IIIIIIIIIIIIIIII
Lettres de Julián del Casal à Gustave Moreau
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
Ces lettres que nous présentons à continuation, conservées précieusement dans le Musée Gustave Moreau à Paris, sont un témoignage dramatique de l'inclusion de notre culture dans la modernité littéraire.
Illustration par : Ángel Silvestre Díaz

Le 15 mars 1892, une chronique de Julián del Casal dédiée à portraiturer et commenter la vie et l’œuvre de son admiré Joris Karl Huysmans est publiée dans La Habana Literaria. Dans l’un des passage on peut lire :

Il déborde les frontières littéraires, fusionnant les procédures les plus raffinées des autres arts, notamment ceux de l’orfèvrerie, de la mosaïque et de la peinture. La plume d’Huysmans rivalise avec le pinceau de n’importe quel peintre. Il me suffit de me rappeler les descriptions de ses Croquis parisiens, celles de Salomé et de l'Apparition de Gustave Moreau et, surtout, celle d'une Crucifixion de Matthias Grünewald, qui illustre les premières pages de Là-bas. (1)

Julián del Casal commentait ainsi un des recours privilégiés des parnassiens et des symbolistes, ce que Baudelaire avait décrit dans son sonnet Correspondances, ce que Rimbaud formulait dans sa lettre de la voyante : tous les sens correspondent et il faut transformer les sens. Le poète artiste doit peindre avec sa plume, colorier avec le langage, produire des textures, des luminosités, des transparences et des obscurités avec les mots. Les peintres, les poètes et les musiciens communient alors avec un esthétisme qu’ils prétendent absolu depuis une hyperesthésie propre de leur condition d’artistes.

En plus d'avoir "lu" les cadres en prose irisée d’Huysmans, Casal peut admirer sous la lumière havanaise les reproductions des tableaux de Gustave Moreau, faisant peut-être partie de ceux qu’avait apporté Aniceto Valdivia dans sa mythique valise en 1885, ou peut-être sous forme de gravures offertes pour les librairies, dans les bibliothèques de ses amis ou dans les salles de rédaction qu’il fréquentait, mais aussi, comme il l'écrit dans une de ses lettres, celles qu’il a commandé directement à Paris. L'atmosphère luxueuse, artificielle et mystérieuse de ces toiles du peintre français produit un éblouissement se transformant en idéalisation du peintre et de sa peinture. Ces paradis artificiels le fascinent. Il lui envoie des lettres d’une superlative admiration, il écrit dix sonnets intitulés Mi museo ideal décrivant chacune des toiles du peintre, escortés par Vestíbulo, un sonnet où il fait le portrait du peintre et, comme fermeture, un long poème, Sueño de gloria, réalisé pour chanter l'apothéose de Gustave Moreau.

Il lui envoie onze lettres entre 1891 et 1893, où il l’appelle « Maître divin », « très cher et vénéré maître » et « très cher maître ». Casal rencontre ses paysages rêvés dans les peintures de Moreau, remplis de pierres précieuses, d'étranges créatures surgies du monde classique, des personnages mythiques, des atmosphères surréalistes, des raréfiées ambiances de tragédie, de mort et de voluptuosité. La négation ou peut-être le surpassement tant attendu de la piétonne Havane colonisée, saturée de médiocrité, d’opportunisme et de génuflexions.

La lecture de ces lettres que nous présentons à continuation, conservées précieusement dans le Musée Gustave Moreau à Paris, sont un témoignage dramatique de l'inclusion de notre culture dans la modernité littéraire, une modernité dont l’angoisse et la douloureuse trame serait enracinée dans une autre réalité moderne différente de celle de l'Europe métropolitaine, la tortueuse réalité coloniale. L’orthographie des lettres écrites en français est souvent incorrecte et Casal s’en excuse. L'une d'elle est écrite en espagnol et elle est reproduite ainsi.

 

1 -  Casal, Julián del : “Joris Karl Huysmans”. Dans sa Prosa. Tome I. Maison d’édition Letras Cubanas, La Havane, 1979. page 11.

 

CARTAS DE JULIÁN DEL CASAL A GUSTAVE MOREAU

 

 

 

1

LaHavanne, le 11 Aoüt 1891

M.

Gustave Moreau

 

Tres adoré  maître:

Quoique jet n'ai pas le bonheur de vous connaître que par des copies de vos divins tableaux, j 'ose vous écrire pour vous envoyer les adjoints sonnets qui j'ai composé après des gravures de ces chefs d'oeuvres: Héléne, Salomé et Galatie

Je sais bien, trés-vénéré maitre, qui je n'ai pas reussi à rendre la sublime, troublant et inexprimable beauté de votres adorées figures; mais je rêve aussi qui vous vous daignerez aecueillir ces trois sonnets, avec la bonté genereuse des grandes âmes, comme un temoignage pauvre, mais le seul possible, de ma Muse à votre genie sans égal, purce qu'il est le plus philosophique, étant à la fois celui de le plus pur artiste qu'a rayonné sur l´humanité.

Dans le 'hiver prochain, je songe à publier mon second volume de vers, dont la troisième partie portera ce titre: Mon Musée Ydeel (Tableaux de Gustave Moreau). Tout'elle sera dedié a la glorification de vos incomparables ouvragres. J'attends, pour me metre à l'oeuvre, 1' arrivée de des copies de L´Apparition, Une Péri, Phaeton, Hercules devant' l'Hydre et tout le reste qui deja j'ai demandeé á París. Aussitót que mon livre serai imprimé, le premier exemplaire on vous será reservé et envoyeé tout de suite.

Je vous supplie très humblement qui vous vous daignerez me pardonner les fautes de cette lettre, puisque je ne sais pas que traduire le francair à l´espagnol et je n'ai pas voulu me faire écrite, par personne, cettes lignées.

J'attends aussi qui vous me feriez 1 'honneur de croîre qui vous avez en moi, quoique je sois très loin de Paris, le plus obscur et le plus petit, mais le plus fervent, le plus sincere, le plus fídele et le plus loyal de vos admirateurs et de vos serviteurs.

 

Julián del Casal

Ysla de Cuba

Redacción de "El País"

Teniente Rey 39 Habana

 

 

 

2

 

Habana 15 de Agosto de 1891

Sr.

Gustavo Moreau

 

Muy venerado maestro: Hace algunos días que tuve el atrevimiento, à la par que el honor, de dirigiros, por conducto del Sr. Huysmans, a quien debo la inmensa dicha de conoceros, una carta certificada, influyéndoos tres sonetos escritos por mí ante copias de vuestras divinas y sugestivas  figuras de Elena, Salomé y Galatea, que deben haber llegado ya à vuestras manos. Tres días después, recibí de París catorce copias fotográficas de otras tantas obras vuestras, compradas en la Photographie des Meaux Arts 8, rue de Bonaparte, 8, de las cuales solo reconozco, con seguridad, tres; L 'Aparition, Hercule et l'Hydre de Lerne  et Prometheus. Ninguna tenía título y sólo traían al dorso el número del catálogo.

De las once restantes, he reconocido el asunto de las marcadas con los números 16.933, La Quimera, 17.986, La Muerte de las Stinfálidas, 17.984, Una Venus, 19.869,

La Vuelta de Europa, 16.772, Los Caballos de Diomedes, y 19.692, El Nacimiento de Venus.

La marcada con el número 18.000 debe ser Perseo y Andrómeda, cuadro que de seguro inspiró a mi compatriota José María de Heredia uno de sus admirables sonetos.

Ymagínome que Una Peri lleva el número 17.987.

Quédanme por reconocer las que ostentan los números 18.875, 19.152 y 15730.

Teniendo el proyecto, que ya tuve el honor de comunicároslo, de dedicar sonetos a aquellos cuadros vuestros que yo alcance a comprender, vuelvo a tener el atrevimiento, -y por él os pido mil perdones- de escribiros otra vez, confiando en la amabilidad del Sr. Huysmans, para que tengáis de resolverme las dudas expuestas y de comunicarme a la vez a que casa podía dirigirme para adquirir el resto de vuestras obras, especialmente Le jeune Homme et la Mort, Phatón y David.

Al mismo tiempo, deseo participaros, no por vanidad, sino por satisfacción, que estoy asombrado de vuestras justas, originales y artísticas concepciones de vuestros Hércules, de vuestra Venus y de vuestro Prometeo. Al revés de lo que imagina la fantasía burguesa, vuestros Hércules son fuertes, pero bellos, vuestro Prometeo es un Cristo pagano, tal como debió ser el primer Redentor de los hombres; y vuestras Venus son divinamente hermosas, pero frías, indiferentes, nostálgicas y soñadoras. Ellas me traen a la memoria aquellos versos de mi maestro en poesía, del gran Baudelaire, "je trône dans l'azur comme un sphinx incompris; J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes; Je hais le mouvement qui déplace les lignes; Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris."

Aunque, por ahora, no pienso ir a París, desearía saber, porque soy muy joven y tengo la esperanza de ir, en que museo se encuentran vuestros cuadros, que tanto me han hecho soñar, que tanto me han hecho vivir.

Y pidiendoos mil excusas por haber turbado un momento vuestra sagrada quietud, tiene el honor de ofreceros sus servicios vuestro apasionado y poseído admirador

 

Julián del Casal

 

Ysla de Cuba

Redacción de "El País"

Teniente-Rey 39 Habana

 

 

 

3

 

 

LaHavane, le 16 Septembre de 1891

Très cher et tres veneré maítre

Avant toute chose, je vous demande mille pardons par troubler de nouveau la calme majesté de votre sacre vie, avec mes lettres qui j'ose vous écrire dans le voluptuese et délicat idiome qui vous parlez.

Mais vous avez été si noble, si benveillant, si genereux, si parfaitement grand avec moi, qui je me croirais le plus excecrable des humains si je laissasez sans réponse votre precieuse-lettre, plus precieuse pour rnoi qui tous les bonheurs de la terre el du ciel.

¿Comment répondre aux phrases exquises de votre lettre? ¿Comment vous dire la joie ressentie en parcourant ces lignes inondés de bonté, de grandeur, de genie et de la plus sublime generosité? Je m'avoue incapable de vous exprimer toute ma gratitude et toute ma admiration.

Au même temps qu'une joie inexprimable remplissait mon âme à la lecture de votre sacre lettre, une noire tristesse me serrait le couer à la vue de les lignes de dueil qui l´encadrait, parce que cela m'a devoilé qui vous pleurez maintenant la desaparition de un etre aimé.

Quiconque qui il soit pour vous, je ressent sincèrement votre douleur, moi qui, des mes premières anneés, je vu disparaître tous les êtres qui j'ai aimée, qui j'aime encore et qui j'aimerai toujours, toujours.

Je voudrais etre à Paris pour vous panser, avec ma tendresse respetueuse et mon devouement filial, la cruelle blessure qui fait saigner votre excelent coeur.

J`ai ausi l'honneur de vous envoyer sept nouveaux sonnets qui j'ai composée et qui j'ai publiées avec les autres qui vous avez récu. Conment je ne garde pas l'espoir d`avoir un jour la divine bonheur de vous connaître, parce que je suis blessé de mort par une maladie cardiaque qui m'emporte tout jeune à la tombe, sans me laisser vivre tout le temps qui je veux. j'ose vous envover mon portrait, copie photogranhique de un portrait à l'huile qui m'ai fait mon meilleur ami.

Croyez vous, très adoré maître, croyez vous que vous etez le genie qui je plus aime et qui je garderai par votre lettre une reconnaissance eternel. Peut-être trouverez-vous le mot trop fou. Mais qu'importe! De mon coté je vous assure une impérissable afection.

Je ne sais pas aimer à demi, et par man sang de Cubain qui me brûle ou par votre genie qui me raffole vous pouvez etre certain que mon coeur gardera, quand même et pour toujours, la fleur d'amour, d'admiration el de gratitude qui vous avez fait éclore dans l'âme de votre fanatique admirateur et très-humble serviteur.

 

 

           

Julián del Casal

 

P.S. Faites-moi le plaisir de remercier à M. Joris-Karl Huysmans, dont le genie m'étonne, ses exquises faveurs el de lui offrir mes très-humbles services.

 

 

 

 

4

 

 

'La Havanne, le 1er Novembre 1891

 

Ydolatré, très-idolatré, de plus en plus idolatré maître:

 

Cet matin, au rouvrir les yeux je m'ai croyé le plus heureux des hommes, parce que le courrier m'a apporté la magnifique lettre qui vous, toujours noble, toujours magnanime, toujours extraordinairement entonnant m'avez fait la supreme charité de m'écrire. Je viens d'acquérir la profonde conviction déja pressentie par moi, de qui vous avez; non seulement le genie plus pur des createurs, mais aussi le coeur plus saint qui fleuri sur la terre. Combien vous devez souffrir dans ce dégoûtant monde!... Maintenant, je n'ai pas besoin de vous dire à quel point je vous serai reconnaissant par votre divine humanité) mon bonheur serait complète, si je pourrais d´aller à Paris, vous trouver sans témoins, tomber à genoux devant vous, rester muet d'adoration et m'aveugler avec les sublimes beautés de vos tableaux. Je ne coucherai doucement tout suite, sans regretter rien de tout de ce qui je laisserai derrière moi dans la vie.

Je vous suis infinitement reconnaissant, très douce maître,  car vous avez appris, c' est à dire, deviné, impuissant que je suis pour m'exprimer dans votre caressant et voluptueuse langue, tout ce qui je sens par vous. C'est un sentiment, presque divin et très peu d'humain, qui me suffit pour me faire aimer la vie. Je vous vénère, comme on vénère un dieu et je vous aime comme on aime un rêve. Votre genie sans égal, autant que votre âme sans soeur, m'ont saisi tout entier J'écoute votre nom partout. Si je prends un journal ou un livre, je lui guette à chaque ligne Lorsque je lui trouve, mon coeur bat à se briser. YI y a desjours que je lui ai lu dans le livre de Monsieur Charles Bluet sur le regretté Barbey d'Aurevilly. Avant hier au soir je lui relisai, par la derniere fois, en finissant de relire l'incomparable Là-Bas de monsieur Joris Karl Huysmans. Les chastes figures de vos tableaux me hantent. Vous trouverez le temoignage dans un poème qui je vous envoie, avec le seul desir de qui vous ne doutez pas de moi. Les vers son marqués avec du crayon. Souvent aussi je parle très longuement avec vous par la pensée et je me sens heureux, trop heureux.

Quoique je suis tres souffrant encore, (et je ne pourrais vous exprimer jamais ma gratitude par l'intêret qui vous avez pris a mon égard) je songe à écrire bientót un poème qui sera, à peu près, votre apothéose. Je ne sais pas si j 'arriverai à vous dire toute ma pensée. L'action du poème on deroulerai dans la valleé de Josaphat, le dernier jour de la creation. D'abord, je ferai une vague description du lieu. Je peindrai un Dieu beau, emergeant des nuages nacrés, drapé: de pourpre étoile de pierreries. Yl jugera paternellement les humains. Parmi les femmes, serait Hellène et vous parmi les hommes. Je vous dessinerai très misterieusement. Hellène, au vous voir, serait touché; par le souvenir de la puissance de votre genie et tomberait elle prise d'amour à vos pieds. Dieu le pardonnerai alors ses fautes et vous la vous donnerai par soeur par toute l'eternité, devants les regards etonnées des humains. Vous monterez enlacés tout à coup vers les paradis de la lumière, des parfums, des coujeurs... Je veux symboliser avec ce poème la victoire du genie Sur la beauté, ou, mieux dit, la beauté vaincue par le genie et la joie ineffable de Dieu à la vue de cet évenement. Apres qu'il soit fini, peut être vous lui trouverez aceptable, car je lui composerai avec amour. Si je suis affamé de vivre, c'est par vous et par l'Art, les seines choses qui me sourient encore.

Avant de finir, je vous prie très humblement de me pardonner qui j 'ose vous déranger de nouveau avec mes lettres banales, autant qu'a monsieur Huysmans, dont la bonté infinie ne pourrait jamais etre payée par moi, avec rien de tout. Si je vous écris, je lui fais par un besoin de mon âme. Escusez moi, très genereux maître, les êlans de mon coeur. Je ne songe pas à correspondre avec vous. Ceci serait une vanité ridicule,

dont je tiens à me garder. J'ai la mesure de votre grandeur et celle de ma petitesse. Vos lettres à moi n'ont pas eté lues par personne. Si j'ose un jour les lire à quelqu'un, serait pour lui incruster la preuve de votre extraterrestre magnanimité. Ma admiration est solitaire et n'a pas besoin des témoins. Si vous ne pouvez pas me répondre je vous adorerai egalement et je vous serai toujours très reconnaissant, toujours aussi, quand même. J'aimerai tout ce qui sortirai de vous jusque le silence. Les dieux ne sont ils pas silencieux?

Soyez heureux, très veneré et tres aimé maître, soyez heureux et daignez vous croire toujours, comme vous avez déjà croyé, ce qui je ne pourrais pas vous lui remercie, dans la plus absolue sincerité de votre chaque jour, chaque heure et jusque chaqué minute plus chaud et loyal et possedé admirateur.

 

Julián del Casal

 

 

5

 

La Havanne, le 15 Décembre 1891

 

 Divin maître: Yl y a plus d'un mois, j'eus l'honneur de vous envoyer un poème qui je venais d'écrire. Au même temps, je vous annonçais l'envoi d'un autre qui j'ébauchais en rêves. Aujourd'hui il est rimé et vous lui trouverez à côté de ces lignes. Lorsque vous lui lissez, ayez la bonté de n'oublier pas que n'ai pas le sot orgueil d'avoir fait an chef d'oeuvre. Je lui trouve, et je vous dis ceci avec le coeur sous la plume seulement lisible. Outre cela, je dois vous dire qui je ne me fais pas l'illusion d`avoir ajouté, avec ce poème, un rayon de gloire à votre nom inmortel, pas même dans mon pays, car je ne suis pas ici, contrairement à ce qui vous pourrais vous imager, qu'un rêveur malade sans valeur . Je n'attends pas non plus vous émouvoir, puisque j'ai la conviction de que vous devez être bien habitué à des hommages plus hauts, plus précieux, plus autorisés.

Après le poème, vous liserez un sonnet qui j'ai fait pour le Vestibule de mon Musée Ydeel, rêvant à vous. Autant le poème que le sonnet, sont encore inédits. Yl est très probable qui vous voyez dans le second des inexactitudes; mais, comme je n'ai pas le bonheur, trop grand pour moi de voir votre portrait, j 'ai des fantaisies sur vous et je' vous ai rêvé comme ça. Peut être vous ressentirez la honte d'avoir m'inspiré ces choses insignifiantes, mais dans ce cas, je vous prie très humblement de me pardonner si graves fautes involontaires.

Ainsi, donc, je vous envoie le poème Rêve de Gloire et le sonnet Vestibule avec le seul but de vous donner une petite preuve de la grande adoration qui je cache pour vous dans le coin plus pur de mon coeur.

Daignez vous, très aimé et très veneré maître, promener votre regard sur mes pauvres fantaisies et vous auriez satisfaite la seule aspiration de votre très fanatique et très humble adorateur.

 

Juliân del Casal

 

P.S. Au soussigner cette lettre, je m'aperçois de ne vous avoir pas prié de m'excuser auprès du grand maître Monsieur Huysmans par l'avoir dérangé de nouveau avec cette lettre, qui j'ai osé vous écrire en français Faitez moi le plaisir de m'excuser et je vous lui remercierai de tout coeur.

 

6

 

La Havanne, le 17 Février 1892

 

Divin maître:

Je suis follement enivré de bonheur, car vous avez eu l'inappréciable bonté de m'écrire de nouveau après d'un long silence qui me criblait de noirs preocupations et me faisait pleurer à chaudes larmes. J'avais le pressentiment de votre maladie et je croyais d'éclater de desespoir, ne pouvant pas d'y aller pour vous soigner comme un bon enfant son lointain père malade. Pendant ce temps, j'ai vécu abruti comme un porc et ombragé comme un chien enchainé, en vous imageant sur votre lit de souffrances ainsi qu'un aigle blessé sur une laude desoleé. Mais, aujourd'hui, vous m'avez rendu la vie avec vôtre sacre lettre qui je porte religieusement, comme les deux antérieures, sur mon coeur.

Cette lettre, dont la réception est la seule joie qui j'ai eprouvé dans cette année, m'a comblé d'une infinie satisfaction, car vous m'y envoyez votre adresse, en m'autorisant ainsi, très délicatement, pour vous écrire.

Merci donc, très bien aimé grand maître, merci beaucoup.

Maintenant je dois vous confesser que si j'ai osé vous écrire, cela a été car j ai rêvé toute ma vie de trouver un maître lointain (n'ayant d'aucun agréable à mon entourage, car je vis en ours dans cette Sibérie torride) qui fût si eminent et si bon comme vous êtes. Je voulais aussi qu'il n'aimait point, comme vous, la gloire, le bruit, la foule, les journaux et d'autres choses, mais l'art par l'art. Et, en tournant ma pensée vers l'Europe, je n'en trouvé pas qui deux: vous et Dante Gabriel Rosetti. Ma pauvre mère, qui était une emigrèe irlandaise, m'avais transmis son culte par cet artiste. Mais je vous ai préfèré, non seulement car le doux auteur do "La Coupe de Vie"avait mort, mais parce que je vous crois le plus grand et le plus pur poète de tous les siècles. N'avez vous pas fait jamais des vers, très idolâtré maître?

À présent, je suis en finissant de faire d'autre recueil de rimes qui j'aurais l'honneur de vous envoyer. Aussitôt imprimées, je songe à écrire un roman et d'une troisième volume de vers qui je ressens déjà dans la tête et dans le coeur. Pendant ce temps, (quoique je sois plus pauvre qui Job ou Verlaine, ce qui me rend fier, car je suis si satisfait de ma pauvreté comme d'autres de sa richesse) je ferais venir de Paris tout ce qui on à écrit sur vous et alors j'écrirai la Vie et oeuvres du divin Gustave Moreau avec le seul but de fonder une religion a la gloire vôtre. Et, si je ne réussi pas, je briserai ma plume et je m'engloutirai dans la paix d'un cloître, tournant mes regards vers Dieu, le seul qui me consolerait d'avoir vécu.

Après cettes confessions, je dois vous avouer aussi qui je suis vraiement surpris de lire qui vous avez le désir de vous faire traduire mom petit poème par Monsieur de Heredia. J'en suis fier, très aimé maître, mais, à coeur ouvert, je n'en suis pas digne. Monsieur de Heredia, dont les magistraux sonnets me sont bien connus, jusque le point d'avoir tenté de les imiter, malheureusement, hélàs, dans Mon Musée Ydeel est aussi un de mes dieux. Je vis d'adorations, comme d'autres de méprises. Je sais par coeur son magnifique sonnet Jason et Medée qu'ilvous a dedié. Dans mon premier recueil de vers, publié au commencement du dernier année, j'ai traduit sa Chanson de Torero, mais je n'ai pas osé on l'envoyer, car, en relisant mes vers, je les ai trouvé très mauvais. Je m'en souviens aujourd'hui, comme un père solitaire de ses petits enfants morts.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je souhaite qui cet année soit pour vous le plus heureux de votre vie exemplaire. Au même temps je vous prie de me donner toujours des nouvelles de votre état de santé et de n'oublier point de votre très dévot, très humble et très reconnaissant admirateur qui baise respectueusement vos sacres mains.

 

Julián del Casal

 

P.S. Yl y a beaucoup de temps, j'ai une grâce à vous demander. Si vous avez, dans un tiroir, un portrait à vous, quoique il soit très ancien, je vous prie de me l'envoyer et de me pardonner si haute, mais ma seule, prétention.

Je vous ai envoyé le mien, avec l'espoir d'obtenir le vôtre Et, quand j'ose vous lui demander, c'est car je ne peux pas vivre plus de temps sans lui. Je saurais, très veneré maître, me faire digne de cet honneur. J. del C.

 

7

 

La Havanne, le 5 Mars 1892

 

Monsieur Gustave Moreau

Très cher grand maître:

J'ai l'honneur de vous présenter au porteur de ces quelques lignes, Monsieur Édouard Cornelius Price, un de mes véritables amis et un grand poète cubain français, comme M. de Heredia, qui s'est établi, depuis des mois à Paris.

Bientôt il débutera dans les lettres françaises, sous la protection de M. François Coppèe, par un très magnifique volume de vers, dont j'en lis quelqu'uns.

Je n'ai pas besoin de vous louer ses très hautes qualités, car, aussitôt connu, vous apprirez qu'il est doux comme un enfant, tendre comme une vierge, pur comme un ange et bon comme un vrai artiste. J'en passe et des meilleurs, en éprouvant la crainte de bleser sa imvraisamblable et sincère modestie.

Au même temps, je vous prie, à coeur ouvert, de ne croire point de tout qu'il vous disse sur moi.

Yl s'est chargé très volontiers d'aller, en mon nom, chez vous et de me donner des nouvelles de votre état de santé.

Si vous vous daignez lui faire un bon accueil, vous auriez, des nouveaux titres a l'infinie gratitude de votre très dévot admirateur et très humble serviteur.

 

Julián del Casal

 

8

La Havanne, le 16 Mars 1892

 

Monsieur

Gustave Moreau

Divin maître:

Quoique je ne vous ai pas écrit, après d'avoir repondu votre dernière lettre, que des lignes de présentation pour un de mes compatriotes francisés, Monsieur Price, je ne vous ai pas oublié un seul jour, une seule heure.

Je songe que vous serez déjà bien rétabli de vos souffrances et en savourant ces douceurs de la convalescence, si bien goûtées par tous ceux qui sommes très habitues aux maladies.

Pendant mes heures de loisir, je vous ai écrit cinq ballades qui je n'ai osé pas publier, en craignant vous tourner au ridicule avec ma furieuse et banale admiration. Aussitôt traduites en prose française par moi, afin de vous épargner le soin de chercher un traducteur, j'aurai le plaisir de vous les envoyer, mais pour vous seulement. Ce qui je vous envoie, c'est une lettre et un article, lesquels je vous prie de remettre au grand maître Monsieur Huysmans.

J'ai écrit cet article pour lui remercier d'une manière très pauvre, mais la seule possible pour moi, l'inappréciable obligeance de vous remettre mes premières lettres.

Je vous prie de n'oublier jamais qu'en vous envoyant quelqu'uns de mes travaux, je n'ai pas d'autre prétention qui celle de vous être agréable. Vous n'avez pas besoin de me leurs louer, s'ils ne vous plaisent pas. J'ai la conscience de ma misère artistique, mais je ne m'en plaint pas, car Dieu m'a donné toujours la résignation avec la douleur. D'ailleurs, je suis bien guéri de toutes les vanités de la vie.

Vous m'excuserez si je ne vous écris que ces quelques lignes, mais je suis, il y a des jours, si endolori, si fiévreux, que la plume on glisse de mes doigts.

 

Malgré tout, reste vivant avec vous par la pensée votre très fanatique et très reconnaissant admirateur.

 

Julián del Casal

 

9

La Havanne, le 20 Avril 1892

 

Très divin maître:

Je n'ai pas le bonheur, depuis longtemps, de recevoir d'aucune lettre à vous, mais je ne m'en plains pas, car, je sais que vous n'avez pas le temps de repondre mes enfantillages et mes sottises, mais seulement de me les pardonner.

Abusant de votre bonté, ce que vous m'excuserez aussi, très cher et très veneré maître, J'ose vous écrire de nouveau pour vous remettre quatre exemplaires de mon dernier volume de vers. Je vous prie très humblement d'accepter le premier pour vous et d'offrir le deuxième au Monsieur Huysmans, le troisième au Monsieur de Heredia et le quatrième au Monsieur Verlaine, s'ils vont un jour chez vous. Chaque volume porte sa dédicace.

D'abord, je songeais les écrire, mais j'ai étranglée tout de suite cette pensée, parce que, en ne me connaissant ils pas, ils pouvaient me prendre par un rechercheur d'autographes ou d'autre chose plus horripilante encore. Ainsi, donc, faites moi le plaisir, très bon maître, de les dire que je n'ai pas d'autre but, avec la remission de mon cahier de vers, qui celui de les prouver qu'ils ont en moi, dans ce coin du monde, le plus obscur, le plus petit, le plus pauvre, mais quoique pas autant que vous, sans flatterie le plus fervent de sec admirateurs.

J'aurais voulu, très doux maître, vous envoyer d'autre présent plus digne à vous, mais cela m'a été impossible et j'ai du me résigner, bien habitué que je suis à l'avortement de mes désirs et de mes rêves. J'attends que vous trouverez plus acceptable un bouquet de ballades dont je vous ai parlé que j'aurais l'honneur de vous effeuiller dans l'hiver de cette année.

Je vous aime de plus en plus, non seulement par votre génie, que je trouve de jour en jour plus colossal, et par votre vie exemplaire, que je cherche d'imiter, mais parce que vous m'avez écrit: "Je ne possède rien d'autre en mon avoir, q'un grand amour de l'art et des belles choses de la pensé...."

Laissez moi vous féliciter de tout coeur par le magnifique sonnet que, avec votre "Source Troublée", avez vous inspirié au Monsieur Noël Loumo, et par votre nomination de "chef d'atelier de peinture". Je sais que vous etez digne d'autre place plus haute, mail je sais aussi qui dans la vie n'est jamais apprécié l'œuvre du genie

Soyez heureux, très cher et très grand maître, soyez heureux et recevoiz toute l'âme de votre enragé admirateur

 

Julián del Casal

 

P.S. Je m'ai oublié toujours vous dire que je vous envoie mes lettres recomandées pour avoir la sécurité de sa réception, mais non pour vous obliger aux réponses. Je suis pourri des défauts, mais je n'ai été jamais intéressé et je n'attends l'être non plus, car je suis habitué à me priver de tout. J. del C.

 

 

10

 

La Havanne, le 5 Juin 1892

 

Bien cher grand maître: Je n'ai pas rien de nouveau à vous dire, mais je veux me donner aujourd'hui l'honneur de vous écrire, pour vous montrer que je ne vous ai oublié et qui, maigre d'un long silence, je suis toujours le même.

Si je vous dérange, je vous prie de briser ce papier ci, où vous no trouverez pas que la trop pâle expression d'un coeur reconnaissant envers vous, d'un coeur profondement épris de votre, puissant génie, de un coeur qui, pour vous, cultive ses meilleurs et ses plus purs sentiments.

Voilà bien de temps que je m'avais proposé vous écrire, mais ma ignorance de votre belle langue, d'un côté, et ma impuissance pour vous être agréable, de l'autre côté, m'avaient fait remettre au lendemain la réalisation de mon projet. Je voulais vous écrire pour vous remercier l'envoi de "La Habana Literaria" au grand maître Huysmans. Et, quoique si tard, je vous prie de croire a ma gratitude éternelle.

Je n'ose jamais vous parler de vos merveilleux tableaux, bien convaincu que je suis de la inutilité de mes opinions, mai, je dois vous confesser qui, dans ces derniers temps, j'ai écrit des odelettes qui m'ont été inspires par votre Jason. J'en ai parle dans mes vers, comme d'une bien aimée réel. En fin, bien cher grand maître, je suis éperdument amoureux de cette divine création de votre pinceau. J'attends que vous no me trouverez pas ridicule par ces aveux, car vous etez un grand artiste et peut être vous auriez aussi ressentie un amour semblable. Et je n'ajoute pas un seul mot sur ce point, car je me égarerais....

Adieu, bien cher grand maître, jusque bientôt. Mes souvenirs au Monsieur Huysmans et pour vous tout le coeur de

 

Julián del Casal

 

P.S. ¿N'avez vous pas reçu une lettre a moi, en vous demandant votre portrait? Son envoi vous coûterais si peu et me rendrerai hereux, si heureux!

 

11

 

La Havanne, le 19 Août 1892

Très cher grand maître: Yvre de bonheur, par la réception de votre magnifique lettre, mais, empoisonné d'angoisse, par toute la tristesse qu'elle renferme, j'ose vous écrire ces quelques lignes, sans l'espoir helas! d'alléger vos amers et profonds souffrances. Après la lecture de si tendre, si touchant et si sublime témoignage de votre sympathie, j'ai resté plongé dans le plus noirs des douleurs, songeant a la cruauté du destin qui vous blesse si injustement, à vous qui êtes, très bien aimé maître, le plus grand, le plus noble et le plus pur des hommes. Mais au même temps si dois je vous dire toute la vérité j'ai ressentie grandir mon amour envers vous, car j'ai appris que vous êtes souffrant et je n'aime pas que les malades ou les tristes, bien degouté qui je suis des gens heureux. Ainsi, donc, très cher grand maître, je vous prie de croire davantage a mon stérile, mais absolu et sincère dévouement. 

Quoique j'ai regretté souvent votre silence, je ne vous ai adressé mentalement des reproches jamais, parce que je sais que vous êtes toujours fort occupé et qui vous avez besoin du temps pour reposer de vos longs et sacres travaux

Je suis fier de l'intérêt qui vous montrez sur mon état de santé, mais je suis plus malade de jour en jour et bien resigné a tout.

Au sujet de mon amie, Cornélius Price, je suis heureux de savoir l'impression qui vous avez gardé de lui. Je l'attendais d'avance et par cela même j'avais osé vous lui présenter. Je dois l'écrire très prochainement et alors je l'écrirais tout ce qui vous pensez de son personne et de son talent.

Comme vous pouvez imaginer, je regrette profondement n'avoir pas votre portrait, car je n'ai pas l'espoir de vous connaître jamais, mais je respect votre goût et presque j'en vous complimente.

Ne me parlez pas de mes poésies. Je suis honté de vous avoir envoyé un si pauvre hommage de mon admiration.

Adieu, très bien aimé grand maître, daignez vous accueillir tout l'amour, toute la tendresse et toute la vénération de votre humble et dévot admirateur.

 

Julián del Casal

 

 

12

 

La Havanne, le 1er Janvier 1893

 

Très cher maître:

Vous songerez peut être que je vous ai oublié, n'ayant pas reçu une seule ligne à moi, il y a déjà beaucoup de temps. Mais je ne vous oublie pas un seul jour. Vous êtes toujours très vivant dans mon coeur, et, pendant mes longues heures de noire mélancolie, je tends ma pensée envers vous, en éprouvant tout de suite une infinie consolation.

Yl y a des heures, très cher maître, où je ressens un violent désir de m'adresser à vous, en vous disant tout ce que je vous aime, tout ce que je vous admire, tout ce que je vous vénère. Mais, comme il v a dans moi deux êtres, l'un rêveur et l'autre analytique, je chasse tout à coup cette pensée, car je crains vous déranger o vous obliger aux réponses.

Si je vous écris aujourd'hui ces quelques lignes, c'est seulement pour vous envoyer tous mes voeux de bonne année et pour vous montrer de cette manière, certainement très pauvre, mais la seule possible pour moi, que je suis toujours le même, malgré le temps et malgré la distance.

J'ai une vague espoir d'aller, dans cette année, à Paris, quoique il ne soit pas que par deux mois. Je n'ai pas besoin de vous dire, très divin maître, que je veux faire seulement ce voyage pour vous connaître et pour vous écrire un livre sur votre vie et sur votre oeuvre. Comme je suis un ignorant que écris toujours par une vague intuition qui a t il des belles choses, je vous montrerais toujours mes manuscrits avant de les livrer au public et je vous demanderai toujours votre sévère et franche opinion. Si je ne peux pas vous traduire mes pensées, un de mes amis, Monsieur Cornélius Price, par exemple, vous traduira ce que je dois écrire dans l'espagnol.

Adieu, très cher maître, soyez heureux et daignez vous vous souvenir de votre très fidèle, très loyal et très passionné admirateur

 

Julián del Casal.