par Salvador Arias García Traduit par Alain de Cullant
Les premiers articles de Carpentier sur le cinéma sont vraiment surprenants et son point de vue sur l'avenir du cinéma est inhabituel.
Illustration par : Marta María Pérez

Quand on m’a offert l'occasion de travailler avec les chroniques de cinéma d'Alejo Carpentier, à la demande de la Fondation qui porte son nom et de l'Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique (ICAIC), j’ai de nouveau profité d’une expérience que j’avais déjà explorée il y a quelques années. Dans les années soixante-dix du siècle dernier, avec le motif de la réalisation de Valoración múltiple de Alejo Carpentier, a la demande de la Casa de las Américas, je me suis approché de sa vaste et précieuse production journalistique, de laquelle très peu avait été alors sauvée par le biais de rééditions sous forme de livre. Lors d’une entrevue avec l'auteur, dans l'hôtel National, car il résidait à Paris en cette époque, je lui ai présenté une première classification de ce riche ensemble qu’il a accepté en principe.

En réalité, l'apparition de Valoración múltiple de Alejo Carpentier a été retardée et avant que cet ouvrage voit le jour, deux tomes de Crónicas de Carpentier sont sortis en 1975, dans lesquels se trouvaient des articles publiés dans les revues Social et Carteles entre 1924 et 1945, avec des préfaces de José Antonio Portuondo. Bien que mon nom n’apparaisse pas dans ce titre, j'ai eu une très intéressante participation dans celui-ci. Dans l'Institut de Littérature et de Linguistique on avait copié tous les textes de l'auteur publiés dans ces revues. Compte tenu de mon expérience précédente avec Carpentier, on a décidé que je travaille avec lui sur la sélection de l’abondant matériel. Donc j'ai eu le privilège d'accompagner directement à l'auteur dans ce travail. D’autre part, j'ai appris beaucoup avec ses observations et ses critères, quand il disait : « Cette chronique non, à cause de ceci, à cause de cela, mais celle-ci oui », parfois avec un fort sens de l'humour en se référant à des personnages et des événements, montrant invariablement son charme comme le causeur incomparable qu’il a toujours été.

Cette expérience m'a aidé pour un autre travail de compilation de ses textes journalistique quand nous avons préparé le Diccionario de la literatura cubana, également dans l'Institut de Littérature et de Linguistique. Une collègue chargée des publications qui seraient incluses a trouvé de nombreuses collaborations qui apparaissent sous le nom de Carpentier dans le journal Tiempo, pratiquement perdu dans les étagères de la bibliothèque. Mais il y avait aussi des textes, des nouvelles, signés uniquement avec les initiale A.C. J’ai donc réalisé que c'était le signe du journaliste Carpentier, puisqu'il a participé à nombreuses facettes de la publication et il a même été chef de rédaction ou « directeur technique ». Là, parmi ses collaborations, se trouvait une anthologie dédiée au film Citizen Kane, d’Orson Welles. L'ensemble de ces textes a été publié deux fois sous le titre de Crónicas del regreso, en 1996 et en 2002. Carpentier étant décédé, j’ai compté la précieuse collaboration de sa veuve, Lilia Esteban, pour faire ce livre.

Pour toutes ces raisons, j'ai reçu avec un plaisir spécial le travail de compiler tous les textes journalistiques sur le cinéma écrit par Carpentier. Il y avait déjà une compilation de ceux qui avaient été publiés dans El Nacional de Caracas, entre 1951 et 1959, ainsi que ceux qui figuraient dans les volumes Crónicas… mentionnés ci-dessus, ou dans d’autres sélections. Cependant, certains textes n’avaient jamais été recueillis dans un livre. Pour cette sélection des travaux, comme cela arrive toujours en pareil cas, la bibliographie carpenterienne d’Araceli García-Carranza a été inappréciable, ainsi que son travail comme responsable des papiers de l'auteur, incluant des textes conservés précieusement par la mère de Carpentier, la Toutouche de ses lettres. Mais un grand nombre de ces coupures se réduisaient seulement aux pages initiales des articles, ce qui constitue un réel problème - n'oublions pas qu’il s’agit de publications qui appartiennent aux réserves des bibliothèques et souvent en mauvais état - que nous avons pu résoudre grâce à l'obligeance de la directrice de l'Institut de Littérature et de Linguistique, Nuria Gregory et des travailleurs de sa Bibliothèque.

La présence d'un éditeur qualifié est primordiale dans ce type de travail de recherche et de récupération. Dans la compilation (et sauvetage) des chroniques de cinéma de Carpentier j’ai eu la chance d'avoir l'aide de Daniel García. Nous avons affronté le travail délicat de compléter ou de chercher des textes, parfois en très mauvais état, comme certains publiés dans El Mundo, après 1959, avec lesquels nous avons dû faire un travail presque archéologique, étant donné la mauvaise qualité du papier alors utilisé. Parfois, ni la photocopie ni le scanner résolvaient les problèmes, même dans les textes conservés et brochés il y avait des colonnes extrêmement réticentes pour être appréhender. Toutefois nous avons recueilli presque tout le matériel existant, mais nous savons toujours que certains peuvent nous échapper pour une raison ou pour une autre, comme c'est arrivé avec ceux parus dans la revue Cine Cubano, que Luciano Castillo a déjà signalé.

Les premiers articles de Carpentier sur le cinéma ont été vraiment surprenants, en commençant par le premier, La décima musa (La dixième muse), qui nous proposait pratiquement le titre du volume. Son point de vue sur l'avenir du cinéma, quand il était encore presque un phénomène de foire, est inhabituel. Sa comparaison avec le théâtre, comme un phénomène d'expression avec des valeurs différentes, démontre une vision à long terme ainsi que les possibilités du « truc » dans son développement technique et esthétique. Toutes aussi révélatrices sont les possibilités qu’il prévoit entre le cinéma d'animation et les arts plastiques. Et il faut aussi souligner ses opinions sur l'influence que le cinéma exerce sur le texte théâtral, particulièrement en ce qui concerne le dialogue.

Dans ces articles nous avons non seulement trouvé le théoricien ou le spécialiste, mais on peut dire que Carpentier a été un amateur du cinéma, qu’il soit à La Havane, Paris ou Caracas. Dans sa jeunesse il a écrit aux étoiles pour leur demander des autographes, conscient de ce qu'il appelle « la mythologie du cinéma », ou hanté par cette « tromperie des ombres » comme un spectateur de plus, estimant que « dans l'obscurité des salles de projection régnait une véritable atmosphère de prodige », comme un réduit citadin du « réel merveilleux ».

Comme critique ou amateur, Carpentier a été enthousiasmé par de nombreuses personnalités du septième art – metteurs en scène, acteurs, etc. -, mais ses préférences retombaient sur Eisenstein, Orson Welles et, surtout, Charles Chaplin, qui justement se trouve sur la belle couverture d’El cine, décima musa, créée par Alfredo Montoto. Le temps passant, dans la chaleur de ses grandes réalisations quant aux romans, Carpentier a trouvé des dualités entre le cinéma et l'art narratif, comme on le voit, par exemple, dans ses chroniques sur Citizen Kane et Rashomon. Ou comme lors de ses dernières années, dans le texte Páginas del diario de José Martí, nuevo filme cubano de José Massip (Pages du journal de José Martí, un nouveau film cubain de José Massip), où il anticipe comment le verbe de José Martí « le temps écoulé, nous révèle sa prémonition cinématographique ». Son évaluation de ce film est singulière, il a trouvé des mérites que d'autres n'a pas pu capter. Significativement, le dernier texte dans l'ordre chronologique que nous trouvons de Carpentier a été dédié à valoriser le travail de l'ICAIC.

Enfin, comme synthèse, j’aimerai rappeler le paragraphe avec qui j'ai fermé mon avant-propos dans El cine, décima musa : « Entre 1928 et 1979 Carpentier a été un spectateur lucide et enthousiaste du développement cinématographique. Non seulement il a su voir les plus larges perspectives de futur, mais également ses petites dimensions, plus spécifiques. On peut observer non seulement une évolution, depuis le jeune homme ébloui devant le nouvel art jusqu'à l'homme mûr qui voit le cinéma depuis son métier de narrateur. Sa vaste culture, son intelligence claire et sa curiosité font un témoignage de l’ensemble de ses textes sur le cinéma, non seulement du chemin parcouru par « la dixième muse », mais du sien, comme écrivain et homme de son temps. Toujours avalisé par la puissance communicative de sa prose inégalable ».

Salvador Arias Garcia (Caibarien, 1935), docteur en Sciences Philologiques, chercheur du Centro de Estudios Martianos, essayiste et critique. Dans son œuvre se trouvent les titres suivants dédiés à Carpentier : Valoración múltiple de Alejo Carpentier (Casa de las Américas, 1977) ; les éditions critiques d’El recurso del método (Cátedra, Espagne, 2006) ; Ecue-Yamba-O ! (Akal (Espagne, 2010) ; les recueils d'articles journalistiques Crónicas del regreso (Letras Cubanas, 2002) et El cine, décima musa (Ediciones ICAIC, 2011).