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LES PAUVRES DE LA TERRE
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
Sans un mot, pleins d'amour et de générosité, les ouvriers cubains ont travaillé tous ensemble, le 10 octobre, pour une patrie qui ne sera pas ingrate envers eux.
Illustration par : Ángel Silvestre Díaz

Sans un mot, pleins d'amour, généreux, les ouvriers cubains dans le Nord, ces héros de la misère qui furent dans la précédente guerre un constant et fécond soutien, ces jeunes hommes récemment sortis de l'opprobre et de l'anéantissement de leur pays, ont travaillé pendant toute la journée du 10 octobre pour la patrie que d'aventure les plus âgés d'entre eux ne pourront voir libérée ; pour la révolution dont les honneurs pourraient échoir, à cause de la vanité et de l'injustice du monde, à des hommes oublieux du droit et de l'amour de ceux qui placèrent entre leurs mains l'arme du pouvoir et de la gloire. — Ah ! non, frères très chers ! Cette fois, c'est différent. On n'a pas eu recours à la flatterie, en supposant que la vertu est l'affaire des pauvres et jamais celle des riches ; on n'a pas offert indûment, au nom d'une république que nul n'est capable de définir et de contenir, les richesses du pays à une caste de Cubains, riches arrogants ou pauvres rongés par la cupidité, mais bien l'ardente défense, jusqu'au dernier souffle de vie, du droit égal de tous les Cubains, riches ou pauvres, à la liberté d'opinion et au respect de tous, pour tout ce qui touche leur pays : et ce n'est pas avec une autre monnaie que celle de l'amitié sincère, de l'amour qui a trouvé son arme dans la dignité de l'homme, et de la virile fierté de qui ne peut se sentir un homme à part entière tant qu'il y aura sur la terre une créature rabaissée ou humiliée, que cette fois on s'est acquis cette foi émouvante des travailleurs dans la révolution qui ne les flatte ni ne les oublie.

On n'est pas descendu dans les ténèbres ; et l'on n'a point flatté, lâchement, en cette période de nécessité, ceux que dans la vision véritable d'un cœur impassible, on méprise et laisse à l'écart, ou que l'on tient en piètre estime aussi longtemps que l'on peut se passer de leur collaboration ; et dans l'ombre, on n'a point serré des mains par démagogie ni esprit de vengeance. C'est pour préserver de crimes la patrie qu'a mûri l'âme pure de notre révolution : non pour les perpétrer. Mais l'ouvrier cubain, prédisposé à la liberté par ses tourments d'homme opprimé et par les idées créatrices qu'il a su découvrir dans la vie concrète, — au lieu   de   se   déchaîner   en   invectives,   sous   la   protection   de  l'échafaud espagnol, contre ceux qui sont déterminés, une fois pour toutes, par le rassemblement de toutes les forces possibles, à arracher les Cubains à l'échafaud sur lequel se trouve l'honneur de Cuba, et à l'exil dans lequel ils vivent au sein de leur propre peuple, — au lieu de mordre les mains des libérateurs tout en baisant les mains des despotes qu'ils détestent, — au lieu d'appuyer, par des paroles de résignation, le gouvernement qui même dans ses moments les plus prospères, ne permettrait jamais, de par sa nature et son incapacité politique, ainsi qu'à cause des besoins de ses enfants trop nombreux ou trop choyés, la plénitude de la vie américaine indispensable à Cuba pour qu'elle ne soit pas dépassée et substituée par ses concurrents libres, — au lieu de se refuser à donner de leurs mains un secours que demain, avec les changements de préoccupations, on oubliera peut-être, à l'heure où triomphera la République, à ceux qui pour accrocher à une épaule une arme de plus ont privé leur foyer, par un mois de tristesse, du pain, ou du pauvre vin, ou d'un vêtement pour le fils en bas âge, ou encore de médicaments, — au lieu d'agir ainsi, disions-nous, l'ouvrier cubain, le jour anniversaire de nos héros, s'est penché sur son travail, et dans le trésor de la justice et de l'honneur humains, a jeté d'une main énergique son obole anonyme.

Ah, mes frères ! D'aucuns penseront peut-être qu'il n'est pas de grandeur sublime dans ce sacrifice-là, qui vient après tant d'autres. Que le riche donne une partie de ses bénéfices, c'est justice, et c'est bien peu de choses, et il n'y a pas lieu de le célébrer, ou la célébration doit être moindre, puisque moindre est l'effort. Mais que celui, qui, à force de travail, arrive à peine à blanchir les murs de sa maison d'exil et à chausser ses enfants, ôte de son salaire incertain, qui sans avis préalable peut lui faire défaut durant des mois, le pain et la viande qu'il rapporte, bien mesurés, à son foyer infortuné, et qu'il donne une part de son extrême pauvreté à une République invisible et peut-être ingrate, sans espoir de remboursement ou d'honneurs, voilà qui constitue un très pur mérite auquel il n'est pas possible de penser sans que le cœur ne déborde d'amour, et la patrie de fierté.

Que du moins ils le sachent. Ils ne travaillent pas pour des traîtres. Un peuple est fait d'hommes qui endurent et d'hommes résolus : de compromissions, qui accaparent, et de la justice, qui se rebelle : de l'orgueil qui assujettit et rabaisse, et de la dignité, qui ne prive pas l'orgueilleux de sa charge, mais ne cède pas la sienne : des droits et des opinions de tous ses fils est formé un peuple, et non des droits et des opinions d'une seule catégorie de ses fils : et gouverner un peuple, c'est l'art de canaliser ses réalités, qu'il s'agisse de rébellions ou de préjugés, par la voie la plus rapide possible, vers l'unique forme de paix, à savoir celle où aucun droit ne sera restreint. Les Républiques ne se font pas en un jour ; et ce n'est pas grâce aux seules batailles de l'indépendance que Cuba obtiendra la victoire à laquelle, dans ses rénovations continuelles et dans la lutte perpétuelle entre l'abnégation et la cupidité, entre la liberté et l'arrogance, n'est pas encore parvenu le genre humain sur toute la surface du globe. Mais ce ne sera pas cette révolution qui aura honte — comme tant de fils arrogants ont honte de leur humble père—  de ceux qui, à l'heure de la solitude, l'ont soutenue avec abnégation. Il est beau, quoique terrifiant, après un combat barbare, de voir fuir à travers les fumées, dans le fracas déchaîné de la déroute, le drapeau qui symbolise l'extermination d'une race d'enfants par la main de leurs pères et la volonté de soustraire au monde un peuple capable d'être beau et heureux. Il n'était pas moins beau, ni moins stimulant, de voir le 10 octobre travailler sans solde les ouvriers cubains, tous à la même heure, tous récemment venus de leurs malheureux foyers, pour la patrie, d'aventure ingrate, abandonnée au sacrifice des humbles par ceux qui, demain, par la ruse, voudront s'établir à leur détriment. Il était beau de voir, au même instant, tant de coeurs élevés, et tant de têtes baissées.

Ah ! les pauvres de la terre, ceux que l'élégant Ruskin appelait « les plus sacrés d'entre nous » ; ceux de qui le riche Colombien Restrepo a dit que « dans leur sein on ne trouvait que la vertu absolue » ; ceux qui jamais ne refusent leur bourse à la charité, ni leur sang à la liberté !—  Quel bonheur ce sera — après avoir conquis la patrie par le feu des cœurs vigoureux et par-dessus la barrière des cœurs débiles, lorsque toutes les vanités et les ambitions, servies par la vengeance et l'intérêt, se seront rassemblées et auront triomphé, au moins temporairement, des cœurs équitables et loyaux, — que le bonheur d'entrer, main dans la main, comme seule récompense digne de nos grandes épreuves, dans la maison pauvre et dans l'école, de répandre l'art et l'espérance dans les endroits sauvages et abandonnés, d'aimer sans crainte la vertu même si elle n'a pas de nappe à mettre sur la table, de faire s'élever dans ces poitrines accablées toute l'âme de l'homme ! Quel bonheur ce sera que celui de mourir, libéré de toute complicité avec les injustices du monde, dans un peuple d'âmes élevées !— Sans un mot, pleins d'amour et de générosité, les ouvriers cubains ont travaillé tous ensemble, le 10 octobre, pour une patrie qui ne sera pas ingrate envers eux.

Article publié dans Patria, New York, le 24 octobre 1894.