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Michael Lapsley : Se réconcilier avec les souvenirs
Par Carlos Alberto Más Zabala Traduit par Alain de Cullant
La longue lutte du peuple sud-africain pour son indépendance et son égalité raciale.
Illustration par : Lázaro Luis García

La présentation à Cuba du livre Reconciliarse con el pasado (Se réconcilier avec le passé), du Père Michael Lapsley – ayant un tirage limité qui, je l'espère, se multipliera pour les lecteurs cubains – devant un nombreux public dans la Maison de l'Amitié de l'ICAP (Institut Cubain d’Amitié avec les Peuples), le 5 septembre, me pousse à partager les évocations apparues de la lecture et des souvenirs de la longue lutte du peuple sud-africain pour son indépendance et son égalité raciale, de laquelle son auteur a été un de ses protagonistes.

Le texte est une sorte d'introspection du Père Michael Lapsley qui pourrait être étiqueté comme un souvenir, à laquelle se joint l'éclat avec lequel il contextualise son passage pour nous offrir un profond regard – un essai ? – sur la fin inévitable de l'apartheid et la renaissance de la nouvelle Afrique du Sud, dans lequel il obtient de se soustraire du premier rôle en faveur de la lutte de tout un peuple, jusqu’à se dessiner comme un humble serviteur dont la principale vertu est son extrême sensibilité comme interlocuteur, lui permettant de se donner aux autres sans hésitation, dans l'exercice de tout partager, jusqu’à la douleur plus intime ou l’espoir le plus ancien. Michael Lapsley nous rappelle Le Petit Prince de Saint-Exupéry quand il affirme que l’essentiel s’obtient seulement à travers le cœur.

Le livre, qui a été préfacé par Desmond Tutu, une des plus grandes personnalités de l'Église Anglicane, est composé de 360 pages en quatre unités : « l'attentat et ses conséquences », « la lutte pour la liberté », « la transformation en guérisseur » et « une mission d’atteinte mondiale ». Chacune d’elle nous montre l'homme aux prises avec ses contradictions, avec son entourage et lui-même, des contradictions qui nous révèlent sa vocation et son illumination pour les transcender au moyen de deux puissants outils qu’il a cultivé à des hauteurs peu communes : la spiritualité et le regard de la réalité à travers les sentiments. À ceci s'ajoutent les différentes perspectives de ses études théologiques et sociologiques afin de comprendre tous les maux qui se sont concentrés en Afrique du Sud et la façon de redonner leurs droits aux citoyens dont ils ont été privés durant des siècles.

Avec une honnêteté à toute épreuve, il situe le complexe processus de radicalisation le conduisant, lui un jeune prêtre, un pacifiste convaincu, à souscrire et participer activement à la lutte armée pour la libération de l'Afrique du Sud, un pays dont il n’est pas citoyen, depuis la réflexion du vécu jusqu'à atteindre un engagement croissant ou  les contradictions au sein de l'Église qu’il a adopté, avec des vues contradictoires et parfois antagonistes en ce qui concerne la réalité qu'il vit. Une analyse similaire le pousse à s’interroger sur les différences découlant de la diversité des confessions et leurs différentes interprétations pour s’approcher de Dieu, d’où naît son œcuménisme, si nécessaire dans l'unité du peuple pour la lutte.

La preuve la plus impressionnante, qui détermine son parcours final, se produit lorsque les services spéciaux du régime sud-africain l’incluent parmi les destinataires d'une lettre piégée qui a failli lui coûter la vie et qui, dans un moment de crise, le pousse à demander pardon pour avoir survécu.

Le texte est comme une parabole en trois temps, le premier nous introduit dans la formation de la personnalité de Lapsley et dans son identification avec la lutte du peuple sud-africain ; ensuite les souffrances du père et de l'Afrique du Sud parviennent à se construire en une unité, en une sorte de symbiose qui radicalise les deux de forme parallèle dans la lutte contre l'apartheid, un régime qui arrive au paroxysme de l’oppression et de la terreur dans son désir de survie et finalement celui qui est déclenché avec l'attenta dont il a été victime en 1990, à partir duquel il comprend et assume la position privilégiée d’être un mutilé de guerre, pour, avec la foi, se dédier au service des autres.

Le livre de Lapsley a d’abord été publié en 2014 par Orbis Books de New York puis, cette même année, par la Editorial San Pablo de Colombie. Il compte une excellente traduction de Javier García Alves.

Michael Lapsley

Il est né en Nouvelle-Zélande, en 1949, dans une famille ouvrière ayant sept enfants. En 1971 il rejoint la Société de la Mission Sacrée (SSM) et, en 1973, il est ordonné prêtre en Australie. Lors de cette même année il est envoyé comme pasteur en Afrique du Sud. À Durban, où il exerce le sacerdoce associé à l'université, un processus de radicalisation de ses idées commence, l'amenant à jouer un rôle actif dans les luttes estudiantines. Trois ans après son arrivée il est déporté par les autorités sud-africaines.

Le Lesotho, l'une des scènes les plus importantes de la lutte contre l'apartheid et de l'exil forcé des combattants de l'ANC et de leur famille, l'accueille et le forge. Une patiente et affable capacité d’écouter comme pasteur lui permettra de développer, en contact direct avec la souffrance et les privations de ses congénères, son esprit de lutteur contre l'apartheid et ses conséquences. C’est dans ce pays où Lapsley sollicite son incorporation à l'ANC, il accepte l'option de la lutte armée contre le régime sud-africain et développe son activité politique sous la direction de Chris Hani, chef du mouvement de guérilla « Umkontho nous Sizwe » de l’ANC et leader du Parti Communiste Sud-africain. Le massacre perpétré par l'armée sud-africaine à Maseru en 1982, alors que Lapsley était dans son pays natal, provoque que  la hiérarchie ecclésiastique décide qu’il ne retourne pas au Lesotho, non pas parce que sa vie était en danger mais pour le soupçon que sa présence pouvait conduire à un autre bain de sang.

Il s’établi au Zimbabwe en 1983, où, parallèlement à son activité pastorale et sa mobilisation permanente anti-apartheid, il accomplit diverses missions de l'ANC et il contribue à propager dans le monde la triste réalité de l'Afrique du Sud et d'attirer la solidarité internationale. Dans ce pays, quand les jours du régime raciste était comptés, Nelson Mandela libéré après 27 ans d'emprisonnement et que certaines conditions étaient crées pour commencer un processus de négociation entre les forces révolutionnaires et le gouvernement sud-africain, Lapsley est victime d'un attentat avec une lettre piégée en avril 1990, quelques jours après son retour d'un voyage à Cuba. Cet attentat le blesse grièvement, perte des mains, dommage aux oreilles et à un œil, fracture du crâne et d’autres lésions osseuses et abdominales.

Il retourne en Afrique du Sud en 1992, 16 ans après avoir été déporté et il commence un travail louable dans le Centre de Traumatologie pour les Survivants de la Violence et des Tortures, prédécesseur de l'Institut pour la Guérison des Souvenirs, qu’il dirige aujourd'hui.

La Guérison des Souvenirs

Trois questions constituent les piliers sur lesquels Michael érige son patient travail de guérison, quel mal t’ont-ils fait ? À qui et comment ont-ils infligé des maux ? Et quel a été le dommage pour ce que vous n’avez pas fait ou pour avoir  esquivé le regard ? Ces trois angles révèlent les dimensions d'une société déchirée, divisée en morceaux, brisée, comme conséquence de l'apartheid et des iniquités en dérivant. Pour Michael, cette déchirure se manifeste sans exception chez chaque citoyen ayant souffert l’expérience de l'apartheid.

Dans son lente et cruel processus de récupération physique et psychologique, dans l'adaptation à une nouvelle identité mutilée et dépendante, Lapsley apprend qui partager sa douleur soulage et que l'exercice du sacerdoce lui offre une nouvelle opportunité de contribuer à la guérison des déchirures de ses semblables.

Dans son effort d’offrir le soulagement et le soutien spirituel, avec l'objectif majeur de la nouvelle Afrique du Sud de contribuer à réparer les dégâts brutaux de l'apartheid, le père arrive, non sans contretemps et incompréhensions, à une formule qu’il tente de synthétiser avec l'expression « expulser le venin que nous avons en nous », au moyen d'un travail patient et persuasif avec de petits groupes qui acceptent d’extérioriser leurs angoisses et leurs rancœurs au moyen de l’écoute, de la remémoration des traumatismes à travers le dialogue et avec l'aide du dessin. La survie de la haine et de la vengeance ne contribuerait pas à autre chose qu’au propre cercle vicieux dont elles sont le résultat. Il est nécessaire d'expulser toutes ces toxines. Mais le pardon – souscrit Michael – doit venir de la réparation, de celle comparable en douleur et honte, au dommage infligé. Et ce processus de l'un avec lui-même, de l’un avec ses semblables, et de tous ensemble, conduira progressivement à confronter  la mémoire contre l'oubli.

Son expérience dans la guérison des souvenirs fait son chemin dans le monde. Le propre Lapsley a organisé des séminaires dans différents pays comme les États-Unis, l’Australie, le Zimbabwe et le Rwanda, en plus du travail permanent en Afrique du Sud, qui lui a donné lieu.

Le combattant de la lutte contre l'apartheid continue son combat. Il sait que de nombreux secteurs, régions et pays du monde nécessitent une restauration. Il est conscient de l'histoire honteuse de l'humanité jusqu’à ces jours dans le règlement des conflits hérités des luttes interethniques, religieuses, raciales, anti-oppressives, coloniales, territoriales, en fin, une humanité caractérisée par la solution des conflits par la force et l'imposition du pouvoir.

Son livre Reconciliarse con el pasado est donc sa plus récente contribution à cette lutte qu’il a embrassée. Son errance infatigable éveillera toujours une nouvelle surprise.

Cuba chez Michael Lapsley

À son retour en Afrique du Sud en 1992, après le processus de convalescence et de réhabilitation, la lutte continue. Les forces les plus réactionnaires font tout ce qu’elles peuvent pour stopper les négociations, modifier le cours, rendre le pays ingouvernable. De l'autre côté de l'océan, Cuba affronte la période la plus complexe de sa Révolution, l'économie touche le fond et seulement l'obstination d'un peuple nourri la lutte pour la subsistance et pour préserver les conquêtes du socialisme.

C'est dans ce contexte qu'un groupe de révolutionnaires sud-africains décident de s'organiser pour attirer la solidarité avec Cuba et lors de sa première réunion au Cap ils s'accordent à l'unanimité de charger le père Michael Lapsley de diriger l'organisation qui serait appelée Friends of Cuban Society (FOCUS). Cette initiative permettrait de canaliser les sympathies et l'affection du peuple sud-africain pour notre pays avec des diverses actions, y compris l'émergence de groupes dans d'autres provinces, l'organisation de nombreuses activités de divulgation sur la réalité cubaine et sa lutte anti-impérialiste et, spécialement, le rôle joué par les internationalistes cubains dans la défaite du régime de l'apartheid. Au cours de cette période complexe de la vie de l'Afrique du Sud, Lapsley déploie ses capacités organisationnelles et agglutinatives en faveur de la Révolution Cubaine.

Il n'était donc pas surprenant que Lapsley soit également à la tête de la solidarité de son peuple en faveur de la libération des cinq héros cubains de la lutte contre le terrorisme, détenus dans les prisons étasuniennes. Y apportant ses énergies, sa passion et son don de soi. Depuis la chaire, Michael a été un exemple d'internationaliste et, à neuf reprises, il a réussi à avoir l’autorisation de rendre visite à Gerardo, desquelles une amitié irremplaçable est née qui nourrit la plénitude de notre frère et magnifie la figure du pasteur.