IIIIIIIIIIIIIIII
Lorenzo Hierrezuelo : de batelier à troubadour
Par Lino Betancourt Molina Traduit par Alain de Cullant
Au début, le duo Los Compadres était intégré par Lorenzo Hierrezuelo, Compay primo et Francisco Repilado, Compay segundo.
Illustration par : Lázaro Luis García

Le 23 septembre 1928, un bateau chargé de barres de cuivre provenant des mines proches glissait sur les eaux de la baie de Santiago de Cuba. Le bateau, portait le nom de 4 de julio. Tout à coup, la charge - mal arrimée – a commencé à se déplacer vers la droite et, quand le bateau a atteint un angle de 45 degrés, il a commencé à couler. Le machiniste, un jeune homme âgé de 21 ans appelé Lorenzo Hierrezuelo, s’est jeté à la mer et a nagé jusqu'à la plage La Socapa. Lui et ceux qui l’accompagnaient se sont sauvés de ce désastre qui a failli leur coûter la vie.

Ce même jour, Lorenzo Hierrezuelo décida de se dédier entièrement à la musique.

Il a acheté une guitare et il a appris à jouer dans une tonalité unique : ré mineur. Ainsi, il a réussi à aller dans les guateques (fêtes paysannes) des colonies de canne à sucre de la Central Miranda. Une nuit, avec son ami Lorenzo Bejarano, surnommé « Piche », alors qu'ils égayaient un bal, la sirène de la centrale a commencé à retentir, annonçant un incendie dans une proche cannaie. Tout le monde quitta la fête pour aller à l'endroit où la cannaie brûlait. Lorenzo Hierrezuelo et son ami « Piche » se sont joints à ceux éteignant le feu. À l'aube, tout le monde est retourné à la fête et le jeune Lorenzo Hierrezuelo a improvisé un son montuno auquel il a donné le titre de Caña quemada (Canne brûlée). Ce fut sa première œuvre musicale.

Lorenzo n'a jamais eu de professeur de guitare. Il a appris en observant comment les troubadours plaçaient leurs mains sur les cordes.

La musique ne lui permettait pas de vivre. En 1929, après avoir abandonner son travail de batelier suite à l’accident qui a failli lui coûter la vie, il a fait connaissance d’un vendeur de fruits, Eduardo Portela, et il l’a aidé à vendre des mamoncillos dans les rues de Santiago de Cuba. Quand la saison était terminée, ils vendaient des épis de maïs, des fleurs ou des mangues. À minuit ils donnaient des sérénades. Ils transportaient la marchandise sur une charrette tirée par un cheval boiteux auquel ils avaient donné le nom de « Aguerrás ».

Un soir,  ils chantaient dans la rue un son qu’ils avaient entendu, interprété par le Septeto Habanero, qui disait :

Adiós Georgina querida

Me marcho lejos de aquí

Para olvidar tu perfidia

Y no pensar más en ti.

 

(Au revoir chère Georgina

Je pars loin d'ici

Pour oublier ta perfidie

Et ne plus penser à toi).

En passant devant une maison où il vivait une jeune femme appelée Georgina et qui allait bientôt fêter ses 17 ans, ses parents ont demandé aux troubadours improvisés qu’ils viennent animer la fête le jour de l'anniversaire de la jeune fille. Ce fut la première fois que Lorenzo s’est présenté comme un artiste contracté.

Encouragé par le succès obtenu, il commença à se joindre à d’autres troubadours et il forma un trio avec son frère Rodolfo et Mario Rudy. Ils ont appelé le trio Lirico Cubano et ils se sont présentés à Santiago de Cuba, à Guantanamo et dans d’autres villes. Ils se déplaçaient à pied, comme les anciens ménestrels du Moyen Âge. Ils passaient dans les villages, les hameaux et les centrales sucrières, chantant et jouant des sones et des boléros et, quand ils avaient terminés, ils demandaient une aide pour continuer leur voyage. De village en village ils sont arrivés à La Havane. Là, ils se sont liés à l'expérimenté troubadour Maximiliano Sánchez « Bimbi ». Ils se sont présentés dans le théâtre Payret et dans les stations de radio existantes alors à La Havane. Ils sont restés sans travail quand « Bimbi » est retourné à Santiago, mais Manuel « Mozo » Borjellá aimait la façon de jouer la guitare de Lorenzo et il a décidé de l'intégrer dans le Septuor Cauto qu’il dirigeait, le recrutant en tant que guitariste. Quand Lorenzo quitte le Septuor, il forme le Trio Relámpago (Éclair) avec Francisco Repilado et Elías, d’une existence éphémère comme son nom.

Lors de cette année-là, 1933, la chanteuse reconnue Justa García organisa l'ensemble Garcia et Lorenzo est appelé pour l'intégrer avec Francisco Repilado et d’autres musiciens.

En 1937, Justa García invite Maria Teresa Vera, qui s’était retirée momentanément du chant pour des raisons religieuses mais qui a accepté de chanter avec l'ensemble de Justa dans un programme de Radio Sala et dans d’autres stations de radio connues. Ensuite Justa s’est retirée et le groupe s’est désintégré. María Teresa Vera et Lorenzo Hierrezuelo sont testés seuls et ils ont formé un duo qui, durant 27 ans, a apporté la légitime musique cubaine dans toutes ses expressions à Cuba et au monde.

En 1949, alors que le duo doit se présenter dans une fête, María Teresa tombe malade et Lorenzo décide alors de faire un duo avec Francisco Repilado. Quand ils se sont présentés dans la station de radio Ómnibus Aliados, l’animateur les a présenté sous le nom de Duo Los Compadres. Lorenzo est Compay primo – pour sa première voix - et Francisco Repilado s'est avéré être Compay segundo, pour faire la deuxième voix.

En 1953, Repilado est remplacé par Reynaldo Hierrezuelo. Francisco Repilado, étant maintenant Compay Segundo, forma alors son groupe qui s’est maintenu jusqu'à ce jour, même après la mort de Compay.

Lorenzo, dans un nouveau duo, parcourt la République Dominicaine et il chante à ce peuple :

Santo Domingo traigo un saludo para ti

Nacido en lo más profundo del corazón

Como la rosa blanca de José Martí

Cultivada en mi pueblo con amor

 

(Santo Domingo, je t’apporte un salut

Né dans le plus profond du coeur

Comme la rose blanche de José Martí

Cultivée dans mon peuple avec amour.)

Lorenzo Hierrezuelo a dédié toute sa vie à la musique cubaine en duos, trios et ensembles en tant qu'interprète et compositeur. Depuis ce jour fatidique où son bateau a coulé dans la baie de Santiago, il a donné son existence au boléro et au son montuno avec toute pureté née dans les montagnes de la région où il a vu le jour le 5 août 1907.

Lorenzo Hierrezuelo est décédé à La Havane le 16 novembre 1993.