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L’archet, la lyre, les ancêtres et l'avant-garde
Par Pedro de la Hoz Traduit par Alain de Cullant
VIe Festival de Musique de Chambre Leo Brouwer.
Illustration par : Lázaro Luis García

Un Leo Brouwer unique et divers s’est présenté dans les derniers jours du VIe Festival de Musique de Chambre qui porte son nom. En offrant la première du Concierto de los ancestros (Concerto pour les ancêtres), pour piano et orchestre, dans le théâtre havanais Karl Marx, il a réédité le plus grand niveau de ses rencontres créatives avec le maestro Chucho Valdés d’il y a quatre décennies, quand le compositeur a convoqué le jazziste pour la première d’une œuvre dédiée au contrebassiste Charles Mingus et, ensuite, aux mémorables spectacles Brouwer-Irakere, heureusement conservés précieusement par la maison discographique EGREM.

Nous soulignerons les interprétations de l'Orchestre de Chambre de La Havane et du Quintette Ventus, en plus de celle de Chucho, tous sous la direction de Leo Brouwer, duquel, en qualité de première, nous avons pu apprécier Baladas del Decamerón Negro, par le guitariste Ricardo Gallén et le quartette de cordes Presto, et le Concierto de La Habana Nº7, pour guitare (de nouveau avec Ricardo Gallén) et orchestre.

Au milieu d'une tempête et de la pression du public qui n’a pas accédé à la billetterie ni aux invitations - la presse était acculée dans l’une des loges du théâtre Martí -, Leo a dirigé une des soirées les plus extraordinaires de notre récente histoire musicale la veille de la clôture du Festival, avec la participation de deux des plus grands violoncellistes de la scène mondiale, le Mexicain Carlos Prieto et le Franco-étasunien Yo Yo Ma.

Les deux, avec le Brasil Guitar Dúo (João Luiz Rezende et Douglas Lora), ont interprété la première mondiale de l’œuvre de Leo El arco y la lira (L'archet et la lyre), pour deux violoncelles et deux guitares, dans lequel on apprécie les plus notables caractéristiques de l'esthétique brouwerienne. Avant, Yo Yo Ma et Carlos Prieto avaient joué la suite créée spécialement pour eux par le Mexicain Samuel Zyman, les Brésiliens avaient interprété  la Sonata de los viajeros, et leur collègue espagnol Ricardo Gallén, la Sonata del pensador, des œuvres confirmant la hiérarchie incontestable de Leo Brouwer comme l'un des compositeurs qui a développé le langage de la guitare avec une grande originalité depuis la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à ce jour.

Deux surprises attendaient Yo Yo Ma (Paris, 1955) : Cubadisco lui a conféré son Prix d'Honneur, considérant sa quasi centaine d’enregistrements et de documents audiovisuels, dont un grand nombre ont mérité les plus importants prix internationaux, témoignant de sa maestria indiscutable, soutenue et applaudie par les publics et les critiques de tous les continents lors de ses concerts ; et l’Union des Écrivains et des Artistes de Cuba (UNEAC) lui a remis le Prix International Harold Gramatges pour être l'un des plus brillants interprètes de son instrument au niveau mondial et compte tenu de son énorme contribution à l'amplification de la réception du répertoire de son instrument par les auditoires les plus dissemblables en abordant non seulement le répertoire traditionnel, mais, avec talent et sensibilité, des pièces du folklore nord-américain, des mélodies chinoises traditionnelles et des œuvres contemporaines. Il a reçu le Prix, la réplique d'une mosaïque havanaise dessinée par l'artiste Ares, des mains du poète Miguel Barnet, président de l'UNEAC, qui a été surpris à son tour par Yo Yo Ma en sachant que celui-ci avait apprécié la lecture de son roman La vida real (A True Story) dans sa version en langue anglaise.

Leo a conçu un festival à son image, avec des musiques intelligentes, selon la devise du Festival, sans la moindre place pour la banalité, mais à la fois agréables et divertissantes, comme l’est le compositeur, homo sapiens et homo ludens en un seul.

Peu d'événements proposent d’une manière cohérente et intégrée une trame de concerts, d’expositions, de spectacles de danse et de théâtre, de performances et de journées académiques comme le Festival.

Si nous nous arrêtons à la musique, nous voyons le maestro, nouvellement, réduisant  en miettes le concept puriste de musique de chambre, privilégiant la singularité au-dessus de la routine, et je peux vous assurer qu'il n'y a aucun autre événement comparable à celui-ci.

Ce concept, et celui de la singularité, s’expriment dans l'articulation de répertoires n’étant pas toujours proposés dans le circuit habituel de concert. Si on écoute Bach, c’est par le biais de la récupération de la viole de gambe par son meilleur interprète, le Catalan Jordi Savall ; Vivaldi, au moyen de la surprenante version du non moins surprenant orchestre de guitares électriques Sinfonity, qui est venu d'Espagne, ou avec la magistrale exécution de la flûte à bec par le Mexicain Horacio Franco, assaisonnée avec des danzones de son pays et du notre.

Le Festival regarde vers le passé et le futur. Des compositeurs italiens oubliés des XVIe et XVIIe siècles et des premières mondiales telles que celles apportées par la pianiste chinoise Jenny Q Chai. Des auteurs norvégiens d'inspiration folklorique et des partitions post-modernes comme celles d’Henning Kraggerud. Dans un programme, Lutoslawski, Penderecki et Andrés Levell ; dans un autre les sons des peuples originaires avec des instruments autochtones de Notre Amérique ; une session dédiée à la musique tchèque classique et actuelle et une autre pour découvrir des anciens auteurs cubains, avec la collaboration du Cabinet de Musicologie du Bureau de l'Historien de La Havane. Et ensuite la hiérarchisation de la culture populaire, compatible avec le concept de musique de chambre.

Un Festival d'une telle ampleur n’est pas possible sans le pouvoir de convocation de Leo Brouwer. Mais il n'est pas possible sans le soutien logistique et financier du système institutionnel de la culture, qui a contribué à ce qu’un événement d'une telle complexité trouve sa meilleure place. Ce fut l'expression du respect et l'engagement de nos institutions avec celui qui est sans aucun doute le musicien cubain contemporain le plus reconnu universellement.