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La Fête du Feu. Une expérience intégrative
Par Manuel Ruiz Vila Traduit par Alain de Cullant
Les peuples caribéens et latino-américains se prononcent sur la nécessité d'intégrer un bloc commun et le Festival des Caraïbes est une expérience significative du rôle intégrateur de ces cultures.
Illustration par : René Peña

Aux moments où les peuples caribéens et latino-américains se prononcent sur la nécessité d'intégrer un bloc commun défendant nos identités et permettant d’oxygéner nos économies, asphyxiées par les monopoles et les alliances des appelés pays du Premier Monde, la Culture Populaire Traditionnelle, comme véritable expression des grandes masses exploitées du continent et porteuse des plus authentiques racines qui soutiennent nos idiosyncrasies et nos nationalités, est sans aucun doute une importante partie des composants intégrateurs de nos peuples.

 

Le Festival des Caraïbes « Fête du Feu », dans sa XXXIème édition, est une expérience significative du rôle intégrateur de ces cultures qui, sans se le proposer dans ses origines, atteint son évolution et son développement. Pour une meilleure compréhension de ce phénomène il est nécessaire de se référer à sa genèse et à son essor.

 

La transcendance atteinte par le Festival, comme fait socioculturel, nous a permis de nous trouver pleinement dans notre nation, en même temps que nous nous mettons en relation avec d'autres formes d'expressions culturelles identificatrices des autres pays du secteur. Autrement dit, il a contribué à la consolidation de notre culture nationale et il a rendu propice le rapprochement dans les sphères mentionnées avec d'autres peuples des Caraïbes et même hors de celui-ci. Un échange qui se produit avec les expressions les plus représentatives de l'art populaire de ces pays et permet de comparer leurs différences et leurs similitudes avec celles qui dessinent notre identité nationale.

 

La création d'un espace où sont dignifiés les plus autochtones exposants de notre culture nationale, produit aussi un processus actif d'enrichissement de ces manifestations, au moyen de l'échange, ainsi qu'avec d’autres de caractère international ; c'est par lui-même un événement important pour le pays, pour les Caraïbes et pour d’autres pays d'Amérique Latine et du reste du monde.

 

L'actuel Festival des Caraïbes « Fête du Feu », portant les suivants appellations suite à son évolution : Festival des Arts Scéniques d'Origine Caribéenne, Festival de la Culture d'Origine Caribéenne, Festival de la Culture Caribéenne, Festival des Caraïbes « Fête du Feu », est né en avril 1981 comme exposant d'une timide prétention, dans ses débuts, sur la portée que son contenu pourrait comprendre et qui émerge comme une façon de voir et de comprendre la culture populaire traditionnelle quant à son insertion dans la culture nationale. Dans la conscience d'une appartenance organique aux Caraïbes et une reconnaissance des possibilités culturelles de Santiago du Cuba, il prétendait :

 

Montrer une zone de la culture populaire traditionnelle liée au complexe de la culture caribéenne.

 

En suivant le patron du Carnaval, rendre propice une expression du fait artistique doublement enrichissante, tant pour l'artiste que pour le spectateur, dans lequel la barrière entre les deux s'estomperait jusqu'où cela était possible.

 

Faire coïncider et échanger utilement des groupes et des créateurs artistiques très divers, de projections très différentes, qui se seraient difficilement rencontrés s’une autre façon.

 

Unir en temps et en espace l'expression des manifestations artistiques appartenant à la culture populaire traditionnelle et à l'activité des recherches.

 

Pour faciliter l'entendement de sa genèse et le pourquoi de son origine caribéenne, il est nécessaire de faire une brève référence historique :

 

À la fin du XVIIIème et au début du XIXème siècle, une vague migratrice a eu lieu vers la région orientale de Cuba suite à la fuite des propriétaires français, et une partie de leurs esclaves, résidants à Haïti devant la Révolution Haïtienne. Ces esclaves et leurs descendants ont apporté leurs coutumes et leurs cultures, syncrétismes et transculturations de leurs racines africaines avec la culture française du colonisateur, et ont créé dans cette région cubaine, très spécialement à Santiago de Cuba, des sociétés de Tumbas Francesas où ils ont développé leurs dons artistiques à travers la musique et la danse. Ces rythmes et danses ont eu une influence notable dans notre richesse et notre diversité musicale et de danse.

 

Un autre important phénomène migrateur durant les premières décennies du XXème siècle a aussi incorporé des nouveaux éléments à notre culture populaire traditionnelle : il s'agit de la main-d’œuvre antillaise (des Haïtiens et des Jamaïquains) qui viennent dans la région orientale de Cuba suite au développement sucrier. Ce mouvement migrateur qui continuera jusqu'au triomphe de la Révolution Cubaine en 1959, s’est établi fondamentalement dans les provinces de Guantánamo, Santiago de Cuba, Holguín, Las Tunas, Camagüey et Ciego de Ávila, comme porteur d'une culture créolisée. Elle a, en termes religieux, un plus grand rapprochement à ses racines africaines que celles des migrations du XXVIIIème siècle. Ces rassemblements atteindront un poids important dans les secteurs ruraux et ils font l’objet d’études de la part de la Maison des Caraïbes, comme les manifestations des Tumbas Francesas et les expressions de musiques et de danses d'origine jamaïquaine. Par conséquent, ce sera l'élément artistique fondamental à montrer dans les premiers festivals.

 

Le succès du premier Festival, avec la participation d'autres manifestations artistiques (la musique, les arts plastiques, la littérature) contribue à vaincre la timidité initiale du nom de l'événement et la seconde édition sera appelée Festival de la Culture d'origine Caribéenne, un nom qu’il gardera jusqu'au troisième Festival en 1983. Cette année en termes artistiques, un fait rendra propice de donner le sceau des Caraïbes à l'événement, la présence d'un autre pays avec les Cimarrones du Surinam, un groupe porteur des manifestations autochtones des descendants de ces esclaves rebelles qui ont préservés et maintenu la culture de leurs ancêtres.

 

Il est important de signaler qu’il y a eu une active participation d'intellectuels du secteur depuis le premier Festival. Après la consolidation de la présence de groupes artistiques d'autres pays, l'événement atteint un caractère international dans toute sa plénitude, avec la dédicace de sa septième édition au peuple de la Guyana, en 1987

 

La métamorphose qui le convertit en un Festival International aura lieu dans le laps de temps allant du Surinam (1983) au Guyana (1987). En 1984,  il est dédié à la mémoire de Maurice Bishop et à son pays la Grenade ; en 1985 au peuple haïtien ; en 1986 à Cuba et en particulier au XXXIIIème anniversaire de l'Assaut de la caserne Moncada.

 

Après la Guyana, en 1988, il sera dédié au Brésil, en 1989 à Porto Rico où, malgré le blocus et les restrictions établies par le gouvernement étasunien, une délégation de 120 Portoricains, entre artistes et intellectuels, sera présente. C'est-à-dire qu’il a été dédié à Cuba entre 1983 à 1990, un cycle d'adolescence du Festival des Caraïbes où il atteint son âge adulte et un caractère international.

 

En 1991 il est dédié à la République Dominicaine, où la participation des artistes et des intellectuels de ce pays sera hautement significative, près de 500 personnes. C'est le moment décisif quant à sa continuité ou sa disparition. Le camp socialiste est tombé, nos approvisionnements externes ont diminué de 85 %, nos finances sont considérablement réduites par la chute des approvisionnements pour nos productions nationales, le pays ne peut pas financer le Festival. Dans ces circonstances la seule solution de continuité est l’autofinancement de l'événement. C’est-à-dire que les participants payent la totalité de leurs frais et la réponse a été plus de 600 participants internationaux, dont environ 500 du pays auquel il était dédicacé.

 

C’est à ce moment que le Festival acquiert totalement son caractère d'adulte et il s’appellera Festival des Caraïbes « Fête du Feu » ; il avait cessé d'être de la culture des Caraïbes pour être des Caraïbes et du Feu. Le Festival ne nous appartenait plus, il appartenait aux Caraïbes et il avait « le feu » comme symbole. Ce feu du soleil qui illumine les Caraïbes, la torche incendiaire de nos rébellions esclaves, de nos guerres d'indépendance et de l'amour solidaire qui nous unit et nous identifie dans nos similitudes et nos différences. Il s’est converti en un événement intégrateur, sauvé par les propres participants.

 

Dix-huit Festivals se sont succédés de cette date jusqu'à ce jour et chaque année ce caractère international se consolide, dépassant les limites géographiques des Caraïbes, se situant dans l'espace des Caraïbes culturelles comme cela correspond à l'éclecticisme de notre culture antillaise qui est dispersée dans la sphère internationale par la fluidité constante de notre mouvement migrateur.

 

Ceci se reflétera dans nos dédicaces qui compteront dans certains cas un appui total, partiel et même aucun appui des gouvernements nationaux. De 1992 à ce jour ils seront dédiés :

 

- 1992 : au Venezuela

- 1993 : au peuple du Mexique

- 1994 : aux Caraïbes Francophones

- 1995 : aux Caraïbes Anglophones

- 1996 : à la Colombie

- 1997 : au Brésil

- 1998 : à la Trace Hispanique dans les Caraïbes

- 1999 : à la diaspora dans les Caraïbes

- 2000 : à l'Afrique

- 2001 : à Panama

- 2002 : aux Antilles Néerlandaises, à Curaçao et Aruba

- 2003 : à José Martí et à l'Équilibre du Monde

- 2004 : au Bicentenaire de l'Indépendance d’Haïti

- 2005 : à la République Bolivarienne du Venezuela

- 2006 : aux peuples des pays membres du CARICOM

- 2007 : à la République Dominicaine

- 2008 : aux peuples des Caraïbes mexicaines

- 2009 : au peuple du Honduras et à la Culture Garífuna

- 2010 : à l'État de Pernambouco et à l'Île de Curaçao

- 2011 : à Trinidad et Tobago.

 

Regrettablement, le XXIXème Festival a subi les conséquences du néfaste coup d'état contre le Gouvernement Constitutionnel du Honduras, qui a empêché la participation de 260 artistes et intellectuels de ce pays. Mais 463 personnes de 17 pays y ont pris part comme expression solidaire montrant ainsi la force intégrative de l'événement en se convertissant en une tranchée de protestation, en répudiant le coup d’état et en étant solidaire avec le peuple frère hondurien.

 

Toutefois, comme exemple que le Festival des Caraïbes assume une plus grande vitalité devant les défis du déséquilibre contemporain, sa trentième édition a battu le record de participation implanté en 2007, 1089 artistes étrangers, en atteignant une assistance de 1395 participants intégrés dans 18 délégations d’un nombre égal de pays, où sont représentées des cultures des Caraïbes continentales (Pernambouco) et des Caraïbes insulaires (Curaçao). Pour cette occasion une grande délégation artistique du Mexique prend part à un vaste programme artistique dédié au bicentenaire de l'indépendance de l'Amérique.

 

Si s’intégrer est s’inclure, faire partie de, le Festival des Caraïbes est un élément intégrateur des plus authentiques expressions populaires de nos peuples caribéens, nous faisant les transmetteurs de la conceptualisation de Fêtes que le professeur Bernardo García Domínguez donne dans sa conférence sur le Festival et l'Identité, publiée dans le numéro 16-17 de la Revista del Caribe, ainsi, nous affirmons que notre « Fête du Feu » est un exposant vivant de cette conception :

 

La fête est la plus sérieuse des activités humaines, où la communauté concrétise ses valeurs et s’identifie avec elle, communiquant avec sa propre substance. On transmet des formes culturelles et sociales intégrées et on fixe les traditions dans leurs dimensions les plus intimes et authentiques.