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Espace intérieur
Par Aymée Chicuri Traduit par Alain de Cullant
« Espace intérieur » est une exposition suggestive conformée par trente-trois œuvres matériels, supports et époques différentes, unifiées par un même aspect : «L'espace intérieur des logements».
Illustration par : René Peña

La maison-nid n'est jamais jeune. On pourrait dire, sur un mode pédant, qu’elle est le lieu naturel de la fonction d'habiter. On y revient, on rêve d’y revenir comme l'oiseau revient au nid, comme l'agneau revient au bercail.

 

Gaston Bachelard

 

« Espace intérieur » est une exposition suggestive conformée par trente-trois œuvres matériels, supports et époques différentes, unifiées par un même aspect : « L'espace intérieur des logements ». L'Ensemble regroupe des pièces des différentes collections du musée d'Art Universel : l’Antiquité, l'Asie, l'Europe et l'Amérique du Nord, avec le vaste arc temporaire allant du second millénaire avant notre ère jusqu'au début du XXème siècle.

 

L'exposition tente d’emporter le spectateur comme s'il voyageait depuis un plan extérieur et pénétrant peu à peu à l'intérieur de la maison, du foyer. Cependant aux différences culturelles et des époques, au long du développement social, l'homme répète les mêmes faits quotidiens et il a eu besoin d'un espace propre, où créer sa famille et exprimer ses sentiments. À travers les œuvres nous visualisons comment on aime, on souffre, on se repose, on rêve, aussi, comment on travaille en anonyme.

 

Les œuvres sélectionnées représentent des personnes dans leurs activités quotidiennes à l’intérieur des logements, elles sont représentées en groupes thématiques selon le type de scène on fait allusion. Des œuvres de grand attrait où les relations familiales ou les personnes seules sont montrées dans de différents contextes dans la maison.

 

Des images qui renforcent notre thèse narrative qui, plus que recréer une atmosphère intimiste à travers les œuvres ou faire une exposition de scènes appelées de Genre, se propose l'urgence de revaloriser l'espace familial dans la vie actuelle.

 

Nous pouvons trouver deux lectures parallèles dans l'exposition : la nécessité de la maison comme refuge, comme nid ancestral qui nous accueille, et l'espace intérieur des logements, avec son univers objectal, comme projection des individus ou des familles qui l'habitent.

 

L'œuvre centrale du déploiement est une petite statuette d’une chatte en bronze, de l’ancienne Égypte, personnifiant Bastet, la déesse protectrice de la maison et dispensatrice de l'amour, du bonheur et de la prospérité.

 

On souligne la section dédiée aux relations familiales, où est traduit la tendresse des mères s'occupant de ses enfants, veillant sur leur rêve, ou la réprimande  devant la faute d'avoir découvert une lettre d'amour cachée. La famille se réunit pour prier avant de manger et le chien accompagne la famille dans une situation si solennelle sur un précieux tableau allemand du XXème siècle. Dans une scène néerlandaise du XVIIIème siècle, la richesse de l'environnement et des vêtements des personnages traduit la haute position sociale des personnes dépeintes, tandis qu'une pauvre famille marocaine contraste avec cette scène, sur une expressive gravure espagnole.

 

L'heure du thé est reflétée dans les couleurs d'une peinture chinoise sur soie, où l’on voit une servante apportant un bol de l'infusion à son seigneur qui attend avec un visage renfrogné. À côté, sur une huile du XIXème siècle espagnol de Raimundo Madrazo, nous voyons une scène où une dame se dispose à servir le thé dans un riche salon. Une admirable estampe nous emmène en Inde, quand un homme, peut-être un maître en philosophie, parle à son disciple avec un geste expressif. Comme témoins, les bols indispensables pour préparer la boisson lors de la réunion entre amis.

 

L'élégance précède notre vie sociale, c'est pour cette raison que son importance s’accentue à travers des scènes reflétées sur deux gravures, une française du XVIIIème siècle où l’on raconte la Toilette d’une dame, alors qu’une geisha en peigne une autre sur une scène japonaise d'un Ukiyo-e. Deux céramiques grecques avec des scènes de femmes dans le Gynécée complètent le noyau. Une, du Vème siècle avant notre ère, représente une scène où une dame est parée par ses servantes. Sur l'autre pièce, du IVème siècle avant notre ère, plusieurs femmes prennent un bain. Les deux pièces ont été réalisées avec la technique des figures rouges.

 

Un ensemble attrayant montre des œuvres de cultures différentes sur des activités quotidiennes qui rendent notre séjour dans la maison agréable, comme la lecture, écrire une lettre, ou simplement rêver alors que nous nous reposons. Le rêve qui fait allusion à l'amour adolescent d'une jeune fille touchée par la flèche de Cupidon sur une gravure française du XIXème siècle.

 

Les indispensables tâches familiales sont présentes sur des peintures admirables telles que Las Hilanderas, du Nord-américain Walter Gay et La Fregona du Français Henri Tanoux, les deux représentatives du réalisme du XIXème siècle. Dans la même section on peut apprécier une œuvre sur papier japonais du XVIIIème et une œuvre faisant partie de l’appelée Peinture de « genre » de la Hollande du XVIIème siècle, lesquelles racontent des scènes qui se passent dans la cuisine. Ces oeuvres, au-delà du langage plastique et des différentes origines culturelles, ont l'intention de montrer la femme dans son rôle domestique, l’unique permis pour elles dans toutes les sociétés jusqu'au XXème siècle, car l'espace public a été dominé par les hommes au long de l'histoire.

 

L'amour dans l'espace intime est exposé devant le regard indiscret des visiteurs sur cinq œuvres de petit format, des scènes amoureuses des XVIIIème et XIXème siècles. Contrastant avec les scènes galantes européennes, l'érotisme propre de la culture indienne est montré à travers un dessin populaire sur carton, faisant peut-être allusion aux amours de Shiva et de Parvati.

 

La douleur devant la perte des êtres aimés ne pouvait pas manquer dans cet espace, semblable à travers les siècles et dans toutes les cultures. Un fragment de sarcophage romain en pierre calcaire offre la scène où une famille pleure la mort d'un enfant qui gît sur son lit ; une stèle égyptienne de l'Empire nouveau montre avec réalisme un chiot à côté de son petit maître et une famille durant les rituels mortuaires du père. Les deux contrastent avec la forte ligne d’une gravure de Mariano Fortuny, où est traduite la douleur d'un arabe devant la perte de son ami.      

 

Dans ce monde actuel, matérialisé et compétitif, où les jeunes sont irrévérencieux devant les historiques valeurs sociales, où la société esquive l'importance de la vie familiale et de la spiritualité, nous regardons vers l'univers perdu de la maison, dans laquelle il est possible de faire tomber le masque extérieur, d’être naturel dans nos comportements et de nous sentir aimés. Cet espace, dit Georges Duby, est « une zone d'immunité dans laquelle nous pouvons nous retirer ou où nous pouvons nous réfugier, une endroit où nous pouvons laisser de côté les armes ou l'armure requise dans l'espace public, nous détendre et nous reposer sans nous abriter sous l’ostensible carapace que nous portons pour nous protéger dans le monde externe ».

 

Toutefois nous ne pouvons pas délimiter exactement la barrière entre l’espace public et privé, car dans les espaces du logement il y a des pièces ayant des connotations différentes. Certaines gardent nos intimités, dans d'autres nous socialisons avec notre famille et ou avec d’autres personnes. La propre vie familiale présuppose le premier pas dans les normes de la coexistence sociale. Ce n'est pas mon intention de souligner l'importance du privé comme concept de la maison, mais la maison comme reflet personnel, individuel ou familial, comme notre lieu d’appartenance.

 

Je souhaite que le spectateur ressente la nostalgie du retour au permanent devant la contemplation de la beauté implicite et de la tendresse manifeste des œuvres qui parcourent quatre millénaires.