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Le Carnaval Haitien : Une complexité socioculturelle
Par Jean Maxius Bernard Traduit par
Le carnaval haïtien présente en miniature toute l’existence du peuple haïtien: son histoire, ses connaissances, ses créations, ses moralités, ses vicissitudes, et même ses aspirations.
Illustration par : Mario Carreño

 

Le carnaval haïtien est une grande fête populaire organisée dans une ambiance d’allégresse de décor créé par la musique, la danse, le déguisement, les couleurs, la gourmandise et même l’ivresse atteignant souvent la frénésie. D’origine païenne, cette fête laïque est un produit colonial importé d’Europe. Au Moyen-âge le carnaval était célébré comme les dernières réjouissances mettant fin aux festivités du nouvel an avant d’entrer dans la grande période de pénitence appelée Carême. Dans la liturgie catholique, le mardi gras  précède le mercredi des cendres: l’un est célébré par la musique et la danse frisant la débauche; l’autre est consacré par les cendres et le jeûne, signes de recueillement et d’abnégation.

A ses débuts, le carnaval haïtien a été un simple événement frénétique ; mais avec le temps, il se transforme en une parodie mettant en scène la vie sociale. Depuis des décennies, il devient une fête nationale prise en charge par les autorités établies. En dehors du financement et des préparatifs, il existe une ambiance particulière qui conduit à une grande effervescence. Le théâtre carnavalesque est joué par un ensemble d’acteurs classés en groupes mineurs, troupes folkloriques, bandes à pieds et en minis orchestres.

Emmanuel Paul (1978) est parmi  les premiers ethnologues qui ont catégorisé les acteurs du carnaval haïtien. Selon lui, les mineurs sont des acteurs agissant sur la scène de façon individuelle ou en nombre réduit. L’action menée vise à divertir la foule et peut être jouée par un seul personnage. La simultanéité des interventions crée une animation qui ne se produirait pas si les acteurs agissaient sur des scènes isolées. Néanmoins, la coordination des actions n’est pas toujours nécessaire et souvent c’est le désordre et la concurrence qui provoquent la frénésie dont on parle précédemment. Dans la catégorie des mineurs sont rangés les meneurs de bœufs, les moqueurs («chaloska»), les travestis (« gason fanm »), les montreurs («lamayòt»), etc.

Il serait fastidieux de faire le portrait de tous les acteurs rangés dans cette catégorie. Seulement on peut tenter de les énumérer comme on vient de faire et de présenter des exemples parmi ceux dont l’action et le déguisement expriment clairement une moralité. A propos, les travestis se révèlent importants. Il s’agit en général des acteurs se déguisant en femme. Ce déguisement provoque le rire et anime la foule, car dans l’imaginaire de l’Haïtien, l’attrait sexuel de la femme est perçu dans la rondeur des fesses. Quant à « madan bwino » ou  « mada’aman », c’est la parodie de la nymphomanie. En effet, le machiste haïtien n’entend pas voir la femme exprimer ses désirs sexuels. En le faisant, elle est perçue comme une nymphomane ou tout bonnement comme une pute. « Madan Bwino » ou « mada’aman »  sont des caricatures de femmes nymphomanes. Par contre, la morale populaire condamne la frivolité du machiste qui abuse sexuellement les femmes. Selon la croyance populaire, les abuseurs de femmes sont châtiés d’envoûtement.     

Dans la catégorie des troupes folkloriques sont classés les  acteurs qui, de façon unitaire,   mettent en scène l’histoire ou la tradition populaire. Dans les défilés carnavalesques on rencontre souvent des troupes d’indiens, d’affranchis, de cavaliers, de paysans, de tresseurs de rubans, etc. Ce sont en général des troupes de danse ou de théâtre qui profitent des festivités carnavalesques pour parodier le passé ou le présent. Les affranchis et les cavaliers rejoignent les indiens en reproduisant des tranches d’histoire nationale, principalement la vie sociale à Saint-Domingue. Quant aux paysans et aux tresseurs de rubans, ils présentent la vie pratique des couches défavorisées, en mettant en relief leur créativité culturelle.

Certaines troupes folkloriques mettent en scène les croyances populaires: elles sont souvent désignées par des dénominations comme: « Soley Ginen»,  « Congo Ginen »,  «Rara Ginen», « Gran Ginen lafrik », «Association des hougan et manbo d’Haïti », etc. Ces troupes sont généralement formées de vodouisants. Les cultes ancestraux sont parmi éléments véhiculés

Les  bandes à pieds sont des groupes musicaux qui animent les rues et les quartiers populaires durant la période pré-carnavalesque. Chacune d’elles a une histoire liée  à des activités autres que le carnaval et parfois hors de la sphère musicale.  Quant aux minis orchestres, ils résultent des influences étrangères sur la musique haïtienne. Le bicentenaire de la ville de Port-au-Prince, célébré en 1949, a provoqué un grand affolement pour la musique des jazz ou des orchestres. A partir des années 60, les orchestres ou les minis jazz se répandaient en Haïti et s’imposaient comme groupes musicaux animant les festivités carnavalesques. Aujourd’hui, certains d’entre eux imposent leurs conditions de participation. Les organisateurs en tiennent compte, car ils savent que leur absence peut susciter des critiques, voire réduire l’animation des rues et l’affluence de la foule. 

Autres traits caractérisant le carnaval haïtien sont les déguisements et les couleurs. En tant que support de parodie, les déguisements permettent aux acteurs non seulement de contrefaire, mais surtout de singer les attitudes et les comportements jugés incorrects. En se déguisant, les acteurs du carnaval font semblant d’imiter pour mieux ridiculiser certaines personnalités ou strates sociales. Quant aux troupes magico religieuses, elles ajoutent à leurs déguisements des objets sacrés et des couleurs propres aux esprits honorés. D’habitude, les « housi » portent  des paquets enveloppés dans des mouchoirs faits de couleur des «lwa » : le  blanc  à «danbalah », le bleu ciel à « kouzen zaka », le rouge à « ogou », le gris à la sirène, le rose à « èzili fweda », le noir à « mèt kalfou », le vert à « legba », le jaune à « gran bwa ile », le noir et blanc à  « baron sanmdi », le mauve à  « gran brijit », le bleu  foncé à « èzili dantor », le blanc aux «marassa », le jaune pâle à « klèmezinn », le bleu marin à ague, etc.

Outre les déguisements, les couleurs jouent un rôle important dans le carnaval, d’autant que les deux éléments vont de pair. De plus, tous les fans savent que leur participation réside dans le port des vêtements ou des masques en couleurs brillantes. Ceci est fait non pour se montrer mais aussi pour contribuer au décor. Avec l’habillement de circonstance, chaque participant croit apporter une note d’embellissement au carnaval. Ainsi entend-on dire «  kanaval se koulè ». Sans les couleurs, pense-t-on, le carnaval n’a pas d’éclat.     

D’autres activités non négligeables entrent dans l’organisation du carnaval et contribuent à sa réussite. De ces activités on peut citer la construction des stands, la conception et la décoration des chars allégoriques, etc. Les stands sont des estrades construites sur les trottoirs des rues affectées au défilé. Jusqu’au début du XXe siècle, les troupes ou les bandes de « madigra » parcouraient la Grande Rue de Port-au-Prince, du portail Saint-Joseph au Portail Léogâne. Les galeries et les terrasses des maisons servaient d’estrades ou de podiums aux spectateurs. Avec le temps, sans doute avec l’officialisation de ces festivités, l’Hôtel de Ville a servi  de point de départ et le Champs de Mars, le lieu culminant. En 2005, les autorités ont modifié le parcours traditionnel du défilé en faisant partir le cortège du stade Sylvio Cator qui a du parcourir le Portail Léogâne, la Grande Rue et la Rue des Casernes pour atteindre, le Champ Mars réservé comme le centre des festivités: y sont réalisées les principales activités para- carnavalesques. Dans les autres villes où sont réalisés aussi des carnavals officiels, les grandes rues et les places d’armes sont utilisées le grand défilé et pour le grand spectacle.

La construction des stands est une activité préliminaire faisant l’objet d’animation et de curiosité. C’est aussi une activité économique impliquant des secteurs et des individus de toutes professions et les gens de toutes les couches sociales: service du domaine municipal pour la concession des emplacements, entreprises commerciales pour la vente des produits et des matériaux de construction, ingénieurs et charpentiers pour la construction des stands, peintres et décorateurs pour l’embellissement, artisans et petits commerçants pour la vente des produits artisanaux et des friandises. Tout ce monde-là participe aux activités para carnavalesques et en tire des profits pécuniaires.

La construction des stands est surtout une attribution du secteur privé et des institutions autonomes: l’Etat central ne s’y implique pas trop. Cependant la construction des chars est de la responsabilité inclusive du gouvernement. Les chars sont de deux types: ceux transportant les batteries et musiciens et les chars allégoriques. Le dernier type est destiné au roi carnaval, aux pages, à la reine et aux princesses, car il y a tout ce monde-là dans le cortège carnavalesque. Outre les concours organisés pour la sélection des bandes à pieds et des minis jazz devant animer le carnaval, des jeunes des deux sexes se mettent aussi en compétition de danse et de beauté, ou cherchent des atouts officiels pour être choisis comme roi, reine, pages, suites, etc.. Les heureux gagnants sont finement habillés et placés sur des chars luxueusement décorés.

Tout en restant une simple festivité populaire, le carnaval haïtien offre aux acteurs l’occasion de sanctionner les mœurs jugées répréhensibles et leur permet de dire à haute voix ce qu’ils n’oseraient murmurer en temps ordinaire. D’apparence, on peut y voir une simple réjouissance; mais en profondeur, le carnaval haïtien présente en miniature toute l’existence du peuple haïtien: son histoire, ses connaissances, ses créations, ses moralités, ses vicissitudes, et même ses aspirations. Sur le parcours, c’est toute la culture populaire d’Haïti qui défile devant les spectateurs. De là ressort la justesse de la réflexion de Michel Lamartinière Honorat (1955) qui voit dans cette fête populaire les éléments culturels permettant de rester en contact avec les anciennes traditions du pays. « L’Indien, l’Espagnol, le Noir et les Français, dit-il,  tous les aïeux qui nous ont laissé leurs mœurs et coutumes se retrouvent côté à côté dans nos fêtes carnavalesques ».