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Pour Shakespeare, la danse
Par Miguel Cabrera Traduit par Alain de Cullant
Le 24e Festival International de Ballet de La Havane, sous la direction d'Alicia Alonso célèbre le 450e anniversaire de la naissance de William Shakespeare.
Illustration par : Lázaro Luis García

L’année 2014 est marquée par un anniversaire spécial pour la culture universelle : le 450e anniversaire de la naissance de ce génie appelé William Shakespeare. Sa vaste œuvre créative l’a placé à la cime comme poète et dramaturge, surtout pour le grand registre qu’il a abordé où l’on peut voir les passions, les impulsions et les facettes du cœur humain, comme l'amour, la jalousie, la haine, le doute, la vengeance, la cupidité ou les ambitions démesurées, parmi beaucoup d'autres.

Bien que la danse n'occupe pas une place d'importance particulière dans l’œuvre shakespearienne ou soit un élément référentiel dans celle-ci, il est vrai qu'aucun autre écrivain ait été une source d'inspiration pour d'autres manifestations artistiques et de la culture en général. La composition musicale, le théâtre dramatique, l'opéra, l’opérette, la comédie musicale, les arts plastiques et le cinéma n’ont pas cessé de l’avoir comme phare durant plus de quatre siècles. La danse sous toutes ses formes, en particulier dans le ballet, pour être la plus ancienne de ses formes spectaculaires dans le monde occidental, a trouvé dans ses œuvres, qu’elles soient les tragédies, les comédies ou son œuvre lyrique, une richesse inépuisable pour la création.

À un génie de la taille du Français Jean Georges Noverre, le grand réformateur du ballet au XVIIIe siècle et le créateur du genre appelé « ballet d'action », nous devons la première de ces approches, quand sa compagnie a présenté à Stuttgart en Allemagne, dès 1761, une version de sa tragédie Antoine et Cléopâtre. Lors de l’appelé Siècle des Lumières, les premières versions de quatre de ses chefs-d'œuvre ont été mises en scène : La tempête, d'un chorégraphe inconnu, dans le Théâtre du Roi, à Londres, en 1774 ; Roméo et Juliette, de l'Italien Eusebio Luzzi (Venise, 1785) ; Macbeth, par le Français Charles Le Pic (Londres, 1785) et Hamlet, par l'Italien Francesco Clerico (Venise, 1788).

Ce lien s’est poursuivi au XIXe siècle avec la représentation d'Othello (1818) et de Coriolan (1804) par un autre grand de la chorégraphie, l'Italien Salvatore Vigano, danseur, maître, chorégraphe et directeur du Ballet de la Scala de Milan, le créateur de la « choréodramaturgie » a jeté la base d'un ballet majestueux, résultant de la technique et l'expression, en étroite relation avec la musique et les attitudes plastiques.

De ces œuvres monumentales et du reste de son legs, dont Songe d’une nuit d’été, La mégère apprivoisée  et Les Joyeuses Commères de Windsor, nous viennent diverses versions surgies du talent des célébrités de l'époque romantique du XIXe siècle tels que Filippo Taglioni, Jean Coralli et Jean Aumer et, au XXe et XXIe siècle, du Géorgien/Étasunien George Balanchine, des Français Serge Lifar et Maurice Béjart, des Anglais Frederick Ashton, Kenneth Mac Millan et Antony Tudor, du Mexicain José Limón, des Étasunien Jérôme Robbins et John Neumeier, de l’Allemand Tom Schilling et des Russo-soviétiques Bronislava Nijinska, Leonid Lavrovski, Youri Grigororitch et Alexeï Ratmanski.

Cette union historique et heureuse rend encore plus valide l’idée que le 24e Festival International de Ballet de  La Havane, sous la direction d'Alicia Alonso, ait placé cette célébration sous le thème « Por Shakespeare, la danza » (Pour Shakespeare, la danse).

Le lien entre notre principale compagnie de danse avec le génie anglais a été long et fructueux. Ses chorégraphes l’ont eu de nombreuses fois comme guide d’inspiration, nous laissant d’importants exemples dans son répertoire.

Pendant onze jours, dans les versions des chorégraphes du Ballet National de Cuba et dans celles des autres artistes invités qui montreront les compagnies et les danseurs étrangers invités, la danse nous enrichira aux cubains et aux visiteurs de jouir de l'héritage de l'un des exemples les plus extraordinaires de la littérature et l'art de tous les temps.

L’œuvre de Shakespeare et le ballet cubain

L'inépuisable génie de Shakespeare a été présent dans le savoir-faire de la danse dans notre pays depuis près de deux siècles. Lors d’une première étape on enregistre deux importants points de repère, un durant la période coloniale et l'autre durant les premières années de l’étape républicaine.

Le premier d'entre eux a eu lieu le 23 janvier 1823, quand la compagnie permanente du Théâtre Principal de La Havane - le premier construit à Cuba, en 1776, sous le nom de Teatro Coliseo, à proximité de l'Alameda de Paula - a proposé une version de Macbeth, sur une chorégraphie d'Andrés Pautret, interprétée par son épouse Maria Rubio Pautret, une danseuse provenant du théâtre de Cadix, et le soliste Antonio Sanchez del Águila. Ce fut le premier et le seul antécédent au cours de cette période de notre histoire.

Nous trouvons le second point de repère durant la République, au cours de sa troisième visite de la compagnie de la légendaire danseuse russe Anna Pavlova à Cuba. Le 8 décembre 1918, dans le théâtre Oriente de Santiago de Cuba, le chorégraphe principal de cet ensemble, Ivan Clustine, a présenté une version en un acte de Roméo et Juliette, avec une musique du Français Charles Gounod, et dont les principaux interprètes étaient Wlasta Maslova et Alexander Volinine, le partenaire habituel d’Anna Pavlova.

Il n’y aura aucune autre première dans notre pays abordant le riche legs de l’écrivain anglais au moyen du langage chorégraphique jusqu’à ce que le Ballet National de Cuba, depuis sa création le 28 octobre 1948, poursuive cet engagement, laissant un solde de 15 œuvres réalisées par dix chorégraphes, dont sept cubaines et trois étrangères.

Au milieu de la crise que la compagnie a vécu au cours de sa confrontation face aux excès de la tyrannie de Batista, elle s’est donnée la tâche de créer sa première version de Roméo et Juliette, un fait qui a marqué la première en Amérique de la partition musicale homonyme écrite par le Russe Serguei Prokofiev, mise en scène pour la première fois en 1938, dans la ville de Brno, par le chorégraphe tchèque Vania Psota et ayant atteint une renommée internationale deux ans plus tard avec le Ballet Kirov, de Leningrad, avec Galina Oulanova dans le rôle féminin central, une version du Russe Leonid Lavrovski, également l’auteur du livret qui a servi de base pour des dizaines de montages postérieurs. C'est Alberto Alonso, le père de la chorégraphie cubaine, qui a eu l’honneur historique de réaliser cette mise en scène, en quatre actes, dont la première a eu lieu dans le Théâtre Auditorium de La Havane, le 20 mai 1956, avec Alicia Alonso et Igor Youskevich dans  les rôles principaux et avec un orchestre dirigé par le maestro Enrique González Mántici.

En juillet 1958 le propre Alberto reprend le drame des malheureux amants de Vérone, mais cette fois soutenu sur la célèbre ouverture homonyme de Tchaïkovski qu’Alicia et Youskevich ont dansé pour la première fois dans le Théâtre Municipal de Caracas. Une œuvre qui a été postérieurement incluse dans les programmes de concerts dans plusieurs pays d'Amérique Latine et des Caraïbes.

L’œuvre du poète de Stratford-sur-Avon a de nouveau enrichi le répertoire du Ballet National de Cuba (BNC) après sa réorganisation avec Ensayo Renacentista, une pièce en un acte basée sur la tragédie mentionnée ci-dessus par Lorenzo Monreal, danseur et chorégraphe de la compagnie, cette fois avec la musique de Tchaïkovski et dont la première a eu lieu le 19 juin 1965 avec Aurora Bosch et Eduardo Recalt dans les rôles principaux.

Alberto Alonso, toujours proche de la contemporanéité, nous a offert, le 29 janvier 1969 dans le Grand Théâtre de La Havane, la très intéressante mise en scène de Un retablo para Romeo y Julieta, dans laquelle il combine les modes du théâtre dans le théâtre, avec l’alors nouvelle musique électroacoustique. À la première bande sonore écrite par Ángel Vázquez Millares, s'ajouteront, un an plus tard, les apports musicaux d’Héctor Berlioz et de Pierre Henry. L’œuvre, ayant d’imaginatifs dessins de scénographie et de costume de Salvador Fernández, a aussi compté la contribution d'Alicia, d’Azari Plisetski et de Josefina Méndez, pour qui Alberto a créé la variation connue comme El lamento de Lady Capuleto. Là, Josefina Mendez, avec le seul appui d’une percussion et de la voix de mezzo-soprano d’Alba Marina, atteint une interprétation qui est restée dans la mémoire historique de nos balletomanes. Dans les années 1980, un autre pilier de la chorégraphie cubaine, Iván Tenorio, avec sa vaste culture théâtrale, nous a offert ses versions de trois des tragédies les plus connues de l’écrivain anglais :

Macbetch (1980), sur une musique de Barboteau, pour les représentations d’Alicia Alonso et de Jorge Esquivel dans le Festival Spoletto-Charleston, États-Unis ; Hamlet (1982), soutenu par la musique du Grupo Arte Vivo, et Los amantes de Verona (1986), avec la partition de Prokofiev, les deux œuvres interprétées par María Elena Llorente et Lázaro Carreño comme protagonistes.

Trois autres de nos chorégraphes ont également eu Shakespeare comme une source d'inspiration : Iván Monreal, qui a créé le pas de deux Roméo et Juliette en 1989 ; Jorge Lefebre, un créateur établi en Belgique, qui a apporté la variante féminine de son Roméo et Juliette, en 1990 ; et le talentueux et toujours polyvalent Alberto Méndez, qui, en 1999, nous a donné sa version de la tragédie précitée, avec Lorna Feijóo et Nelson Madrigal comme protagonistes.

Cet admirable et réussi cycle shakespearien a culminé avec Alicia Alonso en nous offrant sa propre vision de l’immortel drame dans Shakespeare y sus máscaras o Romeo y Julieta, que le BNC a présenté pour la première fois le 23 juillet 2003 dans la Nave de Sagunto, Espagne, avec les danseurs étoiles de la compagnie Laura Hormigón et Oscar Torrado dans les premiers rôles.

Dans cette approche cubaine d’une source d'inspiration aussi inépuisable, nous ne pouvons pas oublier celles réalisées par deux artistes importants du Ballet de Camagüey : José Antonio Chávez, avec son Ofelia, sous une musique de Richard Wagner (1982) et Romeo y Julieta, d’Osvaldo Beiro, avec le célèbre partition de Prokofiev, en 1997.

Les apports de créateurs étrangers au répertoire du BNC ont été nombreux durant les 66 ans d'histoire de la compagnie et il faut espérer que la richesse issue de l’œuvre du créateur que nous honorons aujourd'hui, soit aussi présente. En 1978, à l'occasion du sixième Festival International de Ballet, le chorégraphe canadien Brian MacDonald a créé son admirable version d’Othello, intitulé Prologue pour une tragédie, sur une musique de Bach, et dansée par Amparo Brito et Andrés Williams, deux protagonistes inoubliables. Dans cette relation il faut inclure le Roméo et Juliette (1985), de Serge Lifar - Tchaïkovski, un pas de deux étant une synthèse de toute la tragédie, à laquelle les premiers danseurs Ofelia González et Rolando Candia ont apporté leurs talents, et le pas de deux de La Mégère apprivoisée, du Sud-africain John Cranko, avec une musique de Scarlatti-Stolze, assumé par Teresita Bernabeu et Iván Monreal, membres de l'atelier La Joven Guardia.

Le legs de Shakespeare a toujours été présent dans l'histoire du ballet cubain et le BNC l’a démontré avec ses reprises et avec les nouveaux apports des chorégraphes étrangers ayant été invités pour votre plus grand plaisir dans ce 24e Festival qui rend hommage à un anniversaire si spécial.