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Autobiographie
Par Juan Francisco Manzano Traduit par Alain Yacou
Grâce à la amitié de José Luciano Franco et du Professeur Alain Yacou, on apprécie aujourd’hui la traduction et la publication du livre « Un esclave-poète à Cuba au temps du péril noir ; autobiographie de Juan Francisco Manzano (1797-1851) ».
Illustration par : Lázaro Luis García

Extrait de la lettre du 25 Juin 1835 de Juan Francisco Manzano à Domingo del Monte concernant l’avancement du manuscrit Autobiografia

La Havane, 25 juin 1835.

Mon cher Don Domingo :

J’ai reçu l’inestimable lettre de votre main en date du 15 courant et je suis fort surpris que vous m’y marquiez  qu’il y a trois ou quatre mois que vous m’avez réclamé l’histoire. Je ne peux guerre que vous faire connaître que je n’ai reçu cette demande depuis autant de temps puisque le jour même où j’ai eu entre mes mains votre lettre du 22, je me suis mis à écrire, persuadé qu’en acquerrant du papier  pour la somme d’un réal sans plus je me serais acquitté de ma tache alors que j’ai rédigé beaucoup  plus de pages que prévu,  même en passant sous silence parfois quatre ou cinq années, je n’ai pas encore atteint l’année 1820. Mais j’ai bon espoir d’en terminer promptement en ne m’en tenant qu’aux événements les plus marquants.

J’ai été sur le point, en quatre osassions au moins de ne plus mettre la main à l’œuvre que j’ai entreprise ; ce tableau de calamités qui n’en finissent pas n’est à mes yeux qu’un volumineux catalogues de dols et d’abus, sans compter les cruels coups de fouet qui depuis ma tendre enfance m’apprirent à connaître mon humble condition.         

J’ai honte de rapporter tout cela et je ne sais point comment exposer les faits, en se laissant la partie la plus terrible dans l’encrier. Plût à Dieu que j’eusse connu d’autres épisodes pour meubler l’histoire de ma vie, qui ne puissent rappeler l’excessive rigueur avec laquelle m’a traité mon ancienne maîtresse, me mettant dans l’obligation de recourir a la fuite pour épargner à mon corps endolori les punitions interminables qu’il ne pouvait plus supporter. Aussi préparez-vous à voir une faible créature errant au milieu de souffrances atroces, livrées à des contremaîtres et sur laquelle la mauvaise fortune s’est acharnée sans retenue.

J’ai peur de décroître dans votre estime et de la perdre totalement, mais considérez, Monsieur, quand vous lirez mon histoire, que je suis un esclave et que l’esclave est un être mort devant son maître, et ne m’enlevez pas l’estime que j’ai su gagner ; voyez en votre affectueux serviteur un martyr et sachez que les nombreux coups de fouet  qui ont entaillé ses chairs, dans ma prime jeunesse, ne l’avilirons jamais. Ayant placé sa confiance dans la sagesse qui vous distingue, il s’est enhardi à commettre un écrit sur cette affaire, sachant que la personne qui l’a longuement tourmenté est encore de ce monde.  

Mon épouse et moi même, nous partageons vos joies (…).

Je me réjouis que vous vous portiez bien.

Votre affectueux serviteur qui vous baise les mains.

Juan Francisco

 

Autobiographie

« […] A quelques heures près selon certains, dans l’espace de peu de jours pour d’autres, je naquis à la même époque que le Sieur Don Miguel de Cardenas y Manzano et Don Manuel O’Reilly, aujourd’hui comte de Buena Vista et Marquis de Santa Ana »

« […] À l’âge de dix ans, je récitais de mémoire les plus longs sermons de Frère Luis de Granada et j’avais pour public le grand nombre de personnes de qualité qui fréquentaient la maison où je naquis, lorsque le dimanche j’étais de retour de la Sainte Messe en compagnie de ma marraine…J’avais donc  dix ans quand parfaitement instruit de tout ce que pouvait m’apprendre une femme un matière de religion, je récitais par cœur  tout le catéchisme ainsi que l’ensemble de sermons de Frère Luis de Granada. En outre, je connaissais nombre de récits, de poèmes dramatiques et des intermèdes. Je savais aussi les règles de l’art, la trame de pièces de théâtre. Aussi, lorsqu’on m’emmena à l’opéra français, j’en vins à mémoriser quelques morceaux à mon retour. »

« À l’âge de douze ans, je savais de mémoire moult dizaines que j’avais composés. C’est d’ailleurs pour cette raison  que mes parrains ne voulaient pas que j’apprisse à écrire. Mais je les dictais sans failles en secret à une jeune mulâtresse du nom de Josefina ; c’est par ce truchement  de lettres écrites en vers que nous entretenions une correspondance amoureuse.

De l’âge de douze ans, je fais un saut jusqu’au quatorze ans, passant sous silence quelques épisodes où serait mise à nu la précarité de ma fortune. On aura remarqué dans ma relation de faits les dates ne sont pas marquées : j’étais encore trop jeune et je n’en ai pu conserver que quelques notions floues. En sorte que la véritable histoire de ma vie commence dans l’année 1809 où la mauvaise fortune se mit à me persécuter pour atteindre un dégrée d’acharnement inouï, comme nous verrons.

« […] Pour moi, ma petite taille et ma complexion délicate ne sont que de séquelles de la vie douloureuse que j’ai connu dès l’age de treize ou quatorze ans. J’étais maigre en permanence, sans force et épuisé, et mon visage avait toujours la pâleur d’un convalescent, et des cernes immenses sous les yeux…De l’age de treize ou quatorze ans, mon allégresse et ma vivacité d’esprit caractérisées par mes talents de beau parleur qui m’avait valut le sobriquet de Bec d’Or, sombrèrent dans une profonde mélancolie qui devint avec le temps un trait de mon caractère.         

« S’il s’agissait de faire un résumé véridique de ma vie, ce ne serait qu’une succession de faits tous semblables entre eux car depuis l’âge de treize ou quatorze ans, ma vie n’a été qu’une succession de punitions, de coups de fouet, de déboires. Aussi ai-je décidé de ne décrire que les faits les plus notoires qui ont forgé en moi une conviction aussi redoutable que pernicieuse. Je sais que quand bien même je m’efforcerais à émettre des idées appréciables, je ne serai jamais considéré comme un homme de bien et sage mais, au moins, l’opinion sensée de l’homme impartial mesurera le poids qu’exerce le préjugé sur la grande majorité des hommes aux dépens de l’infortuné qui aura commis une faute ».

 

Mes trente ans   

 

« Quand je regarde l’espace parcouru

de mon berceau au jour présent

je tremble, et je salue mon infortune,

non par curiosité, mais de terreur ému.

 

Que j’aie pu soutenir le combat

contre ce sort impitoyable m’étonne

et je ne sais comment nommer

ce défi à mon être tristement né pour le malheur.

 

Voici trente ans que je connais la terre;

trente ans qu’en gémissant état

la triste infortune m’assaille.

Mais rien n’est pour moi la guerre crue

qu’en vains soupirs j’ai supportée

si je calcule oh Dieu ce qui m’en reste à vivre. » (1836)

 

YACOU Alain, Un esclave-poète à Cuba au temps du péril noir ; autobiographie de Juan Francisco Manzano (1797-1851) Karthala- CERC, Paris, 2004, 155 p., ISBN 2-84586-560-0.