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Lettres de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Quelle longue lettre vous avais-je préparée pour aujourd'hui !
Illustration par : Lázaro Luis García

 

New York, le [samedi] 16 septembre[i] [1882]

           

Mon ami très cher, 

 

Quelle longue lettre vous avais-je préparée pour aujourd'hui ! Tantôt je vous envoyais ma dernière «lettre de N. York[ii]» pour que vous me l'étudiez et me disiez si elle vous semblait bien; tantôt un cahier de Colombie, imprimé en mon honneur, où l'on parle très affectueusement de moi[iii]; tantôt tout un cahier de nouvelles choses miennes, plus bouillonnantes et rebelles que tout ce que j'ai tirées de mon esprit sur le papier, des choses que j'allais vous envoyer, et que je vous enverrai pour que vous serviez de juge secret, comme le frère d'un frère, et me disiez si vous pensez que j'ai enfin trouvé le moule naturel, désinvolte et imposant où couler en vers mes pensées agitées et sauvages. Etant donné que je vaincs mon dégoût naturel à parler de mes enfantillages et que je me confesse à vous sans honte et pleinement, vous devez me payer cet inutile, mais très sûr, gage d'affection, en faisant un trou dans vos activités pour celui qui, bien que de loin et en silence, vous accompagne plus fidèlement que quiconque.  Mais il s'en va enfin, Guasp[iv], dont je n'ai appris le séjour ici que voilà quatre jours et par qui je pensais vous envoyer toutes ces commissions – car je ne laisserai voler ces papillons de plus grand été que quand vous me direz qu'ils vous semblent avoir les ailes bien chargées de poudre d'or et de force[v] – et c'est à peine si j'ai le temps de vous étreindre. Je ne sais si je vous ai dit que je vis maintenant de travaux de commerce et que, comme les argents me manquent, encore qu'il ne me manquerait pas des moyens d'en faire miens, je sers à d'autres, ce qui revient à New York à se transformer de coursier de la plaine en bête d'étable[vi]. Mais avec quelle joie je rentre chaque jour chez moi, gardant discrètement, pour que personne ne les voie, les terreurs de l'âme, l'épaule chargée des grains qui devront remplir le grenier exigu du foyer ! Encore que ce foyer dont je protège le bien, et au bénéfice duquel  je me consacre à cette tâche qui absorbe tout mon temps et me laisse l'esprit moisi, n'est pas maintenant avec moi, mais à Puerto Príncipe, où Carmen s'arrête, pour voir si elle me force à aller à Cuba par son éloignement, et où elle arrête mon fils[vii]. Je ne veux pas vous en parler, parce que je ne veux pas me parler à moi-même.

            Je vous envoie mon Ismaelillo par l'intermédiaire de Guasp et une dizaine d'exemplaires, pour que vous les mettiez en des mains délicates. Oui, je veux qu'on le connaisse, pour mon fils. Je jouis de le voir fameux, et qu'on lui écrive des vers, et qu'il brille comme un monsieur d'importance, et un vrai prince, dans des journaux et des revues. Heberto en a emporté un exemplaire à Mexico. Maintenant j'en envoie à Peón et à Sánchez Solis et à Pedro Castera[viii], qui s'est souvenu de moi dans La República[ix]. Je vénère qui se souvient de moi. Que ferai-je de vous dont je sais que vous m'aimez ?

            Je sais par Guasp que vous êtes maintenant ministre de l'Intérieur[x], ce qui ne m'étonne pas, car vous êtes un ministre né et vous serez toujours ministre, et président, même si vous ne l'êtes pas. Je n'ai jamais vu un caractère si heureux uni à une âme si belle et à une intelligence si perspicace et si sereine. Vous serez heureux, et je sais pourquoi. Moi, je ne le serai jamais plus, parce qu'en commençant à rouler, l'essieu de ma vie s'est brisé.

            Je voulais aussi vous parler longuement d'un souhait que j'ai depuis un an et qui concilie affections et profit, et qui serait peut-être utile à d'autres autant qu'à moi. Mais j'ai honte de parler d'une chose qui puisse m'être profitable. Ce sera pour une prochaine fois[xi].

            Je ne sais si vous avez reçu, en même temps qu'une lettre antérieure[xii], mon mémoire à Manuel Ocaranza[xiii]. Je vous enverrai bientôt mes nouvelles choses à titre de consultation. Je ne crains pas que vous m'ayez oublié. Il est bon d'aimer une femme, mais peut-être est-il meilleur d'aimer un homme. Cela ne concerne pas Lola qui, de l'être tant, n'est pas une femme. Je vois ici tous les dimanches Luisa qui brille à la place d'honneur, sur le portrait qu'en a fait Ocaranza, dans la jolie maison de mon ami Bonalde[xiv]. Comment êtes-vous donc au Mexique, alors que vous êtes si près de moi ? Plût au ciel que vous me payiez bien tout ce que je vous aime ! Il n'a plus le temps d'en dire plus, votre frère

 

J. Martí

 

Extrait de : Martí, José.  Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel Mercado. Traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi. Paris, Mondadori, 2005. pp. 169-175

 



[i] Année rajoutée dans l'édition princeps (pp. 76-77). GP/MP, après lecture du manuscrit, rectifient le 14 septembre de l'édition princeps par la date ci-dessus.

[ii] Martí se réfère par là aux chroniques sous forme de lettres qu'il commence à écrire au sujet des Etats-Unis à son retour à New York après son séjour écourté au Venezuela. La plupart des «lettres» de 1881-1882 sont adressées à La Opinión Nacional, de Caracas. La première est datée du 20 août 1881 et sera publiée dans le journal du 5 septembre. On  dénombre un total de vingt-cinq chroniques, la dernière étant datée du 23 mai 1882, quand il se lasse des constantes «instructions», tant de facture journalistique que de fond politique, que lui fait parvenir le propriétaire du journal, Fausto Teodoro de Aldrey, qui finit, le 3 mai 1882, par lui «recommander très vivement» de ne pas «aborder selon des concepts acerbes les vices et les coutumes de ce peuple [nord-américain]». (Destinatario Martí, op. cit., p. 98.) De ce jour, Martí interrompt sa collaboration. Contre son gré, puisqu'il écrit à son ami Diego Jugo Ramírez : «Quel plaisir c'était pour moi, même si cela me donnait un rude travail, d'écrire toutes ces choses-là à Caracas... Je souffre beaucoup d'avoir perdu cette tribune aimée.» (O. C.. t. 7, p. 273.) À partir du 15 juillet 1882, il commence à écrire ce même genre de correspondance pour le journal La Nación de Buenos Aires. Mais cette première chronique (où Martí aborde la question des capitalistes et des ouvriers, des grandes grèves, entre autres) ne sera publiée que dans le journal du 13 septembre, soit deux mois plus tard, et qui plus est, censurée. Le directeur de La Nación, Bartolomé Mitre y Vedia, lui écrit le 26 septembre 1882 pour justifier les coupures : «La suppression d'une partie de votre première lettre... a répondu à la nécessité de conserver au journal la logique de ses idées en ce qui concerne certains points et détails de l'organisation politique et sociale, et de la marche de ce pays [USA].  Sans méconnaître le fond de vérité de vos appréciations et la sincérité de leur origine, nous avons jugé que leur essence, extrêmement radicale dans la forme et absolue dans les conclusions, s'écartait quelque peu de [notre] ligne de conduite... La partie supprimée de votre lettre, tout en contenant des vérités indéniables, pourrait induire le lecteur en erreur et lui faire croire que nous ouvrions une campagne de dénonciation contre les Etats-Unis en tant que corps politique, organisation sociale et centre économique, oubliant les grandes leçons que donne quotidiennement à l'humanité cet immense groupement d'hommes, si puissamment dotés, tout comme le milieu dans lequel ils s'agitent, pour toutes les applications de l'intelligence, du travail et des nobles aspirations.  Et ce n'était pas là votre idée.  Il appert d'autres segments de votre lettre, ainsi que de vos travaux antérieurs, – et il ne pouvait en être autrement – que vous savez faire et faites la part en toute justice de ce qu'il y a de grand, de noble et de beau dans ce pays-là, estimant à ce qu'ils valent les enseignements qu'au milieu de tous ses défauts, il offre au monde dans les détails et dans l'ensemble de son développement impressionnant....» (cf. Papeles de Martí, Archivo de Gonzalo de Quesada, La Havane, 1933-1935, Imprenta El Siglo XX, t. III, Misceláneas, pp. 83-85; repris in Destinatario Martí, op. cit., pp. 107-109). Martí lui répond le 19 décembre 1882 une lettre très diplomatique et compréhensive dans laquelle il lui explique ses points de vue et ses intentions : «Il est vrai que cet amour exclusif, véhément et inquiet de la fortune matérielle qui abîme ici les gens ou ne les polit que d'un côté et leur donne un air à la fois de colosses et d'enfants ne me semble pas une bonne racine de peuple. Il est vrai que des convoitises qui n'ont pas lieu de contenter ou de rassurer les terres plus jeunes et plus généreusement inquiètes de notre Amérique bouillonnent chez un tas de penseurs avaricieux. Il est vrai qu'il me semblerait quelque chose d’extrêmement douloureux de voir mourir une tourterelle aux mains d'un ogre. Mais la nature humaine n'est pas d'un aloi si vil que de mauvais mélanges purement accidentels l’assombrissent et la cuivrent; et ce que pense un cénacle d’aigles ultras n'est pas la pensée de tout un peuple hétérogène, travailleur, conservateur, tourné sur soi et, de par la variété même de ses forces, équilibré; et on ne saurait, de quelques coups de plume prétentieux, fournir un jugement authentique d'une nation où se sont donnés rendez-vous, à l'appel de la liberté, en même temps que tous les hommes tous les problèmes. Et face à des spectacles magnifiques, et à un contrepoids salutaire d'influences libres, et à des résurrections du droit humain – parfois ici même – endormi, un observateur fidèle n'a pas à fermer les yeux ni un diseur loyal, dire moins que les merveilles qu'il voit. Surtout qu'une mauvaise entreprise de retour aux vieux temps sclérosés se met en branle aujourd'hui dans certaines contrées de notre Amérique où l'Espagne a plongé des racines plus profondes que dans d'autres, sous la bannière littéraire et l'amour poétique de la tradition, et qu'il est donc d'autant plus urgent de tirer à la lumière dans toute sa magnificence et de mettre en relief dans toutes ses forces le splendide combat des hommes qui se livre ici. // [...] Mon défaut est de ne pouvoir rien concevoir par morceaux, et de vouloir remplir d'essence les petits moules, et de faire les articles de journaux comme s'il s'agissait de livres, de sorte que je n'écris avec calme et selon mon vrai mode d'écriture que lorsque je sens que j'écris pour des gens qui devront m'aimer et que je peux, par de petites oeuvres successives, chantourner peu à peu insensiblement à l'extérieur l’œuvre déjà faite en moi au préalable. [...] Vous me dites que vous me laissez toute latitude pour censurer ce que la plume trouve digne de censure en écrivant au sujet des choses de cette terre-ci. Et c'est là pour moi la tâche la plus difficile. Pour moi, la critique n'a jamais été que le simple exercice du critère. Quand j'écrivais des jugements sur des drames, ne rien dire des mauvais était pour moi la seule manière de dire qu'ils l'étaient. Etant donné que les applaudissements sont la manière d'approuver, il me semble que le silence est largement une forme de désapprouver... J'ai coutume d'être chaleureux dans la louange et rien ne me plaît plus que de louer, mais dans les censures, je pèche de nullité tant je suis sobre.»  (O. C., t. 9, pp. 15-16).

[iii] C'est en février 1881 que Carlos Martínez Silva publie dans sa revue El Repertorio Colombiano une traduction espagnole d'un texte anonyme de Martí paru en anglais dans The Sun («Modern Spanish Poets», 26 novembre 1880, O. C., t. 15, pp. 13-34, contenant  l'original anglais et la traduction de Martínez Silva). Supposant que l'auteur est Nord-Américain, il précise dans un chapeau : «Sans souscrire à de nombreux concepts de cet article, nous le donnons... comme un échantillon curieux et intéressant des jugements qu'un étranger peut se former sur la poésie espagnole.» Cette traduction est reproduite à Caracas (journal La Opinión Nacional, 30 juin 1881) et de nouveau à Bogota dans la revue La Pluma (10 septembre 1881) dont le rédacteur principal est le critique colombien Adriano Páez (qui avait fondé durant son séjour en France La Revista Latino-Americana à laquelle avaient collaboré les meilleures plumes latino-américaines). Páez sait d'ores et déjà que l'auteur de l'article n'est pas de «la race septentrionale», le journal de Caracas pour lequel écrit Martí ayant donné son nom (O. C., t. 15, p. 24). Mais il pense qu'il s'agit d'un Catalan vivant au Venezuela ! Et d'ajouter : «Ainsi conclut ce très bel article que seul Emerson à Boston ou Carlyle en Angleterre, parmi les Anglo-Saxons, aurait pu orner d'images si séductrices...» Et c'est en novembre 1881 qu'il publie le «cahier» auquel fait allusion Martí – autrement dit des espèces de tiré à part sous forme d'«opuscules» intitulés La Patriacontenant la très longue chronique de Martí sur la mort du président Garfield (datée du 1er octobre 1881 et publiée dans La Opinión Nacional de Caracas le 19 octobre 1881; cf. O. C., t. 13, pp. 197-222), qu'il fait précéder d'une introduction extrêmement élogieuse : «Nous publions aujourd'hui un écrit admirable, une page historique digne de devenir immortelle... Cette page est un chef-d’œuvre de sentiments et d'éloquence, et son auteur, un des plus brillants hommes de lettres de notre époque... parmi les grands écrivains d'Amérique et d'Espagne... Emerson ne parlerait pas de Garfield en anglais avec plus d'originalité et de sentiments que Martí, et la description de l'agonie et des funérailles du président martyr est aussi belle, aussi éloquente, aussi sublime que les meilleures pages de Castelar... Nous ne voyons pas en Espagne ni en Amérique du Sud un prosateur mieux doué ni plus brillant. Il incarne la facilité, le naturel et l'éloquence. C'est un fleuve fougueux, aux eaux très claires, qui coule sur des sables dorés. Son style a la netteté, le brillant et les irradiations du diamant... Un grand homme est mort et un grand écrivain est né.» Carlos Martínez Silva reproduit à son tour cette chronique dans El Pasatiempo (novembre-décembre 1881), précisant qu'elle «est magistralement écrite et pleine de nouveautés», tandis que La Opinión Nacional publie à son tour les éloges d'Adriano Páez, tout en ajoutant : «De nombreux Vénézuéliens de sciences et de lettres, et donc des autorités irrécusables dans cette matière délicate, partagent l'avis de M. Páez.»  (Je résume ici l'essentiel de Carlos Ripoll, «El Primer Crítico literario de José Martí», in José Martí. Letras y huellas desconocidas, New York, 1976, Eliseo Torres and Sons, 145 p.) Finalement, Adriano Páez publie en exclusivité dans La Pluma du 3 décembre 1881 une chronique de Martí sur le centre de distractions Coney Island de New York, précédé d'un chapeau où il demande à ses lecteurs de comparer la description de «Paris la nuit» faite par Edmundo de Amicis dans un numéro antérieur (nº 64) et celle-ci de Martí. Et d'ajouter : «Toutes deux sont admirables» (O. C., t. 9, pp. 121). Martí se souviendra toujours de ce premier éloge littéraire puisqu'il signale dans des Notes relatives à des projets de livres: «Ecrire : Les moments suprêmes... La lettre d'Adriano Páez» (O. C., t. 18, p. 288).

[iv] Enrique Guasp de Peris  (1845-1902). Acteur espagnol, né à Palma de Mallorca et décédé à Mexico. Fut capitaine des milices espagnoles de l'armée coloniale à Cuba et jusqu'à aide de camp du capitaine général (autrement dit, gouverneur) Francisco Lersundi en 1868, année où il abandonna l'armée pour n'avoir pas à combattre les insurgés cubains. Devint acteur à Cuba et joua dans différents pays d'Amérique. Se rendit à Paris en 1874. Son arrivée au Mexique coïncida avec celle de Martí, avec qui il noua une amitié étroite. Sous la présidence de Sebastián Lerdo de Tejada, il obtint des fonds pour relancer la vie théâtrale et rouvrir le Théâtre principal le 22 septembre 1875 : « La société d’Enrique Guasp inaugure aujourd’hui ses travaux : née d’un noble désir, elle a été commencée dans la foi et protégée par le gouvernement qui a compris à temps qu’il était utile de favoriser l’essor de l’art dramatique parmi les auteurs mexicains. » (OCEC, t. 4, p. 184). C’est sa compagnie qui joua en décembre 1875 la pièce de théâtre de Martí, Amor con amor se paga, qu’il interpréta aux côtés de Concha Padilla. Les inédits de « Correo de los Teatros » (OCEC, t. 4, pp. 13-90) contiennent de très nombreuses références à Guasp.

[v] Martí fait sans doute allusion ici et un peu plus haut (« nouvelles choses miennes, plus bouillonnantes et rebelles… ») à toute une série de poèmes assez brefs qu’il n’a jamais publiés mais pour lesquels il a confectionné un index d’organisation et qu’il a intitulés justement : Polvo de alas de mariposa (« Poudre d’ailes de papillon »). Il y écrit : « Que mes vers volent / tels des papillons / petits et inquiets : / Ah ! Reste et tu verras la merveille / d’un papillon / Qui couvre de ses ailes / La Terre entière. »  Ou encore : « Les gens s’étonnent / de ma brève strophe. / Je n’ai jamais vu en longue ligne droite / Voler les papillons ! » (Cf. Poesía Completa. Edición Crítica, op. cit., t. II, pp. 195 et 205.)  La formule : «mariposas de mayor estío », surprenante dans le contexte de la lettre par son halo poétique, s’explique sans doute tout simplement par la date de composition de ces poèmes, comme il en découle du quatrain rimé suivant : « Le soleil brûle ; le gazon meurt ; la plaine grille ; / la mer reluit ; Mon Dieu ! / Comment, au milieu du bouillant été / Ai-je si froid ? » (p. 194 ; ce quatrain apparaissant originalement dans le « Cahier de notes » nº 6, daté de 1881. Cf. O. C., t. 21, p. 181).

[vi] Il s'agit des bureaux de Lyon & Cie où il semble donc avoir été embauché.

[vii] Carmen Zayas-Bazán est rentrée à Cuba avec Pepito le 21 octobre 1880. Elle reviendra à New York deux mois après cette plainte de Martí, en décembre 1882, et restera à ses côtés vingt-sept mois, jusqu'en mars 1885, ce qui constitue le plus long laps de temps qu'ils auront passé ensemble.  Les lettres conservées de Carmen Zayas-Bazán, presque toutes de cette époque, continuent de témoigner de la même incompréhension.  Ainsi, elle lui a écrit un an avant, le 12 septembre 1881, depuis Puerto Príncipe (aujourd'hui Camagüey) : «J'ai reçu ta lettre et Revista Venezolana je n'ai rien pu lire.  Je t'écris en profitant d'un moment où l'enfant dort. Dieu veuille que tu trouves là-bas [au Venezuela ou à New York] ce que tu cherches, mais, écoute bien, tu ne trouveras rien de stable. Tu te tues pour un idéal fantastique et tu négliges des devoirs sacrés.  Aucun homme ne s'est souillé d'être rentré sur sa terre esclave devant la nécessité urgentissime de vêtir sa femme et son fils, de savoir comment soigner leurs maladies et les enterrer s'ils meurent. Si ce que tu fais est bon, que Dieu t'accompagne; si c'est mauvais, n'oublie pas ta conscience. Adieu.  Carmen.»  (Destinatario Martí, op. cit., p. 74.)  Elle lui écrit le 21 janvier 1882, après avoir exposé l'état de santé précaire où l'ont laissée les couches très difficiles qu'elle a eues et qui l'empêche de le rejoindre à New York : «Si je pouvais, je répondrais à ta longue lettre, mais c'est impossible aujourd'hui.  Je te dirai seulement qu'une fois que j'ai accepté ta pauvreté, j'ai été d'accord avec les risques qu'elle entraînait, et le Guatemala a été témoin de ce que j'y ai souffert.  Contente de ce qui est venu ensuite, je ne l'ai jamais été parce que je crois – et je me trompe sans doute de ton point de vue – que ce n'était pas l'heure de sacrifices sans fruits et qu'il n'était pas juste devant aucune conscience de renoncer à des devoirs qui ne pouvaient s'accomplir en même temps que cet autre idéal  à toi. / Nous en avons longuement parlé, et les événements m'ont donné raison. / Ce n'est pas l'amour des richesses auxquelles j'ai renoncé ni des splendeurs rêvées pour l'avenir qui m'ont fait engager cette très dure campagne contre toi, mais le devoir et l'amour de mon fils.  Je sais que, selon ton sentiment, je n'ai jamais eu raison et que tu as condamné mon retour ici, mais je crois avoir fait ce que je devais. / Je suis tranquille et j'attends; les années portent conseil et sont des amies sûres de la vérité.»  (Id., p.  89.) Martí écrit le 19 décembre 1882 à Bartolomé Mitre : «Après deux ans sans avoir vu ma femme et mon fils, ils sont venus ces jours-ci, au milieu de ce mois de décembre extrêmement rigoureux, réjouir ma maisonnette récemment aménagée... Et d'abord les affres de l'attente, et les peurs qu'ils ne viennent pas, et ensuite les occupations de l'installation et les maladies de l'acclimatation m'ont enlevé la tranquillité d'esprit et la clarté mentale nécessaires pour écrire avec honnêteté et sérénité des choses que doivent lire des personnes sensées...» (O. C., t. 9, p. 17.)

[viii] Pedro Castera (1838-1906). Ecrivain mexicain. Fut soldat républicain, mineur et député. Appartint au cercle Gustavo Adolfo Bécquer et au Liceo Mexicano. Collabora à plusieurs journaux et revues, dont El Domingo et El Federalista. Fut interné dans un asile de fous. Dans Cuentos mineros (1881) et les romans Las minas y los mineros (1882) et Los maduros, il décrivit l'abandon souffert au Mexique par les mineurs. Il dut sa popularité à Carmen (1882), un roman plusieurs fois réédité. Le caractère sentimental de sa poésie provoqua une polémique entre Heberto Rodríguez et Manuel Gutiérrez Nájera, qui défendit Castera de l'accusation d'être un simple imitateur de la poésie lyrique allemande. A aussi publié : Ensueños y armonías (2e éd., 1882), Impresiones y recuerdos (1882), Querens (1890) y Dramas de un corazón (1890).

[ix] Journal de Guanajuato (1881-1884) fondé par Ignacio M. Altamirano, dont les principaux collaborateurs furent Alfredo Bablot, Juan de Dios Peza, Guillermo Prieto, Vicente Riva Palacio et Justo Sierra.

[x] En fait, seulement vice-ministre de l'Intérieur.

[xi] Le projet de publication de chroniques et de livres dont il ne lui parlera en fait que le 13 novembre 1884 !

[xii] Nouvelle preuve que nous ne possédons pas toutes les lettres à Mercado.

[xiii] Que veut dire Martí par là (mi memoria) ? A-t-il écrit quelque chose à la mémoire de ce peintre auquel le liait une affection toute spéciale ? Là encore, on en est réduit à des conjectures...

[xiv] Est-ce à dire que Martí passait tous ses dimanches chez son ami vénézuélien ? Il reparlera de ce tableau à la fin de sa lettre du 5 mai 1888 (nº 102)