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Femme caribéenne : Euzhan Palcy
Par Julia Mirabal Traduit par Alain de Cullant
Euzhan Palcy, une cinéaste née en Martinique ayant une cinématographie engagée depuis sa création, est l’une des rares réalisatrices noires dans le monde.
Illustration par : Lázaro Luis García

Euzhan Palcy, une cinéaste née en Martinique ayant une cinématographie engagée depuis sa création, est l’une des rares réalisatrices noires dans le monde. Elle tourne une de ses premières œuvres, encouragée par François Truffaut, Rue Cases-Nègres, qui a remporté 17 prix internationaux. Elle étudie la littérature, le théâtre, l'archéologie et la photographie à Paris.

Sa cinématographie revient toujours à ses origines humbles, au milieu afro-caribéen.

« Je pense que le fait qu'une femme soit juste est très important.

La femme transmet l'héritage culturel dans de nombreuses sociétés.

Et pour moi, ce qui doit caractériser une femme en termes de qualités, ce que je respecte personnellement chez les femmes, est l'esprit de justice, de générosité.

Je parle de l'amour, je parle aussi de la tolérance, qui est très important pour moi.

Si nous donnons la vie, nous devons la protéger : nous éduquons les hommes et les femmes.

Je parle de la justice et je pense qu'elle est importante car elle permet de maintenir un équilibre, l'ordre des choses, la balance.

Je pense que ce qui définit la femme caribéenne… Parfois on dit on ne peut pas cesser d'être Française, je préfère dire qu’il est impossible de cesser d'être Caribéenne.

Ce sont des femmes qui lèvent des montagnes.

Quand je vois des femmes dans les champs, je vois ces qualités qui caractérisent la femme caribéenne.

Des femmes fortes, braves, des femmes pour lesquelles le non n’existe pas, allant toujours de l’avant, rien ne peut les arrêter.

Surtout quand il s'agit de défendre la vie, de défendre ce qui est juste même d’un homme.

Je me sens avant tout Caribéenne. Je ne dis jamais je suis Martiniquaise, mais je suis très fière d'être née en Martinique. Je peux dire aussi que je suis de la Guadalupe…

Je me sens totalement une femme caribéenne.

Je suis une femme caribéenne avec ses qualités et ses défauts, mais tout cela m'a donné la force, le désir d'aller plus loin.

Je me demande toujours quels sont mes modèles, je pense alors aux femmes antillaises, aux femmes caribéennes, elles sont véritablement mes modèles.

Je ne cherche pas des étoiles, des cinéastes de l'extérieur, des grands personnages… Je dirais que j'ai deux types de modèles : les femmes caribéennes, la femme noire, qu’elle soit africaine, caribéenne, je dirais globalement la femme noire.

Mon second modèle est quelqu'un comme Aimé Césaire que j'ai découvert quand j’avais douze ans.

Je ne comprenais pas toutes ses paroles et quand je lisais ses poèmes à cet âge, il y en avait beaucoup que je ne comprenais pas, mais cette lecture laissait en moi une empreinte, un effet extraordinaire ».

C'est pour cette raison qu’Euzhan Palcy, dans les 1990, a dédié à l’illustre penseur de la région la trilogie Aimé Césaire, la voix de l'Histoire.

« Quand j’étais jeune je voyais des films provenant des États-Unis, parfois, quand il y avait un personnage noir, il était évident qu'on le présentait comme un animal, qu'il n'avait pas d'âme, c'était comme une chose, quelqu'un sans dignité ni fierté.

C'était l'image dégradante que nous avions de nous-mêmes. Ceci me mettait en colère.

De retour chez-moi j’ai demandé à mes parents : Chaque fois qu'il y a un Noir dans un film étasunien, pourquoi est-il toujours stupide, désagréable ?... On ne sent jamais le désir de l'aimer.

J’avais quatorze ans quand j'ai découvert le roman La rue Cases-Nègres, de Joseph Zobel, et il est devenu mon livre de chevet, c'était fabuleux.

Ses femmes, ses hommes, ses enfants, ses coupeurs de canne, des personnes que je connaissais car je suis de Gros Morne. Je viens d'un village où l’on coupe la canne. Les gens étaient très familiers pour moi.

Joseph Zobel était de Petit-Bourg, nous étions pareils. Ses enfants allaient à l'école avec moi.

Depuis lors je me suis dit que ce sera mon premier film.

J'ai des qualités et des défauts comme tout le monde, mais je suis sûre que quand je fais quelque chose, j'essaie de me sentir bien, sans cesser de penser et je pense beaucoup à ces femmes qui m’ont inspirées, qui étaient là, qui sont encore vivantes.

J'essaie d'être digne dans ce qu'on m'a donné et ce que l’on continue à me donner.

Aujourd'hui, j’aimerais qu’elles soient fières de moi, qu’elles comprennent qu’elles étaient la semence qui germait et qu’elles continuent à transmettre aux autres, aux jeunes, non seulement dans les Caraïbes, mais aussi aux autres femmes du monde.

C’est ce qu’elles m'ont donné, ce que j'ai gardé et ce que j'essaye de cultiver de jour en jour. Ceci me fait penser à une phrase d'un écrivain du Ghana, il disait : « Si tu éduques un homme, tu éduques un individu, mais si tu éduques une femme, tu éduques une nation ».

Car c’est la femme qui transmet. Je ne sais pas si les femmes sont conscientes de ce rôle si important.

Je dis cela mais je ne suis pas sexiste, je ne suis pas féministe comme celles des années 1960. Je suis née féministe, je suis une femme et fière de l’être.

J'ai toujours condamné les femmes qui se comportent comme des « machos » pour pouvoir affronter les hommes. Ainsi, elles deviennent des hommes et elles perdent leur féminité. Et il n'y a rien de plus beau que la féminité quand elle est bien portée.

Je dis cela pour les femmes qui pensent qu'elles se dénigrent. Nous avons besoin les uns des autres, nous devons nous éduquer mutuellement.

Les femmes sont en grande partie les responsables du machisme car nous faisons ces enfants, ces garçons, nous les éduquons. Je ne dois pas l'élever comme un macho.

Je dois l’élever dans le respect à l’égard de l'autre, dans le respect et l'amour envers la femme.

De la même façon que quand je lui dis, tu dois respecter ta petite sœur, tu dois la défendre. Je dis à la petite sœur, tu dois respecter ton frère, tu dois respecter les hommes.

On dit que les hommes caribéens sont machos, irresponsables, qu’ils se comportent comme des grands enfants. De qui est la faute ? De sa mère, de nous, des sœurs.

J'ai eu la chance d'être éduquée par des parents comme les miens. Mon père était le premier féministe que j'ai connu. Quand je lui ai dit que je voulais être cinéaste, il n’a eu aucune réticence.

Il m’a prit par la main et il m'a emmené à mon concours de chant… Bien sûr, ma mère a été également d’accord ».

La cinématographie d’Euzhan Palcy répond toujours à ses racines, à son penchant pour les questions sociales, depuis une comédie musicale comme Siméon qui parcourt les genres musicaux et la reconnaissance d’emblématiques personnalités de la région, jusqu’à un film comme Une saison blanche et sèche, interprété par Marlon Brando et qui aborde les mouvements de grève à Soweto, en Afrique du Sud.

« Pour moi, dans la vie, l’essentiel est l’amour dans son sens le plus large, le plus beau, le plus doux, le plus noble…

Je suis un être pour l’amour.

J’aime la vie et je crois que l’amour pourrait arranger les choses dans de nombreux pays. Je dis pourrait car il n’en est pas ainsi malheureusement ».